‹ Dix ans de journalisme mélangesChapitre 5 sur 25 · M. LE PRÉSIDENT, MESSIEURS · texte numérisé non relu

M. LE PRÉSIDENT, MESSIEURS

En ce jour unique, qui voit réunis sous les mêmes étendards les représentants de tous les groupes canadiensfrançais dispersés par la fortune sur ce vaste continent, une pensée a dû venir à tous les esprits et pénétrer tous les cœurs : en célébrant cette fête nationale, nous portons naturellement nos regards vers le passé, nous nous souvenons des hommes courageux qui ont fait notre nationalité ce qu’elle est aujourd’hui, qui ont combattu pour nos droits, qui, en un’ mot, ont préparé le présent dont nous jouissons et sur lequel nous révons d’asseoir un avenir brillant pour nos successeurs dans la vie ; nous pensons à “nos gloirés nationales, ”

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Autrefois, dans les repas solennels, après avoir fait des libations aux dieux de l’Olympe, on buvait aux mânes des aïeux et des citoyens dont le génie, les vertus, les belles actions avaient honoré la patrie. Cette coutume traditionnelle de l'antiquité a-t-elle sa raison d’être chez un peuple naissant, dont les annales datent d’hier dans la chronologie des siècles ? Avons-nous, nous aussi, dans notre patrimoine national des noms célèbres, avons-nous des ‘‘gloires 2” Oui, messieurs ; et ne craignons pas de mous en vanter, Depuis Louis Hébert, le premier colon du Canada, jusqu’à Georges Cartier, le dernier de nos morts illustres, la liste est longue de ceux qui ont bien mérité du pays.

Livré, sous la domination française, aux vicissitudes de mille événements divers, mal gouverné, exploité le plus souvent au profit des mignons du pouvoir ; puis, sous la domination de l'Angleterre, abandonné de ses principaux citoyens, oublié de son ancienne mére“patrie, en butte à la malveillance, même aux persécutions de ses nouveaux maîtres, le Canada-Français a présenté durant cette période mouvementée le spectacle le plus étrange comme le plus beau. Amant passionné de la liberté, qui est, pour ainsi dire, le culte naturel de tout cœur français, mais sage et fidèle observateur des lois, le peuple n’a cessé de réclamer le respect de ses droits, en donnant lui-même l’exempie du respect de l’autorité constituée. L'amour de la patrie est un sentiment inné chez l’homme, et nos ancêtres en ont donné des preuves qui ne diffèrent pas de celles que chaque nation met à son propre crédit ; mais où se manifeste l'originalité de leur patriotisme, c’est dans la persévérance de leur foi nationale après la cession du Canada à l'Angleterre. Montcalm, Lévis, et

tous les braves que la France nous a fournis, sont de grands noms sans doute, dont nous sommes fiers à juste titre, parce qu'ils appartiennent bien à notre héritage ; mais, permettez-moi de ie dire, messieurs, à cette gloire gagnée sur les champs de bataille, à ce patriotisme exprimé par le combat, c’est-à-dire d’une manière dont chacun trouve l'inspiration dans son cœur, à laquelle suffit parfois la seule impulsion d’une nature généreuse, je préfère la résolution calme du citoyen qui, se voyant abandonné par le chef de la nation, séparé par les mers du foyer où la colonie pouvait trouver chaleur et vie, laissé à ses seules ressources, ne désespère pas cependant de cette petite famille française, de ce rameau séparé de son tronc. Il a foi en Dieu, il a confiance en lui-même, et ilse dit que le rameau, planté dans cette terre féconde d'Amérique, pourra non-seulement conserver sa verdeur, mais devenir par la suite un arbre puissant. Il sait que la conquête n’a pas altéré le sang de ses veines, et il se dit, lui aussi, que le mot impossible n’est pas français. Il se met à l’œuvre. Mais quelle œuvre, messieurs ! Il n’est plus ici question de courir au devant des canons et de vaincre ou mourir. Cette action lui paraîtrait toute simple et satisferait son amour de la gloire en lui promettant une place dans l’histoire ; mais la tâche est différente. Il aura maintenant à lutter jour par jour, d’une année à l’autre, sur des questions étroites, toutes locales, sans bruit, avec la certitude que seule une poignée de Français saura ce qu'il fait et lui en sera reconnaissante, et, par contre, avec l’incertitude du succès, sans voir distinctement dans l’avenir de sa nationalité. Ah! messieurs, voilà où il fallait du courage, ce véritable courage civique qui naît de la solidité des convictions soute-

