‹ Dix ans de journalismeChapitre 12 sur 18 · LA CORRUPTION · texte numérisé non relu

LA CORRUPTION

Nous assistons en ce moment à un spectacle inaccoutumé. Chaque semaine les journaux enregistrent le sort fatal des députés qui, sortis des élections fédérales sains et saufs et vainqueurs, viennent succomber devant les tribunaux, comme ces vétérans échappés à la mitraille sur le champ d'action, qui meurent ensuite obscurément au bivouac. Ils subissent la destinée commune de vulgaires plaideurs. Dame Justice efface d'un trait la gloire de leurs triomphes passés, et le mandat de représentant du peuple leur glisse entre les mains comme par enchantement. La Minerve dit que tous ceux dont les pouvoirs sont contestés craignent de perdre leur siège, et l'un des juges, assure-t-on, a déclaré que si tous les députés avaient été amenés devant les tribunaux, tous les députés auraient été renvoyés devant leurs électeurs.

Faut-il croire que la nouvelle loi électorale est trop sévère, que notre état de société politique demandait un remède moins violent ? Les médecins ont grand soin de préparer leurs drogues en raison de l'affaiblissement du malade. Les auteurs de la loi électorale, Sir John A. MacDoiiald et après lui l'hon. M. Dorion, ont peut-être

trop oublié à quel traitement débilitant l'électeur a été habitué pendant de longues années ; vouloir le faire passer brusquement au régime de l'abstinence totale, c'était dangereux-^surtout, il est vrai, pour le candidat appelé à rendre un compte sévère de la manière dont il aurait... soigné le patient.

Cependant il ne faut pas oublier non plus que les médecins administrent quelquefois des remèdes énergiques, décisifs, en disant : '' Demain le malade sera mieux ou mort." Il en meurt le plus souvent, sans doute ; mais parfois aussi il en réchappe, lorsque, par exemple, son heure n'est pas arrivée. Or, notre heure — qui sait ? — n'est peut-être pas encore sonnée. Espérons, l'espérance fait vivre. Espérons que les récentes décisions en matière électorale nous seront une leçon pour l'avenir ; que nous prendrons bientôt l'habitude de voter, non pour le candidat qui a le plus d'argent et le moins de scrupules, mais pour celui qui, instruit, intelligent et honnête, est le plus digne de prendre en mains les intérêts d'un peuple libre ; que l'on comprendra, en un mot, que le vote implique l'idée de confiance gagnée et non pas d'une faveur accordée ou payée.

En réservant, bien entendu, la question de morale, on peut dire que la corruption électorale à son mérite. Certains auteurs n'ont pas craint d'affirmer que l'Angleterre lui doit son salut, car c'est par la corruption que les plus grands politiques anglais sont arrivés au parlement. Les chefs d'une nation ont tous, à un moment donné, été impopulaires, en vertu de cette loi de notre pauvre nature humaine qui, de tous temps, a poussé les masses vers l'ingratitude, le préjugé, l'aveuglement, et c'est en prenant d'assaut, au moyen de l'argent, les "bourgs pourris"

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que les premiers hommes de l'Angleterre ont pu entrer dans la carrière ou y demeurer.

Mais pour l'honnête homme, ce fait incontestable n'infirme aucunement les droits absolus de la morale politique et chrétienne. La corruption, si déguisée qu'elle soit, demeure toujours la corruption ; vendre son vote est toujours indigne et d'un bon citoyen et d'un chrétien.

D'ailleurs, au point de vue purement politique, la corruption électorale a des résultats désastreux. En se voyant si ardemment sollicité, prié, cajolé, en constatant à quel prix on évalue son adhésion, en s' apercevant qu'il peut mettre son vote à l'enchère, l'électeur n'est guère porté à croire au désintéressement du candidat qui offre ainsi de payer en espèces sonnantes la confiance du public, et si plus tard on lui assure que ce candidat, devenu député, s'est vendu lui-même au pouvoir, il n'en sera pas étonné ; il ajoutera foi aisément à cette accusation, puis il prendra l'habitude de mépriser les hommes publics-

Ceux qui ont pratiqué le peuple savent à quoi s'en tenir là-dessus. Autant le peuple est respectueux en sa demeure, autant il est arrogant dans une assemblée. Il écoute un orateur, parce qu'il aime qu'on l'amuse ou cède à son émotion, mais en réalité il veut dominer et accabler du poids de sa supériorité du moment ceux qui réclament ses suffrages. L'idée populaire est que voter pour un candidat, c'est lui accorder une faveiar. Mais c'est le contraire que l'on devrait admettre, car l'homme instruit et honnêfe qui offre ses services au public fait acte de dévouem.ent, loin d'obéir à son intérêt personnel.

