‹ Dix ans de journalisme mélangesChapitre 2 sur 25 · MONSEIGNEUR · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR

Mesdames et Messieurs,

Appelé à faire une conférence devant l’Institut des Artisans, j'ai dû subir, dans le choix d’un sujet, l'influence des préoccupations que causent à tout le monde les graves événements dont l’Europe est depuis deux mois le théâtre sanglant. Le conflit franco-prussien a son écho dans toute l'Amérique ; il réjouit les uns, il attriste les autres: pour nous, Canadiens-français, nous en éprouvons une

* Les deux dernières parties de cette étude, sauf quelques passages, ont été lues à St Hyacinthe et à St. Césaire #n septembre 1870, dans un concert donné au profit des blessés français. Sous sa forme actuelle, ce travail a été lu devant l'Institut des Artisans de Montréal, le 14 octobre de la même année, à l'ouverture des classes du soir de cette société. Mgr. Bourget assistait à cette séance.

douleur profonde. Nous aurions pu apprendre le triomphe des armes françaises sans émotion vive peut-être ; le fait aurait semblé si naturel ! mais la France a essuyé des revers terribles, et du jour où elie a perdu sa première bataille, "du jour où elle a été envahie par l'étranger, le sang français qui, auparavant, coulait dans nos veines, je dirais, si je l’osais, presqu'à notre insu, nous l'avons senti s’échauffer et bouillonner. Parcourez rraintenant notre province d’un bout à l’autre, vous nc trouverez pas un seul d’entre nous qui me se passionne pour la France dans ia guerre actuelle.

Et pourquoi ces sentiments sympathiques à la France plutôt qu’à la Prusse ? Pourquoi ? la raison en est simple ; c'est que nous ne sommes pas Prussiens, mais Français, Dieu merci !

Je n'ai pas, non plus, l’idée de rechercher les causes de nos sympathies pour la France, qui est le pays de nos pères ; ce serait se demander pourquoi l’on aime ses parents, sa famille : je voudrais plutôt savoir comment il se fait qu'après un siècle de domination anglaise, nous soyons encore Français par la langue et les mœurs ; je voudrais savoir à quels motifs l’on doit attribuer notre obstination courageuse à garder et défendre les institutions qui nous sont propres, à rester, en un mot, un groupe national à part sur cette terre britannique.

Cette question a une certaine actualité au moment où l’on fait dans tout le pays des démonstrations publiques de sympathie pour la France, et j’ai cru, em la traitant, être agréable à une association canadienne-française aussi patriotique que l’est l’Institut des Artisans de Montréal.

La première pensée qui me franpe, au début de cette courte étude, m'est suggérée par l’exposition riême du sujet. En effet, savez-vous bien que l'étranger doit trouver une étrange hardiesse dans cette affirmation publique de nationalité française par des sujets anglais. Néanmoins la chose nous paraît toute naturelle, à nous, et sans aucun danger. N'y a-t-il pas là un phénomène social qui doit attirer notre attention ?

Nous sommes une dépendance de l’empire britannique depuis un siècle : oui, vraiment, depuis cent ans nous appartenons à l’Angleterre, et nous conservons encore les mœurs, la langue et les lois civiles de notre p1.mière mére-patrie, nous sommes encore Français, et cela, aujourd’hui, ouvertement, sans entraves et sans molestation. Si nous sommes ainsi en toute liberté ce que nous voulons être, c’est donc que l’Angleterre le permet.

Vous allez croire, mesdames et messieurs, que j’entre sur le terrain de la politique. Le ciel m'en garde ! et ne craignez rien. Je vous prie aussi de ne pas m’accuser trop vite de tomber dans le paradoxe.