nues par le patriotisme. Honorons la mémoire des grands hommes qui ont combattu pour notre cause les armes à la main ; ils ont, à nos yeux, le double mérite de nous rappeler directement la France et d’être pour nous la plus noble ascendance ; mais gardons-nous d’accorder une moindre estime aux citoyens indomptables qui, sous la domunation anglaise, ont fait à notre nationalité la position qu’elle occupe maintenant. L'histoire des peuples n'offre peut-être pas un autre exemple de tant de courage et de bon sens, ces deux qualités-mères de l’homme politique. Jetez un coup d’œil en arrière, comptez et mesurez les obstacles, puis voyez le présent, et dites-moi si jamais peuple en danger de périr a été mieux servi par ses chefs ! Assurément ceux qui croient à la protection de la Providence sur notre famille nationale ne manquent pas de faits pour justifier leur croyance.

Après la conquête nos pères ont montré un attachement inébranlable à leur nationalité, une foi constante en l’avenir et une habileté consommée dans la conduite ; désintéressés, et, par suite, facilement uuis pour la lutte, ils ont été forts, ils ont accompli une admirable chose : ils ont fait souche de peuple, de nationalité française sur ce continent anglais, et il me semble que cette gloire est une des plus nobles qu’il soit possible d’envier. Gouverner un pays puissant et dont la grandeur est solidement assise depuis des siècles, est sans doute une tâche digne des ambitions élevées ; mais Yüire une nation, attacher son nom à la naissance, au développement, à chaque progrès d’un peuple, voilà une fortune rare qui peut tenter les meilleurs génies. Washington n’est-il pas plus haut placé dans l’histoire que le plus célèbre des premiers ministres d’un vieux pays? Tel a été le rôle des hommes

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que nous honorons. Non-seulement ils ont conservé la Nouvelle-France dans ses traditions, pendant que la Louisiane, l'Illinois, le Michigan devenaient anglais ; mais de plus ils ont fondé une nationalité qui va tous les jours s’affermissant et se développant. C'est leur principal titre de noblesse devant la postérité.

En rappelant la mémoire des pères de la nationalité, nous ne pouvons nous empêcher de partager les regrets que doivent éprouver nos frères qui, s’éloignant des foyers de la famille canadienne-française, ont cessé de travailler au champ paternel et vivent aujourd’hui sur la terre étrangère. Messieurs, vous qui êtes venus ici pour nous prouver que le nom de la patrie reste toujours gravé dans vos cœurs, vous comprenez comme nous la grandeur de la mission accomplie par ces hommes vénérés et vous regrettez sans cesse que leurs nobles actions ne puissent vous servir d'exemples dans votre vie nationale. A votie respect pour leur mémoire se mêle un profond sentiment de tristesse, car le sol que vous habitez ne recèle pour vous aucun souvenir. Il vous rappelle un passé glorieux sans uoute, mais auuel vous êtes étrangers : votre patrie est ailleurs, et votre patriotisme, ce sentiment si naturel, ce besoin du cœur, doit traverser la frontière pour trouver son aliment, Vous vivez sur les rivages des fleuves de Babylone en pensant à Jérusalem. Je ne discute pas ici les circonstances qui vous ont conduits en exil ; je me dis seulement : Comme vous devez être malheureux de ne posséder point chez vous ces traditions nationales qui forment en quelque sorte le complément des affections de la famille et qui donnent au foyer domestique sa plus grande noblesse en le constituant le sanctuaire de la patrie et l’école des devoirs publics! Votre travail est

stérile, au point de vue national, et je me figure votre désir incessant de revenir habiter le Canada.

