LE SERMENT
M, Lamouche est un citoyen éclairé qui aime à dire que le temps, c'est de l'argent. Il dit cela surtout à l'époque des élections, et jamais il ne perd sa journée quand il va voter pour le candidat de son choix.
M. Lamouche concilie ses intérêts avec son devoir ; il a découvert
Qu'il est avec la loi des accommodements.
Son procédé est à la fois simple et ingénieux. Il sait l'heure où les agents du candidat passeront chez lui pour le conduire au poil, et, à cette heure-là, invariablement il a affaire à l'extrémité de son champ. Mais madame Lamouche reste à la maison. Elle reçoit les agents avec cette politesse qui la distingue, et s'informe d'un air étonné de ce qui lui vaut l'honneur de leur visite. Ils s'expliquent. Elle est de plus en plus étonnée, car, vraiment, elle avait oublié que l'élection a lieu ce jour-là; son mari se mêle si peu de politique ! Bref, elle accepte deux dollars, et renvoie son monde avec cette politesse qui ne cesse pas de la distinguer ; puis elle continue de vaquer à ses occupations. Tout à coup elle s'aperçoit que son digne mari a oublié sa pipe à la maison, et comme
madame Lamouche cherche toujours à faire plaisir à M. Lamouche, elle se hâte de lui envoyer porter cette pipe par un de ses enfants. M. Lamouche reconnaît une fois de plus l'excellent cœur de madame Lamouche. Il interrompt son travail pour allumer son brûle-gueule, tout en réfléchissant au bonheur de posséder une bonne femme. Mais, chose étrange, transition singulière ! lancé sur la voie des réflexions, M. Lamouche se trouve bientôt sur le chemin du poil, où il arrive tout joyeux pour donner son vote.
Là, on lui présente la formule du serment que voici :
Vous jurez " que vous n'avez reçu aucune chose, et " qu'aucune chose ne vous a été promise, soit directe- '' ment, soit indirectement, pour vous engager à voter à " cette élection. Ainsi, que Dieu vous soit en aide."
Et il jure en conscience. Eh effet, il dit qu'il n'a rien reçu. Qu'on lui parle des deux j^iastres données à sa femme, et il répondra que ce n'est pas son affaire, que madame Lamouche est maîtresse de ses actions.
Voilà un exemple des trop nombreux faux serments qui se commettent le jour des élections parlementaires. Les circonstances varient ; au fond c'est toujours la même chose. Les candidats ou leurs amis ont l'esprit fort inventif: ils achètent à l'électeur des poules, un cheval borgne, une vieille chaurette, à des prix fabuleux ; ils font à ses enfants des présents princiers ; ils louent cinquante voitures dans un seul village, et que sais-je encore ? Le tout de façon que l'électeur puisse se dire qu'il n'a pas été question de son vote dans le marché.
Le subterfuge est évident, et comment expliquer qu'on ait, malgré tout, le courage de prêter le serment exigé par la loi ?
Dans certains cas, c'est malhonnêteté pure et simple de la part de l'électeur ; c'est, le plus souvent, chez lui fausse conscience; toujours c'est un oubli des lois de l'honneur.
La preuve que les électeurs sont des honnêtes gens qui se font une fausse conscience, c'est que, pris chacun en particulier dans les transactions journalières, ils sont irréprochables. M. Lamouche tout le premier, qui ne vote que moyennant valable considération, se ferait scrupule, comme ou dit, de voler une tête d'épingle. Il semble que pour lui les choses d'élcchons sortent des règles ordinaires. Au fait, n'est-ce pas là ce que l'on enseigne au peuple ? Que lui disent les meneurs d'élections, c'està-dire, en général, les hommes les plus intelligents de la paroisse ? Ils lui disent qu'il faut être honnête, payer ses dettes, exécuter les contrats, respecî-sr le serment ; mais, d'an autre côté, ils sollicitent eux-mêmes le peuple à la malhonnêteté en temps de lutte électorale : ils le pressent, le menacent même, et lui préparent les moyens de se parjurer le moins possible. Est-il étonnant que des hommes peu éclairés, ainsi poussés par leurs guides naturels, finissent, l'intérêt personnel aidant à tromper leur jugement, par croire qu'ils rie se pai^'urent pas du tout? On arrive de la sorte à avoir deux morales, ane pour la politique, tsine autre pour la vie privée.