Un des principes fondamentaux du droit international est qu’un peuple qui passe sous la domination d’un sou-

verain nouveau, conserve ses lois jusqu’à ce que celui-ci les remplace par d’autres. Or, les traités nous ont garanti l'exercice libre de nos lois et de notre religion. S'il ya eu des doutes là-dessus, ils ont été exprimés, non pas en Angleterre, mais au Canada par de nouveaux arrivants qui, naturellement désireux de vivre ici sous l'empire des mêmes coutumes que là-bas, s'étaient figuré avoir apporté tous les codes anglais dans leurs malles. Les autorités métropolitaines ont compris les choses plus généreusement, plus justement, et l’Acte de Québec (1774) est venu sanctionner ce que les traités nous avaient garanti. Ce Bill fait époque dans notre histoire. Il est, du reste, une interprétation honnête du traité de Paris, et la seule qui pôt l’être ; pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler dans quelles circonstances l'Angleterre a obtenu possession de ce pays.

Les Canadiens avaient lutté avec courage contre l’ar-

mée anglaise, et n'étaient point écrasés encore ; ils épui- ; , ) j!

saient l'ennemi, mais ne pouvaient le chasser sans secours, trop épuisés eux-mêmes. Louis XV, ne tenant pas à conserver ‘‘ quelques arpents de neige,” selon le mot de Voltaire, au prix de nouveaux sacrifices d'hommes et d'argent, signa le traité de paix par lequel il céga le Canada, traité honteux pour le souverain qui pouvait l'éviter en nous sauvant, honorable pour nous qui, délaissés par la mère-pairie, n’avions cependant pas été congurs. Nous avons été cédés, c’est le mot, tels que nous étions, avec nos mœurs, notre religion, notre langue et nos lois, et l'Angleterre, en nous acceptant comme tels, nous a promis sa protection, c’est-à-dire qu’elle nous a reçus conne Français et nous a permis de ccatinuer à l’être, sous l’égide de ses institutions libres. Il y a eu des tâton-

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nements, des hésitations, des persécutions même, je le sais ; mais je sais également que l'injustice n’est pas venue des Anglais d'outre-mer, bien plutôt des Anglais du Canada, de ce ‘ parti anglais’’ que M. Gladstone qualifiait l'an passé en termes si durs, et dont heureusement on retrouve peu de vestiges. Le fait général et essentiel reste acquis à l’histoire, à savoir : que l’Angleterre, en recevant des Français dans son sein et en leur accordant toutes les garanties qu’ils avaient demandées, leur a dit par là même : Adoptez mes institutions et servez-vous-en, soyez libres, soyez toujours Français si vous le voulez.

Saluons cette belle liberté qui produit ce grand exemple de Français pouvant rester ce qu’ils sont tout en devenant sujets anglais, et félicitons-nous de notre heureux sort qui nous a ménagé ce bonheur !

Il est donc vrai qu’en affirmant notre nationalité nous ne faisons rien que ne permette la métropole. On nous a donné la liberté, nous en usons, voilà tout. L’Angleterre, qui sait nous apprécier, ne s’en plaint pas, et il semble que nos compatriotes d’origine anglo-saxonne ne doivent pas s’en offenser davantage. Hommes d’honneur, qu'ils s’en réjouissent plutôt, car nous descendons des Français, la France est notre mère, et des hommes d'honneur sont toujours heureux de voir un fils prodiguer à sa mère les marques de son amour et de son respect. Est-ce notre faute à nous si nous sommes venus des bords de la Seine, non de la Tamise ? Est-ce notre faute à nous, qui avons presque tous des parents en France, si nous tressaillons à la nouvelle d’une grande bataille où des milliers de Français ont trouvé la mort ? Un membre de notre famille a peut-être succombé dans cette lutte meurtrière, et l’on voudrait que nous fussions indifférents ! On

n’a donc pas de cœur, que l’on ne comprend pas les liens du sang !

Affirmer que nous sommes Français, ce n’est pas une injure pour nos concitoyens anglais, car nous sommes les fils de ceux qui ont lutté loyalement contre l'Angleterre et qu’elle a appris à respecter sur les champs de bataille. Deux antagonistes, qui ont de l’honneur et de la bravoure, sont contents de se donner ia main après le combat ; ils ne sauraient se haïr, satisfaits l’un de l’autre, le vainqueur parce qu’il a rencontré un homme digne de lui, 18 vaincu parce qu’il a succombé devant un adversaire dont il n’a point à rougir. Montcalm et Wolfe devaient se porter réciproquement beaucoup d’estime.