Que de forces nous jetons à tous les vents ! Et quel surcroît de puissance nous aurions si nous étions tous agglomérés dans cette province de Québec, assez vaste pour contenir une grande nation, assez riche pour la nourrir! Le fait de notre dissémination constitue pour nous le principal problème national: On a dit parfois qu’en nous répandant sur tout le continent nous étions des précurseurs, J'avoue que j'ai peu de confiance dans une armée qui s’éparpille ainsi, et je préfère celle qui s’adosse de près à un quartier-général et dont les mouvements rayonnent d’un centre unique au lieu de partir de plusieurs centres isolés les uns des autres. Au milieu d’une société démocratique surtout, il ne faut pas oublier que l’on n’est fort que par ses représentants élus, c’est-àdire par le nombre dominant sur un point donné. Si vous étiez tous avec nous dans cette province, votre influence serait directe et immédiate sur le parlement.

Au fait, la question est de savoir si nous voulons, oui ou non, fonder un peuple indépendant. Si nous n’avons pas cette noble ambition, si nous consentons à tourner le dos à notre passé, si tous les travaux, les luttes et les souffrances de nos glorieux devanciers ne nous obligent pas en honneur, dispersons-nous, c’est bien ; promenons notre fortune dans tous les pays étrangers. Mais si nos regards portent plus haut, si nous voulons être quelque chose par nous-mêmes et pour nous-mêmes, et avoir une patrie qui soit bien réellement à nous, songeons-y, il faut serrer nos rangs, il faut nous grouper tous sur un même point de territoire. A cette condition-là seule-

ment nous donnerons notre pleine mesure parmi, les peuples, car la première condition d'existence nationale, c'est d’être localisé, fixé au sol. Une patrie est un domaine borné par une frontière ; choisissons la nôtre,

Le problème est simple pour nous: être ou ne pas être. Etre, c'est établir nos demeures dans un rayon déterminé, exploiter les richesses naturelles du sol, diriger nos pensées vers une: même aspiration de grandeur, aimer et scrvir le même pays. Ne pas être, c’est nous disperser à l'étranger, travailler toujours sans fruit pour la patrie, conserver, il est vrai, le respect des ancêtres, parce que ce sentiment s'impose à tout homme qui a gardé la dignité de sa nature, mais rompre forcément la chaîne de leurs traditions. De notre réunion, de notre agrégation dépend l'avenir. Il faut, messieurs, que nous allions à vous ou que vous veniez à nous. Portez la conviction dans nos esprits, et nous dirons adieu à ces campagnes qui nous ont vus naître et grandir, que nous avons fécondées de nos sueurs, puis, comme Enée emportant /s restes de Troie, nous nous acheminerons vers des régions nouvelles pour y asseoir notre fortune ; mais si vous croyez au contraire que ce pays, témoin de la vie et des luttes de vos pères, a droit encore à votre travail comme à l’affection que vous ne cessez de lui porter, n'hésitez pas, hâtezvous, révenez à nous, revenez au Canada |!

Je comprends, messieurs, l’attrait que possède la république américaine. ‘Tout homme qui a respiré l'air d'Amérique a été vivifié, séduit par cette égalité et cette liberté qui y règnent. Mais le Canada est-il inférieur sous ce rapport aux Etats-Unis ? Je ne le crois pas. Si l’on s’en tient aux mots, on dira sans doute qu’il y a là