Et les lois de l' honneur ! Ah ! sans doute, il n'y a
rien de plus contraire au point d'honneur que de vendre son vote et de mentir ensuite, la main sur l'Evangile; aussi bien, ne faut-il compter sur l'honneur qu'à défuut d'autres moyens pour gouverner les hommes. L'honneur est un orgueil ou une vanité ; ce n'est point la conscience, ni le frein du devoir, ni la religion, et ne saurait
y suppléer complètement. C'est d'ailleurs un sentiïnent qui suppose la culture de l'esprit, une certaine délicatesse d'éducation que les classes populaires ne possèdent pas encore. Ce moyen ne serait donc pas assez universel, quand même il ne serait pas insuffisant en soi. Prévost- Paradol a exprimé dans un style magique cette dernière idée: "On voit souvent, dit-il, au bord de quelque ruisseau, un arbre profondément atteint par le temps ; le tronc est largement ouvert, le bois y est détruit, il ne contient guère qu'un peu de pourriture ; mais son écorce vit encore, la sève y peut monter, et, chaque année, il se couronne de verdure, comme au beau temps de sa jeunesse ; il reste donc fièrement debout et peut même braver plus d'une tempête. Voilà l'image fidèle d'une nation que le point d'honneur soutient encore après que la religion et la vertu s'en sont retirées."
Au dire de ce sage, qui n'était pas un catholique, c'est donc dans la religion, la vertu, la conscience d'un chacun, qu'il faut chercher la garantie dé l'observance fidèle des lois. Pour le cas qui nous occupe il suffirait peut-être bien souvent d'en appeler à l'intelligence de l'électeur, qui, dans notre pays, est toujours un homme suffisamment religieux. En effet, le mot "indirectement," contenu dans la formule du serment, atteint tous les détours de la fraude, mais n'en signale aucun, et il est certain qu'une foule d'électeurs n'en comprennent pas toute la portée. Ce n'est qu'un seul mot d'ailleurs, et un mot peut passer inaperçu; il échappe facilement à l'oreille de l'homme, par exemple, qui, ne sachant pas lire, n'est guère familier avec les phrases interminables de nos statuts. Il y aurait une expérience à faire, ce serait, après avoir déféré le serment à une dizaine d'individus, de les prier de dire,
encore sous serment, si le mot "indirectement " se trouve dans la formule : combien d'entre eux pourraient l'affirmer d'une manière positive ? Quoi qu'il en soit, une énumération des procédés de corruption indirecte les plus connus ne serait pas de trop à la suite de cet adverbe. C'est ce que proposait M. Laframboise, si je ne me trompe, dans un des projets de loi électorale qu'il a soumis à la législature de Québec. Interroger l'électeur vaudrait peut-être encore mieux. Tel qui souscrirait sans effort à la formsle, n'hésitera pas à dire que, l'autre jour, le fermier du candidat lui a vendu du blé à bon marché.
Nous parlons ici, bien entendu, seulement de ceux qui se font une fausse conscience ou ne se rendent pas compte du serment exigé par la loi ; quant à ceux qui se parjurent sciemment, on devrait les poursuivre sans merci, car ce sont de mauvais citoyens, des hommes dangereux dont l'exemple est funeste, l'influence démoralisatrice. Nous aimons à croire que le nombre en est petit ; mais les dernières enquêtes faites devant les tribunaux suffisent à éveiller des craintes sérieuses. Que penser de ces individus qui jurent aujourd'hui qu'un candidat leur a donné cent ou deux cents piastres, qu'ils en ont dépensé les trois quarts, et qu'ils ne s'attendent pas à remettre le reste, et qui, le jour de l'élection, avaient juré n'avoir rien reçu ni directement ni indirectenient ! Quel jour ont-ils fait un faux serment ?