Affirmer que nous sommes Français, ce n’est pas non plus une provocation, car nous ne sommes pas des vainqueurs, mais de simples sujets anglais qui demandent à être admis, tels que Dieu les a faits, dans le sein de la patrie commune, héritiers sur ce sol d’ Amérique des traditions d’un peuple que l'univers admire et respecte, et fidèles cependant aux institutions qu’un autre peuple leur a léguées. Le soleil luit pour tout le monde sous le régime de ces institutions ; nous cherchons pour notre part dans la chaleur de quelques rayons la force et la vie, laissant ceux qui ne sont pas de notre origine faire comme nous de leur côté s’ils le veulent, respectant leurs efforts personnels, et leur offrant notre concours actif dans l'édification de la grandeur nationale.

Nul mieux que nous ne comprend la nécessité de la concorde entre les diverses nationalités qui se partagent le Canada, et nul plus que nous ne la recherche ; mais concorde ne signifie pas fusion. Autour de nous chacun

répète à l’envie : Respect aux croyances, au sentiment national. — Qu'est-ce à dire ? sinon : Respectez-vous vous-mêmes, restez ce que vous êtes, chacun à son passé, passé respectable auquel il n’y aurait point d'honneur à tourner le dos ; Anglais, Irlandais, ou Français, conservez vos traditions ; inutile d’essayer à vous absorber les uns les autres, il vous suffit, pour être tous de bons Canadiens, de vous entendre dans un même désir de progrès et de bien public. :

Etant admise cette distinction des groupes nationaux, laquelle ne saurait nuire aux intérêts généraux du pays, nous pouvons, sans provoquer d’alarmes au milieu de notre entourage, proclamer à haute voix que les Canadiens-français demandent au passé une règle de conduite pour le présent qui doit préparer leur avenir. Nés Français et Catholiques, nous ne voulons être hostiles à personne ; mais ce désir de vivre en bons termes avec tout le monde ne suppose pas l’abdication de notre double caractère national et religieux. L'idée canadienne-française a été éminemment orthodoxe en matières religieuses, éminemment conservatrice dans les questions nationales, et nous avons la faiblesse d’espérer que, soutenus par ce que nous croyons être la vérité religieuse unie à la vérité sociale, nous marcherons toujours droit dans le sentier de la civilisation. D’autres, qui visent au même but, prennent un chemin différent : nous ne les méprisons pas pour cela, et cette divergence des moyens ne refroidit pas notre patriotisme, notre amour de la patrie canadienne, non plus qze notre attachement aux institutions britanniques. Nous avons paru sur les champs de bataille en 1775, On sait pour quelle cause ; hier enCoré, nous étions sous les armes à la frontière, l’Angleterre ne l’ignore pas,

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et si elle est convaincue de notre attachement à nos traditions françaises, elle n’est pas moins certaine de notre fidélité à ses institutions. Politiquement, nous sommes Anglais ; socialement, nous restons Français, ou plutôt, si l’on préfère ce mot, nous sommes, dans les affaires publiques, Anglais de tête et Français de cœur. Et j'ose dire que la métropole est satisfaite de nous. Quoi qu’il en soit, si jamais l'Angleterre a songé à nous détruire, elle à abandonné promptement ce projet lorsqu’elle nous a vus accepter ses institutions avec tant de loyale franchise, lorsqu'elle a compris qu’elle pouvait se fier à nous comme aux siens, et, en recevant d'elle nos