Il y a dans la vie publique un attrait légitime qui peut tenter les meilleurs esprits ; la politique, en dépit de ses déboires et de ses injustices, sera toujours l'objet des grandes ambitions, et il faut s'en réjouir, puisque autrement une nation ne serait jamais dirigée que par des médiocrités. Mais comment persuader au peuple que des hommes qui achètent leur mandat sont désintéressés, ne travaillent que pour la gloire ? Le peuple, avec sa logique propre, dira qu'ils achètent pour re vendre à profit.

La morale et l'honneur condamnent également la vénalité du vote, et seule la sincérité du scrutin assurera aux hommes politiques le respect des populations, sans lequel les gouvernants ne possèdent point l'autorité personnelle nécessaire à leur mission. Si la corruption électorale cesse, on respectera davantage les candidats, car on ne s'imaginera plus leur faire une faveur et leur rendre un service en votant pour eux.

La dernière victime de la sévérité de la loi est le premier de nos hommes politiques. Sir John A. Macdonaid, dont l'élection était déférée aux tribunaux, a donné sa démission avant la fin de l'enquête, déclarant qu'en effet son élection était entachée d'illégalité, mais qu'il n'était pas personnellement responsable de ces illégalités.

Interrogé sous serment, il a avoué sans détours qu'il avait fourni mille piastres à son comité électoral. Cette attitude contraste singulièrement avec les réticences de certains témoins dans des causes semblables, hommes habiles qui trouvent le moyen d'obtenir de l'argent de tous leurs amis, sans même, paraît-il, leur en demander ni leur dire comment ils l'emploieront. A quoi servent

les échappatoires, sinon à compromettre davantage, dans l'esprit des hommes droits, ceux qui les inventent?

Mais ce n'est là qu'un détail, et, après tout, c'est une maigre consolation de pouvoir dire que Sir John -est resté digne dans un procès humiliant. Car n'est-ce pas une véritable humiliation pour un homme comme Sir John A. Macdonald — le premier nom du pays — d'être obligé de reconnaître en cour qu'il a fait, pour être élu, l'œuvre d'un cabaleur vulgaire, qu'il a visité les estaminets de Kingston au bras de quelque ivrogne aimé de la populace ? Nous nous trompons : c'est humiliant surtout pour le pays. Qu'est-ce en effet que notre société, qu'est-ce que notre démocratie, qu'est-ce que la liberté chez nous, si les chefs de la nation ne peuvent obtenir la favear populaire qu'à la condition d'aller, à périodes fixes, patauger dans la boue des derniers rangs, d'oublier le respect qu'ils se doivent à eux-mêmes, de cesser d'agir Q-A getitlemen ? Cet état de choses est propre, tout simplement, à dégoûter de la vie publique les hommes les plus en état de rendre service.

Pour l'honneur d» pays, il faut que nos mœurs soient réformées de façon, au moins, que nos chefs ne soient plus obligés d'exposer ainsi leur dignité.

La loi est bonne, on le voit à ses premiers effets \ mais est-elle parfaite ? Par exemple, elle rejette sur le candidat la responsabilité même des actes commis à son insu ; de sorte que, dans un cas donné, la. meilleure manière de combattre un adversaire serait de dépenser illégalement cent piastres à son profit. On voit de suite que l'homme le plus honnête peut devenir ainsi la victime d'un stratagème. Il est vrai que la loi rend inéligible, pour huit ans,

à toutes charges publiques celui qui aura été convaincu devant un tribunal de menées frauduleuses dans les élections; mais on comprend qu'il n'est pas nécessaire d'employer des agents qui convoitent pour eux-mêmes la députation, et que le piège ainsi peut toujours être tendu. H faudrait donc que le corrupteur,- comme le corrompu, fût passible d'emprisonnement.

Autre exemple : il ne suffit pas maintenant au candidat battu, pour avoir droit au mandat, de prouver que son adversaire ou ses agents ont exercé la corruption ; il lui faut encore prouver qu'il possède la majorité des votes donnés légalement : il y a là pour lui une difficulté d'autant plus grande que la contre-preuve est permise. C'est sur cette difficulté qu'un candidat peut compter encore pour laisser champ libre à ses agents. S'il suffisait au candidat battu de paraître devant le tribunal les mains nettes, après avoir prouvé des actes illégaux de la part de son adversaire heureux, les choses changeraient de face en peu de temps. L'intérêt de tous serait alors de s'abstenir de la moindre peccadille, et chacun rivaliserait de scrupules avec son voisin. Souhaitons que cette réforme s'accomplisse.

Avec une loi semblable, fortifiée du scrutin secret, on obtiendrait des élections pures et sincères.

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