La phalange libérale de 1848, déjà décimée par la lutte, voit ses chefs disparaître les uns après les autres. Ce groupe de jeunes gens si distingués, après avoir exercé tant d'influence sur le mouvement politique, vaincu et dispersé, compte aujourd'hui ses morts — ceux qui, jadis ardents au combat, pleins de verdeur et d'une force exubérante, sont venus courber la tête sous le sort commun. Joseph Papin, Charles Daoust, Joseph Lenoir, Eric Dorion, Labrèche Viger, Gustave Papineau, Erancis Cassidy, Charles Laberge, que de noms manquent à l'appel, que de personnalités brillantes à jamais disparues !
Leur époque a été celle des grandes ardeurs, des ambitions et des illusions. Un écho de libéralisme nous arrivait de France : notre jeunesse, qui savait déjà par cœur les vers de Lamartine, dévora bientôt ses discours républicains ; on parlait du renversement de la féodalité,
de régénération sociale, d'émancipation des peuples, et l'on rêvait aux héros de Tite Live. Les uns itfiipatients du joug religieux, ou réfractaires, les autres irappés des maux de la société, tous encore pénétrés de leurs lectures du collège, et poussés par des convictions juvéniles, c'està-dire actives et incontrôlées, ils se lancèrent dans un mouvement dont peu d'entre eux distinguaient la pente fatale. C'était un réveil, ou plutôt c'était une'éclosion de la jeunesse à la vie publique, le premier essai de nos institutions libres par de jeunes têtes ; cette génération semait sa folle avoine dans le champ de la politique. On fonda r Institut-Canadien, où pour la première fois ceux qui avaient le talent de la parole trouvèrent l'occasion de se faire valoir. L' Avenir fut créé et donna l'essor aux écrivains. C'étaient là deux tribunes, et elles avaient pour eux tout l'attrait, pour le public tout le prestige de la nouveauté. Il est permis de croire que, dans l'uae comme dans l'autre, acclamés par la foule éblouie, quelques-uns se croyaient un peu plus grands que nature. La confiance en soi-même est un élément de succès ; ils n'en manquaient pas. Lancés à corps perdu dans la lutte, ils obtinrent tout d'abord des avantages considérables. En 1854 ils emportèrent d'assaut près de vingt comtés.
Entre les premiers de ce groupe remarquable, se détache la figure sympathique de Charles Laberge, écrivain et orateur distingué.
Charles-Joseph Laberge est né à Montréal le 20 octobre 1827. Son père était négociant, sans fortune ; sa mère était la sœur de Gabriel Franchère, qui a laissé un récit si attrayant de ses voyages dans le Nord-Ouest. Il
fit un brillant cours d'études au séminaire de St. Hyacinthe. Ses condisciples l'appelaient le Petit Laberge, mais ses professeurs comorirent que ce petit bonhomme, espiègle et vif, pourrait bien dans la suite jouer un rôle sur la scène du monde. Si l'on en croit la tradition, le jeune Laberge se serait révélé journaliste avant même d'avoir fini ses classes. En effet, il fonda un journal au collège, qu'il nomma bravement le Libéral. Cette feuille ne se donnait pour mission ni de défendre la société ni de démolir le trône et l'autel ; elle s'efforçait simplement de dauber les professeurs qui avaient eu le malheur de déplaire aux élèves, et le petit Laberge mettait à cette besogne autant d'ardeur que d'esprit. On dit que les émotions plus âpres du journalisme politique ne lui firent jamais oublier les premières jouissances de ces débuts clandestins.
Un seul trait fera voir ce qu'était ce jeune homme au moment de sortir du collège. Aux exercices littéraires de 1845, ^^ prononça un discours et obtint le prix de déclamation ; le supérieur du séminaire demanda à Thon. Louis-Joseph Papineau, qui était présent, de vouloir bien couronner le jeune élève. Papineau s' adressant au lauréat, lui dit : '' Franchement, monsieur, je n'ai jamais asssi bien parlé que vous venez de le faire ; si j'ai eu le titre d' Orateur, vous en avez le talent."
Cette parole, venant d'un homme comme Papineau, ne suffisait-elle pas à décider de la voie que suivrait en politique l'heureux écolier à qui elle était adressée ?