lois constitutionnelies, nous avons reçu par là non-seule- ] ment une marque de confiance, de respect, et la récom- I pense de notre sagesse publique, mai: aussi la meilleure j garantie que nous puissions désirer comme Canadiens- € | français, la liberté faisant notre force en nous autorisant c à ne pas cesser d'affirmer ce que nous sommes ; car si Tr nous sommes Français, et si nous le déclarons, n’est-ce d pas l’Angleterre qui l’a voulu lorsqu'elle nous a dit: d Soyez libres ? n En d’autres termes, nous sommes restés Français parce v que nous sommes un peuple libre. F Mais la liberté, reconnaissons-le, ne nous aurait pas f suffi pour résister à l'influence de notre entourage, si n nous n’avions eu des motifs exceptionnels, et l’intelli- s/ gence parfaite de ces motifs, pour tenir à garder notre v 0 autonomie sociale. Pourquoi avons-nous lutté et plus tard te usé de notre liberté pour nous fortifier dans notre foi E nationale ? il On pourrait peut-être répondre que nous nous y sommes d

déterminés par goût et par raison, ça

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Chaque peuple a ses habitudes et ses mœurs, un certain cachet particulier qui le distingue de son voisin ; mais ce traft distinctif peut être plus ou moins accentué. Ainsi, la distance qui sépare un Espagnol d’un Italien n'est pas énorme : ils ont tous deux à peu près les imêmes jalousies et les mêmes superstitions ; leurs idiomes ont entre eux plus d’une analog'e. On pourrait en dire autant de l'Américain et de l’Anglais : on les reconnaît facilement l’un et l’autre à certaines particularités frappantes des manières et du caractère ; cependant, la conformité de leur langage et les lignes principales de leur physionomie accusent la même origine ; ils sont parents, cela se voit. Mais peut-on faire de telles comparaisons entre le Français et l’Anglais ? Certes, je ne vois rien de plus différent d’un Anglais qu'un Françus. Celui-là est flegmatique, celui-ci vif et enthousiaste ; l’un s’abîme dans le spleen, l'autre est fou de gaieté ; le premier pour une offense va devant les tribunaux, et le second va sur le terrain ; l'Anglais défend sa bourse, le Français son idée. Enfin, leurs caractères n’ont aucun point de contact, et ils ont chacun leur originalité propre qui les rend les deux êtres les plus dissemblables de la création. Le Fran-

çais est essentiellement sociable et parleur ; s’il ne ren-

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contre personne à qui communiquer ce qu'il pense, il maigrit à vue d’œil ; tandis que l’ Anglais, lui, vous parie, ma foi ! lorsque vous lui avez été présenté. Vous connaissez cette anecdote de l'enfant d’Albion qui, du haut d’un pont, voyant une femme tomber à l’eau et se noyer, se disait à lui même : Quel malheur que je n’eusse pas été présenté à cette personne, j'aurais pu la sauver !

Je me rappelle d’avoir dîné à Londres, en 1868, avec trois Français qui arrivaient dans la grande cité au même instant. Ils ne se connaissaient pas. En se mettant à table, ils se saluent et engagent tout de suite la conversation, racontent à tour de rôle leur traversée, parlent politique, finances, comparent le climat de Londres avec celui de Paris, et finissent par discuter le prix des asperges dans cette dernière ville.—On les a, dit l’un, pour un franc vingt-cinq la botte.—Pardon, dit l’autre, pas moins d'un franc cinquante. — Pardon vous-mêine. — Allonsdonc ! — Comment ! j’en sais quelque chose. — Et moi donc ! — Vous! vous n'êtes pas même de Paris, cela se voit du premier coup d’œil.

La discussion, ainsi partie, prit un train furieux. Ces messieurs s’emportent, crient à tue-tête, gesticulent, et moi, tout étonné, je me demandais comment les asperges pouvaient causer tant de colère dans l’âme des Français. Je me trompais. Ils n’étaient pas du tout fâchés ; ils s'étaient seulement un peu animés, comme on fait entre amis d'enfance. Mais ils se voyaient pour la première fois.