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une république, tandis que nous vivons ici sous le régime monarchique ; mais les esprits sérieux qui étudient le fond des choses savent que la monarchie dans de certaines conditions peut être ‘‘la meilleure des républiques,’” et si l'on recherche la forme républicaine parce qu'elle assure au peuple la souveraineté et un contrôle réel sur le gouvernement, je ne crains pas d'affirmer que notre constitution est plus républicaine que celle des Etats-Unis. D'abord, retranchez de nos institutions le nom du souverain anglais —et c'est à peu près le seul lien qui nous reste, —supposez notre Gouverneur élu tous les dix ans par les grands corps de l’état, et vous avez une république de droit ; or, quelle différence cela ferait.il, pour la question de gouvernement, avec l’état de qhoses actuel, avec la république de fait que nous avons aujourd’hui? Ensuite, aux yeux des écrivains les plus autorisés, la constitution des Etats-Unis renferme un défaut considérable : la responsabilité personnelle du Président et i’irresponsabilité de ses ministres. Je ne puis qu'indiquer ici cette question ; mais on comprend de suite que, malgré les restrictions constitutionnelles, le Président, durant toute la durée de son mandat, est plus indépendant du peuple que ne le sont, sous notre régime, les ministres responsables.

J'irai plus loin. Lisez les auteurs, comptez les qualités et les défauts qu'ils trouvent dans les diverses constitutions des peuples, et vous verrez que la nôtre possède presque toutes ces qualités, échappe à presque tous ces défauts. J'oserais dire qu’elle touche à l’idéal rêvé par les esprits éclairés. Ainsi, en France on est à la recherche d’une ‘‘ république conservatrice : ” ce mot est l'exacte définition du système canadien. Et cette Zrance

Nouvelle dont Prévost-Paradol, dans un livre admirable, traçait le plan, elle existe ici, libre, heureuse, solidement organisée,

Eh bien ! messieurs, cette constitution modèle, c'est à nos illustres devanciers que nous en sommes redevables, Le premier qui ait parlé de ‘‘ gouvernement responsable *” dans ce pays, est un canadien-français, c'est Pierre Bédard, et celui qui a le plus contribué à l’établir, c’est encore un canadien-français, c’est Lafontaine. Notre nationalité a eu cet honneur de fournir les hommes d'état qui ont intronisé la liberté anglaise dans ce pays: c'est la seule vengeance que nous ayons tirée des conquérants. La tradition parmi les nôtres n’a pas cessé d'être une tradition de liberté, liberté sage, légale, respectant les droits d'autrui, ne réclamant pour elle qu’une place au soleil, Nous n'avons jamais été agresseurs ; toujours sur la défensive, nous avons traité les autres comme nous voulions être traités nous-mêmes. Et la liberté nous a

sauvés. C’est peut-être là ce qui explique qu'elle ait pu avoir des citoyens anglais pour ennemis, à une époque de luttes que le présent nous fait oublier.

Je dis que certaines luttes sont oubliées. Par exemple, ne croyez pas que les noms des victimes de 37 que vous lisez sur ces murs, soient nos emblèmes du jour; s'ils l’étaient, nous aurions mauvaise grâce à conjurer nos frères exilés de revenir au Canada. Nous respectons ces hommes de cœur, victimes de l’amour de la patrie ; mais ils ne sont point les modèles de notre temps, et cela, pour la bonne raison que nous sommes satisfaits de l’attitude de l'Angleterre à notre égard. Nos vrais modèles sont les grands parlementaires, depuis Bédard jusqu'à

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Cartier—le premier entre tous—qui ont su chercher et trouver le salut dans le développement régulier des libertés constitutionnelles. 37 n’est pas une tradition. L’Angleterre, trompée pendant quelque temps, nous à ensuite rendu justice, et maintenant le bonheur est notre hôte habituel. La réunion actuelle est elle-même un éclatant témoignage en faveur de nos libres institutions.

Dans cette belle fête, à tous les titres nous devons donc honorer nos morts illustres. Leur vie fournit les plus nobles exemples que nous puissions suivre. A vous, messieurs, exilés d’un jour, elle rappelle des traditions que vous ne voulez ni ne pouvez abandonner. A nous, elle enseigne la persévérance, la liberté, l'union entre nous. Puissions-nous un jour, vivant tous dans cette belle Province de Québec, poursuivre en commun les traditions du passé, et nous retrouver, à pareille date chaque année, pour honorer ‘nos gloires nationales ! ”

Discours prononcé devant l'assemblée populaire tenue dans l’école de l'évêché, le 22 mars 1871, sous la présidence de Mgr. Bourget, évêque de Montréal.

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