Son cours classique terminé, M. Laberge vint à Montréal étudier le droit chez M. R. A. R. Hubert : il fut admis au barreau en 1848, et il entra en société avec
M. Rodolphe Laflamme, mais dès 1S52 il abandonna Montréal pour aller se fixer à St. Jean d'Iberville, où en peu de temps il se créa une large clientèle.
V Avenir 2.\2}i\. été fondé en 1S47, et Laberge en fut le plus brillant collaborateur. Ses collègues étaient : Eric Dorion, Joseph Papin, Joseph Doutre, Charles Daoust, D. E. Papineau, Joseph Lenoir, Rodolphe Laflamme, C. Duranceau, C. F. Papineau, Wilfrid Dorion, C. H. Lamontagne, E. U. Piché, Gustave Papineau.
V Avenir a laissé les plus tristes souvenirs et l'on s'explique difficilement qu'un talent délicat, une nature d'élite, un bon chrétien comme Laberge ait pu consentir à rester solidaire des impiétés grossières dont cette feuille se rendait coupable. Etait-ce chez lui entraînement, faiblesse de caractère ? Nous l'ignorons. Mais on assure qu'il n'est jamais tombé personnellement dans les exagérations de ses collègues.
Nous arrivons à la grande date libérale de 1854. Cette année-là M. Laberge fut élu dans le comté d'Iberville et il prit place en chambre au premier rang dans le groupe dont M. Dorion était le chef et qu'on a appelé la Pléiade Rouge. Tout le monde se souvient encore du fameux pamphlet paru sous ce titre, et dans lequel M. J. C. Taché et M. Chauveau, sous le pseudonyme de Gaspard Le Mage, ont décrit si spirituellement toute la constellation. Ce souvenir peut être rappelé aujourd'hui sans blesser personne.
Il y avait d'abord en tête M. Dorion :
" Il a succédé à M. Papineau dans la direction du parti démocratique ; personne ne prétendra qu'il l'ait remplacé. Dans le mois de juillet dernier. M, Dorion
en étant rendu à la onzième page d'une exception péremptoire en droit perpétuelle, écrite dans le style de ses discours et qu'il lisait à haute voix et sur le n>ême ton, s'endormit d'un profond sommeil. Il lui advint alors le même songe qu'avait fait Joseph longtemps avant que d'être le premier ministre de Pharaon. Il rêva que douze des étoiles les plus rouges et les -plus grandes de la pléiade, y compris celle de son petit frère Eric, s'inclinaient profondément devant la sienne. Une fois réveillé, il se souvint qu'il avait déjà deux fois failli être un grand homme, la première fois lorsqu ayant une dizaine d'années il avait signé une pétition contre les griefs, circonstance qu'il a rapportée en chambre dans son premier discours, et la seconde fois lorsqu'il lui était arrivé de signer comme secrétaire le manifeste de l'association annexioniste. Plus rusé cependant que le fils de Jacob, il ne parla de son rêve à personne. Quelque jours plus tard, les rouges et les torys-annexionistes de Montréal le prenaient pour leur candidat."
Papin venait ensuite :
" Avant que de partir pour Québec, les chefs démocrates se sont distribué les rôles qu'ils allaient jouer. Comme vous avez pu le voir consigné au Moniteur, il a été résolu d'une voix unanime que M. Pap'in serait le Danton de la Montagne... Le député de l'Assomption est au reste un bon enfant ; sa figure a même une expression joviale lorsqu'il ne- veut pas la rendre terrible, lorsqu'il oublie que c'est lui qui' fait Danton."
M. Prévost :
" Il lui importe peu que ce soit avec ou sans indemnité que les seigneurs soient dépossédés, que Sébastopol résiste ou soit démantelé, pourvu que le greffier de la cour de Terrebonne ait été nommé en conforniiié' des résolutions passées par l'assemblée du quinze ou du vingt d'un mois quelconque, dans une année queleonque, dans la salle publique du village de Terrebonne, dans la paroisse de Terrebonne, dans le comté de Terrebonne."
M. Eric Dorion, l'Enfant Terrible :
" Mis à côté de M. Papin, c'est physiquement le contraste le plus frappant que l'on puisse voir. Il semble que ceux qui ont envoyé les rouges en chambre aient voulu former une collection anthropologique complète du nain au géant et de l'Antinous au Satyre."