Voilà le caractère français, prompt, liant, communicatif, franc et jovial. Comment voulez-vous qu'avec ces qualités ou ces défauts qu’ils avaient apportés de France,

les Canadiens aient été bien empressés, après la cession, de se mêler à la population anglo-saxonne qui devenait maîtresse du pays ? Tout les éloignait d'elle, leurs mœurs, leurs habitudes de vie, leurs notions de commerce social, leur langue surtout, cette belle langue si difficile, mais si chère à ceux qui la possèdent.

La langue française, c’est ur: diamant d’un prix inestimable ; c’est une œuvre d’art travaillée par les siècles, d’une beauté à nulle autre pareille. Tout le monde l’admire, elle charme tout le monde, bien qu’elle ne livre ses secrets qu’à un petit nombre ; il faut être amoureux d'elle, l'aimer beaucoup, lui faire longtemps la cour, et elle ne se donne qu’à celui qui sait la vraincre par un labeur persévérant et une longue constance ; mais quels trésors elle révèle à ses favoris! Sa délicatesse exquise ravit l’intelligence ; elle est tout amour et tout gaieté, pleine de noblesse et d'enthousiasme, accessible aux sciences cornme à la fantaisie, à toutes les hautes pensées comme à tous les sentiments dignes; elle comprend votre cœur et seconde votre esprit. Si vous la possédez, rien ne vous décidera jamais à y renoncer ; vous la garderez comme votre meilleur bien.

Il en fut ainsi de nous. Ja langue française est un héritage sacré que nous nous sommes transmis de génération en génération, intact et sans souillure, et lorsque nous discourons sur le bon vieux temps, lorsque nous nous entretenons de la France, c’est dans sa propre langue que nous le faisons.

Je dois admettre que nous parlons aussi l'anglais. Notre excuse est qu’il ne peut être mal de savoir plus d’un idiome, et que pour nous c’est une nécessité. De la

sorte, nous pratiquons une partie des théories de Charles- Quint, qui disait qu’on devait parler l'italien aux oiseaux, l'allemand aux chevaux et aux chiens, l'anglais aux hommes, le français aux femmes, l'espagnol à Dieu. Nous ne savons pas toutes ces langues ; nous ne parlons ni l'allemand aux chiens, ni l'espagnol à Dieu, et nous ne chantons que rarement l'italien aux oiseaux. Mais il est assez vrai que nous parlons l'anglais aux hommes ; c’est le langage des affaires, des comptoirs. Et avec vous, mesdames, nous cultivons le français. Sans vous l'anglais serait maître absolu du terrain ; j'en conclus que c’est grâce à vous que notre langue est vivante et prospère. On assure, du reste, que vous la maintenez toujours en pleine activité dans vos cercles.

Vous m’en voudriez sans doute, mesdames, de pousser la galanterie jusqu’à vous attribuer exclusivement un mérite que d’autres partagent avec vous: soyons donc juste avant tout et rendons à chacun ce qui lui appartient. D'abord, le clergé, en faisaht de la langue française la base principale de son enseignement dans les colléges où s’instruit la jeunesse, l’a empêché de tomber en désuétude ou en décadence, et, en prêchant l’évangile en français, il nous a habitués à identifier notre langue avec nos croyances religieuses. L'importance de ce.fait n’échappe à personne.

Nous savons ensuite que nos hommes d’état ont eu de tout temps le courage de revendiquer dans nos assemblées législatives les droits de la langue française. En la faisant reconnaître dans les actes officiels, ils lui ont donné l'existence publique.

Nous devons beaucoup aussi à notre littérature indigène. Bien qu’elle ne soit pas très-considérable, elle a

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contribué à raffermir et fortifier notre idiome, et à l’incorporer, pour ainsi dire, dans les traditions du passé. Les lettres sont les archives d’une nation, ct comme elles se maintiennent au-dessus des sphères orageuses de la politique, elles demeurent toujours l'arche de refuge, l’entrepôt des traditions et des idées dont le peuple s’est nourri et qu’ii aime d’instinct à retrouver pour s’en nourrir encore. Tel est le privilége des lettres, et ce qui en fait un grand moyen de conservation nationale. Elles répondent au besoin que ressent tout peuple civilisé de lire et de trouver dans les livres le tableau de sa vie igtime, l’expression de ses aspirations, le récit de cu qu'il a accompli. Le peuple doit pouvoir en quelque sorte se mirer dans des livres écrits pour lui. Nous sommes assez riches sous ce rapport. Garneau et Ferland ont raconté notre histoire ; Crémazie, Fréchette et d’autres nous ont fait une poésie nationale, et plusieurs auteurs ont publié des ouvrages agréables et utiles qui peuvent soutenir la comparaison avec les productions de la littérature légère des autres pays. Parmi ceux-ci on trouve au premier rang l’auteur * de Jacques et Marie.

Et puis, permettez-moi de le dire, les journaux ont beducoup fait pour entretenir la langue française toujours vivace au Canada, car en parlant au peuple de ses affaires en français, ils ont doté le français d’un intérêt, d’une importance égale à celle que le peuple attache à ses affaires mêmes. Si l’on interroge le passé, on verra que des journalistes comme MM. Bédard, Etienne Parent, Duyernay père, n’ont pas été des hommes inutiles à la patrie.

* M. Napoléou Bourassa, alors président de l'Institut des Artisans,

Enfin la famille canadienne-française tout entière a montré toujours et partout qu'elle aimait sa langue. Ily a eu des négligences et des défections, mais, à votre honneur, messieurs les Artisans, on constate que ce n’est pas dans vos rangs qu’il s’en rencontre le plus. On vous reproche d’avoir adopté trop de termes anglais pour nommer les choses de votre métier : vous pouvez répondre en demandant que l’on vous apprenne les termes français, et en offrant de comparer votre langage avec celui de toute autre classe de notre société, Vous apprenez l'anglais parce qu’il vous est utile, vous n’en faites pas une vaine parade ; vous n'êtes pas de ceux qui ne tendent qu’à imiter les manières des autres ; vos femmes et vos filles n'ont pas versé une seule larme au départ des chefs des bataillons anglais ; en un mot, vous ne cherchez pas du tout à vous anglfier. On ne oourrait pas écrire le même éloge indistinctement à l'adresse de tous nos compatriotes de cette ville.

Je ne voudrais point pousser cette critique au-delà des justes limites. Nous sommes tous attachés à l’idiome que la France nous a légué, et cet attachement est inhérent à notre nationalité, car rien ne reflète mieux le caractère français que la langue française elle-même. ‘Le langage, en effet, est un instrument que chacun manie selon les aptitudes de son esprit ; c’est encore un vêtement qui prend les formes de la pensée et en laisse voir la taille et les contours. Un homme positif, calculateur, n'aura pas une phraséologie imagee, tandis que le poëte ne parviendrait jamais à s'exprimer s’il était restreint au vocabulaire d’un homme de chiffres.

Mais si la parole traduit le caractère, il n’en est pas moins certain qu’elle a son charme et ses qualités intrin-

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sèques et qu’elle peut l’orner, le rehausser, le faire ressortir brillamment ; elle sert dans tous les cas à le perpétuer, parce qu'elle le fixe, pour ainsi dire, sur le papier au moyen de l'impression. Si donc nous sommes restés Français, une des causes en est sans doute que le caractère français est l’antipode du caractère anglais, qu’il se suffit à lui-même, qu’il n’a pas besoin d'aller chercher des modèles à l’étranger, qu’il est énergiquement tranché et tout-à-fait original, et que, par conséquent, loin de désirer en emprunter un nouveau, nous avons dû avoir une répulsion naturelle pour tout autre ; mais c'est aussi parce que nous parlions une langue magnifique qui seule pouvait s'adapter à ce caractère et dont nous savions apprécier les richesses incomparables. Ennobli par la langue, l'élément français s’enracine dans les individus ;

on reste français parce qu’il y a du bonheur à parler le français.

Ceci est affaire de goût ; voyons nos motifs de raison.

Passant à un autre ordre d'idées, si l’on examine un peu notre position sur ce continent, on comprendra d'une manière encore plus claire pourquoi les Français du Canada ont voulu avec tant d'énergie demeurer une race distincte et autonome.