M. Daoust :
" Grand, rude, vigoureux, et pas très-beau garçon, qui ne laisse pas que de se faire aimer et estimer de ceux qui le connaissent. En chambre, il paraît croire que la prudence est la meilleure partie de la valeur, et surtout préférer les délices du comité de la pipe aux. charmes oratoires de- ses collègues."
M. Dufresne :
"■ N'est pas aussi béotien qu'il en a l'air."
MM. Bourassa, Darche et Guèvremont :
" Nébuleuse composée de trois étoiles d'une infiniment petite grandeur... M. Bourassa est bien le type de l'inflexibilité démocrat-ique... M. Darche, chevelure qui paraît avoir horreur du peigne comme d'un instrument de tyrannie... Connaissez-vous M. Guèvremont? Pour moi, il me semble que je le connaissais avant que de le connaître, tant il y a de gens qui ont l'honneur de lui ressembler."
M. Valois :
" Est médecin, et comme beaucoup d'Esculapes célèbres, il dédaigne le soin de sa personne. Il se rase tous les huit jours, ne se peigne pas aussi souvent, et conserve sur ses habits des souvenirs frappants de tous les événement-s de la journée."
M. Jobin :
*• C'est lui qui, dans les moments de crise, berce sur ses genoux l'Enfant Terrible, prépare une potion calmante pour M. Prévost, et donne, les jours de fête, un coup de peigne à M. Darche et un coup de brosse au docteur Valois."
Tels étaient les collègues de M. Laberge, contre lesquels on dirigeait mille traits qui nous paraissent aujourd'hui inoffensifs, mais qui dans le temps eurent un succès prodigieux. M. Laberge était le plus épargné ; il paraît même qu'il a été très- flatté de son portrait, et c'est pourquoi nous ne craignons pas de reproduire presqu'en entier le chapitre qui lut est consacré dans la Pléiade Rouge :
" Saluons avec respect la seule étoile de première grandeur qu'il y ait dans toute la constellation.
" M. Laberge est de très-petite taille^ mais d'assez jolies formes, sa tête surtout est belle ; ses yeux ont une expression de douceur accompagnée de finesse, sa bouche a de la causticité. Chez lui, les facultés perceptives l'emportent de beaucoup sur les facultés discernantes, comme on le veit de suite dans sa physionomie et sur son front proéminent à la base.
• "M. Laberge a véritablement "l'intelligence supérieure et l'éducation accomplie " que le Monitetir avait déclaré officiellement appartenir à tous les députés rouges. Il n'a peut-être pas au même degré " l'indépendance de caractère " qui forme le complément du signalement démocratique.
" Il n'est guère possible de posséder une plus grande facilité d'élocution, et si une argumentation nerveuse et serrée manque presque toujours à ses discours, la période accomplie, heureuse et cicéronienne ne lui fait jamais défaut. Son geste a de la grâce, sa diction de la pureté, sa voix de l'harmonie... On le dit très-éloquent lorsqu'il se passionne, et cela doit être, car sa voix est sympathique ; mais en chambre il s'est borné jasqu'à présent à une sorte de persifflage élégant qui intéresse sans émouvoir. Sa figure favorite est l'antithèse, et chez lui elle fixe quelquefois le jeu de mots, ce qui n'est pas du tout
parlementaire, le genre parlementaire ayant été inventé par les Anglais, qui se sont toujours abstenus d'avoir de l'esprit...
" Il nous a menacés de verser jusqu'à la dernière goutte de son sang pour la défense de nos institutions. On vous exempterait, M. Laberge, de verser même la première, si vous vouliez seulement nous dire quelles sont les vieilleries auxquelles vous tenez si peu que de ne pas vouloir répandre pour elles une seule goutte de cette encre dont votre parti se montre si prodigue.
" Avec la compagnie que vous tenez, une telle restriction ne laisse pas que d'être inquiétante. On désirerait aussi savoir, au premier moment de loisir que vous laissera votre grande mesure des juges de paix électifs, quelle est V allonge que vous vous proposez de faire au, programme démocratique. La chose est beaucoup plus grave qu'elle n'en a l'air, et votre réponse sur le tout est attendue avec une anxiété qui n'est égalée que par l'estime que l'on a pour vous.