Le jour où le drapeau fleurdelisé retraversa les mers et fut remplacé sur le cap de Québec par les couleurs britanriques, ce fut un grand deuil pour les habitants de la Nouvelle-France. Un bon nombre d’entre eux, pour ne pas subir ce changement, quittèrent ce pays que la mèrepatrie, gouvernée par une courtisane, ne voulait plus garder. Abandonnés à leurs propres forces dans un complet isolement, ceux qui restèrent se trouvaient dans une position singulièrement critique. Régis par un pouvoir hostile, qu’allaient-ils devenir ? Quelle ligne de concuite devaient-ils suivre ? Devaient-ils abdiquer tout-à-fait, recevoir le vainqueur à bras ouverts et s’assimiler à lui? Nos pères crurent qu’il y aurait eu là de leur part une lâcheté, et ils se dirent : Le sol nous appartient, tenons ferme ; nous sommes des Français, ne cessons pas de l'être , soyons soumis à l'Angleterre, mais n'oublions pas la France |

Cette attitude ne leur était pas dictée simplement par leurs préférences bien naturelles et légitimes, mais aussi par une raison politique très-saine 5t très-éclairée, Is comprirent que s'ils sacrifiaient leur nationalité, ils renonçaient en même temps à toute mission sur ce continent, et que pour être quelque chose, pour représenter quelque chose ici, ils devaient continuer d’être Français. Devenir Anglais, c'était se mettre à la remorque des colouies voisines ; rester Français, c'était fonder une nation et devenir les mandataires de la France et de l'Eglise Catholique.

Cette pensée est évidente dans notre histoire ; elle en est l'âme, le fait dominant, et elle s’est perpétuée jusqu’à nous. Nous comprenons tous que nous ne pouvons avoir d'influence en Amérique qu’à la condition de personnifier l’idée française. Que serions-nous si nous devenions Anglais? Qu'est-ce que représente ici l’idée anglaise ? Ja monarchie, la liberté, et le protestantisme qui pour nous est synonyme d'erreur. La liberté |! mais elle règne sans conteste sur tout le continent ; ce n’est pas d'elle que nous recevrons une mission spéciale, car elle n’a pas besoin d’apôtres là où elle n'a point de conversions à opérer. La monarchie | mais elle n’est qu'un détail ; elle est une des formes de la liberté, elle n’est pas la liberté même ; et du moment où la liberté existe dans l’ordre, un peuple ne saurait se donner pour tâche nationale de la revêtir des livrées monarchiques plutôt que de l’habit républicain: cela n’en vaut pas la peine et n’est point digne du travail unique de tout un pays.

L’Anglais n’est donc pas, sur ce continent, une personnalité politique originale, dans le sens absolu du mot,

surtout si le pays où il vit cessait d’être colonie pour devenir indépendant ; il est seulement un membre de la grande famille saxonne qui domine en Amérique. Devencns un pays indépendant et soyons Anglais, que serons-nous alors, sinon des Américains monarchiques ? Croit-on, en vérité, que cette qualité nous permettra d’être longtemps un peuple distinct des autres peuples d'Amérique ?

Etre Français, au contraire, c’est faire souche et fonder une famille nouvelle ; c’est représenter la France et le Catholicisme : la France ! noble pays qui marche à la tête de la civilisation et qu’une pensée généreuse n’a jamais trouvé indifférent ; la France ! fille aînée de ce Catholicisme qui est la vérité religieuse. Quelle position pour nous, digne du respect du monde et qui donne à notre existènce un but si élevé! Quelle mission que celle de continuer de ce côté-ci des mers le rôle de la France en Europe ! Répandre au loin les richesses intellectuelles dont notre langue nous met en possession, propager les fécondes notions de politique renfermées dans les ouvrages de Bossuet, Fénélon, De Maistre, Benjamin Constant, Royer-Collard, Montalembert, Prévost- Paradol, faire connaître cette brillante et substantielle littérature qui va de Racine à Victor Hugo et de Massillon au Père Félix, prêcher cette philosophie spiritualiste des Descartes, des Malebranche et des Ventura, produire des prêtres par centaii s et les envoyer porter la bonne nouvelle dans les riches cités des Etats-Unis comme dans les plaines glacées de la Rivière-Rouge, donner des religieuses à toutes les peuplades, construire des hôpitaux où ces saintes femmes exercent leur dévouement, former des séminaires où la jeunesse reçoit le pain ferme de l’éduca-