" M. Laberge est un talent distingué ; ce n'est ni un prophète, ni un sphynx, ni une sybille, comme le donnent à entendre quelques ministériels malicieux, afin d'aiguiser la jalousie de ses collègues de la Montagne; mais tel qu'il est, il peut bien inspirer des craintes sérieuses aux ambitieux du parti. Aussi, s'efforcent-ils de proclamer qu'il est un homme d'imagination, un caractère original et paresseux, un littérateur, un poëte, ce qui est une manière comme une autre de commencer à insinuer qu'un homme n'est bon à rien.
" En comparant le député d'Iberville à la plupart de ceux qui l'environnent, on se demande comment il en est venu là.' Hélas! comme dit Virgile, de combien d'erreurs n'est pas capable un jeune homme tourmenté par un amour impitoyable... Quidjuvensis...?
" C'est cette belle divinité terrestre qui s'appelle la louange qui a séduit le cœur de M. Laberge ; c'est elle qui lui a inspiré une de ces passions effrénées que toutes
les ovations démocratiques auront bien de la peine à satisfaire, car il est homme à en reconnaître tôt ou tard, si ce n'est déjà, tout le néant, à sentir toute la fadeur de l'encens grossier que l'on brûle dans les colonnes du Pays et du Moniteur •
'' Enfin, le jeune homme avait besoin d'action, d'expansion, d'un peu de fumée : il fallait choisir entre la voie ordinaire battue par tout le monde, ou se lancer dans une voie nouvelle et inconnue ; le premier parti était le plus sage, le second le plus brillant. L'imagination déjà grande et forte l'emporta sur la sagesse qui ne fesait que de naître.
" C'est ce qui explique pourquoi M. Laberge, abreuvé aux sources rafraîchissantes du catholicisme, se laisse emporter par les éloges de ces feuilles vénéneuses, le Saneiir, le Moniteur et le Cultivateur ; pourquoi, lui, honnête et généreux, souffre qu'en parlant de l'abolition des dîmes, on flatte les plus sordides cupidités ; pourquoi, instruit et intelligent, il se laisse imposer des billevesées comme les juges de paix électifs et les parlements annuels. Ce n'est pas qu'il veuiPe se faire un marche-pied de toutes ces choses pour devenir procureur-général, il abandonne cela volontiers au chef suprême ; mais c'est qu'il tient à honneur de jouer son rôle jusqu'au bout, et comme on lui a assuré qu'il était un des chefs, il se dit à lui-même comme le personnage de Scribe : Il faut bien que je les suive.
" Ira-t-il loin, me demandez-vous? Mais sans doute ! Est-ce que l'on sait où l'on s'arrête lorsqu'on a pour vous guider en avant l'Enfant Terrible, et par derrière pour vous pousser, le citoyen Pierre Blanchet ! "
Celui qui inspirait un tel respect à ses adversaires devait être un homme d'une valeur réelle.
M. Laberge en chambre était sur son véritable terrain, dans l'élément qui convenait le plus à ses facultés. Pas assez retors pour être un avocat de premier ordre, ni
assez profond pour faire autorité dans la magistrature, il possédait un don naturel d'éloquence, une largeur d'idées, une droiture de caractère qui lui créait, sans effort de sa parl^ une place exceptionnelle dans une assemblée délibérante. Il n'est pas devenu orateur par le travail, ii était né expert dans l'art de bien dire. Sa phrase coulait de source, correcte et harmonieuse, comme un ruisseau toujours limpide. Il parlait une belle langue, un français véritable : sous ce rapport, personne n'a été mieux doué que lui dans notre pays.
Pourquoi, avec de telles aptitudes, M. Laberge s'est-il retiré de la politique ? Hélas ! peut-être a-t-il subi le sort, trop commun parmi nous, des natures délicates que les déceptions jettent dans un dégoût insurmontable des hommes et des choses. Entré comme solliciteurgénéral en 1858 dans le cabinet Brown-Dorion, qui ne vécut que quarante-huit heures, il a pu s'exagérer le tort que lui faisait cette alliance avec un homme si mal noté dans notre province, et il se sera dit qu'il était compromis pour toujours.