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tion classique et religieuse, voilà, certes ! une œuvre digne d’un peuple qui croit en Dieu et qui veut laisser sa marque sur ce globe terrestre.

Cette mission est la nôtre, c’est celle que nos pères avaient entrevue. N'était-elle pas, je vous le demande, assez enviable, assez séduisante, pour entraîner sous un même drapeau des hommes déjà unis par l'amour de la patrie absente, et les décider à se lier entre eux pour la remplir en restant fidèles aux principes qu’elle présuppose ? Oui, l'ambition de jouer un rôle si important dans l’histoire d'Amé ique a guidé les Canadiens, après la cession comme avant, et les a fait jurer de toujours garder le souvenir de la France, de toujours entretenir avec elle un commerce d'idées et des relations intellectuelles. Lorsque Jacques-Cartier entra dans la Baie de Gaspé et mit le pied pour la première fois sur le sol canadien, son premier acte fut de planter une croix, et son second d'écrire sur cette croix ces mots: Wive France ! De ce jour le Canada est devenu le représentant de la France et le fs aîné de l'Église en Amérique. Le temps n’a fait que consacrer notre double dignité, et le sentiment profond que nous avons toujours eu de l’éminence de la mission qu’elle nous impose nous a préservés de ce qui aurait pu la compromettre.

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L'est par cette fidélité à nos traditions que nous avons assuré notre avenir. Voyez la Louisiane. Pour une raison ou pour une autre, la population française de cet état n’a point conservé sa nationalité, et qu’est-elle aujourd’hui ? Elle a produit des individualités marquantes, sans doute ; mais, comme groupe national, elle n’a aucune influence, elle s’est affaissée sur elle-même. Pourquoi ? sinon parce

qu’elle n’a pas maintenu les liens qui l’unissaient à la France. Notre destinée est toute différente. Nous avons dans cette immense Confédération canadienne qui s'étend d’un océan à l’autre, une influence considérable et souvent prépondérante comme corps, non pas seulement comme individus. Le nom de ia France a fait notre prestige et notre force ; ceux mêmes qui ne s’en rendraient pas compte d’une manière raisonnée en sont avertis par les sympathies qu’ils éprouvent tout spontanément pour la France dans la terrible crise qu’elle traverse aujourd'hui. N’en doutez pas, l'intérêt est pour quelque chose dans nos sympathies ; nous sentons bien que si la France est vaincue, non-seulement la civilisation et l’Eglise en souffriront, mais que le Canada français aura perdu son yrincipal point d'appui.

Il faut reconnaître que le clergé nous a toujours soutenus dans notre voie. Les ministres du culte, comprenant que nous pourrions servir à la diffusion de la vérité évangélique surtout en étant Français, se sont voués avec d'autant plus de courage au service de notre nationalité en même temps qu’au service des autels. Leurs collèges ont été les foyers de la nationalité canadienne, comme les monastères étaient dans le moyen-âge le refuge des lettres et des sciences, et nous devons admettre qu’un clergé parfaitement organisé, composé d'hommes instruits, patriotes et populaires, a dû contribuer pour une large part à nous faire sortir victorieux des luttes que nous avons eues à soutenir. Aussi l’histoire nous dit-elle que Mgr. Laval et Mgr. Plessis étaient de grands évêques, mais de plus de grands citoyens.

Ce sera la gloire du corps clérical en ce pays d’avoir identifié la religion avec nos intérêts nationaux. Nous

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