Quoi qu'il en soit, aux élections générales de 1861, il refusa la candidature, et se consacra de nouveau à l'exercice de sa profession à St. Jean, où le ministère libéral de 1863 vint le chercher pour le faire juge suppléant à Sorel. A l'expiration du congé accordé au juge Bruneau, qu'il remplaçait, les conservateurs n'ont pas maintenu M. Laberge dans ses fonctions. Cet acte a été regretté même par des adversaires de M. Laberge. M. Cartier, dit-on, répondait à ce reproche en disant qu'il n'avait pu rien faire pour un magistrat qui avait rendu un jugement deux jours après l'expiration de ses
pouvoirs. Cette raison était assurément plus spirituelle que péremptoire.
Obligé de se remettre encore une fois à sa profession, M. Laberge ne se mêla guère de politique. Il se contenta d'écrire parfois dans le Franco- Canadie?i, plutôt pour rendre service au rédacteur absent que pour satisfaire un besoin réel de publicité. Il a publié aussi dans r Ordre des articles qui ont été très-remarques ; il signait Libéral mais catholique. C'était sa formule, et il la défendait avec la plus gran<3e sécurité. On peut dire, toutes proportions gardées, qu'il a été le Montalembert de son parti, démocrate autant que catholique, associant à des convictions religieuses solides les idées modernes sur les relations de l'Eglise et de l'Etat.
M. Laberge était alors un écrivain élégant, facile, correct, toujours digne. On reconnaissait ses écrits à leur grand air, à leur cachet de vrai style français, à l'ironie fine et de bonne compagnie dont il savait relever, assaisonner ses arguments.
Il s'est aussi essayé dans la poésie. Il a donné de temps à autre à la presse des vers maintenant oubliés ou perdus. On trouve de lui, dans le second volume de la Littérature Canadieufie, une fable intitulée Le Crapaud et V Ephétnère, qui n'a rien de remarquable ; j'en citerai la morale :
A quoi sert la science,
L'âge et l'expérience, Si ce n'est pour le bien? Les talents sont un prêt : A Dieu le capital, au prochain l'intérêt.
Il serait injuste de juger M. Laberge comme écrivain par ce qu'il a été au National. Lorsqu'il est venu se fixer à Montréal en 1872, il était déjà atteint de
la maladie cruelle à laquelle il a succombé. Ce n'est qu'au prix d'efforts vraiment héroïques qu'il parvenait à écrire ses articles sous l'étreinte du mal qui le rongeait. Ses adversaires dans la presse ne pouvaient toujours tenir compte de ses souffrances ; ils les ont trop oubliées parfois. Ils ne savaient pas assez, dit M. Hector Fabre dans V Evénement, ce que lui coûtaient ses plaisanteries émoussées. Pour ma part, je confesse avoir été trop sensible à ses attaques, et je regrette les représailles, mal comprises du reste, exercées contre lui.
M. Laberge a été avant tout et par-dessus tout im homme de bien ; il a été un grand caractère encore plus qu'un esprit distingué, et c'est par là surtout qu'il vivra dans la mémoire de ses amis. Le public retiendra quelques-uns de ses discours, mais les pauvres se rappel-, leront ses charités, ses intimes se souviendront de ses vertus. Qu'est-ce que le talent ? qu'est-ce que la gloire ? Les bonnes actions ont seules un vrai mérite, que les hommes eux-mêmes estiment ici-bas et que Dieu récompense là-haut. M. Laberge savait élever ses regards audessus des horizons terrestres ; j'ignore ce qu'était dans le fond son libéralisme, mais il avait les aspirations immortelles du catholique convaincu. En proie à une maladie qui ne lui laissait pas un instant de repos, il a montré dans ses souffrances le calme d'un sage et la résignation d'un chrétien ; pauvre et chargé de famille, il imposait silence à ses tortures pour accomplir son travail quotidien, et le sentiment du devoir était tel chez lui qu'il y puisait la force de dompter la maladie au point quelquefois de faire illusion aux siens et de leur donner de courtes espérances, .