‹ Dix ans de journalismeChapitre 15 sur 18 · A PROPOS DU ''PATOIS CANADIEN · texte numérisé non relu

A PROPOS DU ''PATOIS CANADIEN

Les écrivains français parlent généralement de nous comme d'un peuple qu'ils viennent de découvrir. Leur histoire fait mention d'un pays sauvage, d'une colonie appelée Canada, qu'un de leurs rois a cédée jadis à l'Angleterre, après l'avoir faiblement défendue, et ils sont bien surpris d'apprendre plus tard qu'il existe encore des Français dans cette contrée lointaine ; la surprise chez eux se change aussitôt en sympathie, ils écrivent tout de suite une tirade sur la vitalité extraordinaire de leur race, font des vœux pour que nos relations avec notre ancienne mère-patrie soient à l'avenir plus suivies, disent un mot de nos '' forêts vierges," du Niagara, du majestueux Saint-Laurent, de l'Indien, premier habitant du nouveau monde, et concluent en assurant que cette colonie est destinée.à jouer un grand rôle sur le continent américain.

Tout cela, ce mot même de "colonie," qui dans l'idée du parisien signifie un pays demi-civilisé, laisse le lecteur sous l'impression que le Canada est quelque chose comme Madagascar, la Réunion ou l'Algérie.

Voilà pour les meilleurs écrits sur notre compte. Mais que dire des récits des voyageurs ? que dire, par exemple, de M. Duvergier de Hauranne qui a vu des serpents à sonnettes dans les rues de nos villes ; de M. Oscar Commettant et de M. Frout de Fontpertuis à qui nos campagnards ont demandé des nouvelles de madame de Maintenon ; de M. Kowalski même qui, pour décrire notre état politique, a résumé la constitution d'avant 1S67, n'ayant pas appris le fait de la confédération ?

A ces derniers nous ne faisons pas le moindre reproche ; nous admirons seulement le sang-froid avec lequel ils racontent aux parisiens des merveilles qui les vouent à jamais au ridicxile sur les bords du Saint-Laurent, c'est-à-dire devant une population française assez considérable et assez intelligente pour mériter le respect des écrivains qui tiennent à leur réputation.

Aux autres, à ceux qui parlent du Cannda à k. fois avec sympathie et d'après des renseignements exacts en général, les Canadiens prennent la peine de faire quelcfue reproche. Nous leur reprochons de r.e savoir point se servir de leurs renseignements, de ne pas se rendre compte suffisamment de notre constitution. Ils laissent toujours entendre, et, de fait, c'est leur pensée, que nous sommes nés d'hier, encore dans les langes, jeunes sous tous rapports. C'est vexant pour notere amour-propre, et c'est inexact, comme peut s'en convaincre le premier venu en étudiant nos institutions politiques et en jetant

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un coup-d'œil sur les grandes œuvres de notre industrie, sur nos riches campagnes, sur nos villes si magnifiquement bâties. Et si la France venait plus souvent chez nous, nous pourrions lui donner plus d'une leçon, surtout en politique. Elle qui cherche en vain depuis tant d'années la formule du gouvernement qui lui convient, elle trouverait sur cette terre canadienne un noyau de Français qui jouissent de toutes les libertés, et qui non-seulement vivent en paix les uns avec les autres, mais possèdent le secret de s'accorder avec tme majorité protestante composée d'Anglais, d'Ecossais et d'Irlandais. La France pourrait aussi apprendre de nous comment la religion est un élément de' conservation. Depuis un siècle, le Canada a vécu et grandi à l'ombre de l'Eglise; depuis un siècle, la France a professé toutes les impiétés et subi tous les malheurs.

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Les Canadiens-français ont-ils un patois ?

Oui, si l'on en croit quelques écrivains qui sont venus au Canada ou qui en sont repartis miraculeusement sans y être venus. Ils se plaisent à dire que nous parlons le patois normand et citent pour le prouver des mots qu'ils ont entendus chez nos habitants, mais que ceux-ci ne comprendraient pas s'ils leur étaient répétés.

L'accent normand se retrouve ici partiellement, mais non le patois normand. Nous parlons tous uniformément la même langue française, sans mélange d'aucun des nombreux patois qui existent en France, mais un peu gâtée par l'usage de certains mots anglais plus ou moins écorchés ou traduits à moitié. Cet accent est à peu près le même d'un bout à l'autre du pays ; les habitants d'en bas de Québec seuls se font remarquer par la prononciation de Y r, qui tient le milieu entre le parler gras et le grasseyement. La langue canadienne est beaucoup plus pure que celle du paysan français. Ce que nous avons perdu, ce sont les intonations ; notre manière de dire est fade et insignifiante.

Nous prononçons mbvuër, «(Ition, comme au treizième siècle en France, et nous mettons presqu'un z au d et au / suivis de 1'/.* dzire, partsir. Mais la classe instruite, surtout depuis quelques années, se défait de cet accent, et, aux intonations près, parle très-bien.

Notre ennemi n'est pas le patois, c'est l'anglais qui maître du commerce et de l'Industrie, met le désarroi

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dans la langue de l'ouvrier et du négociant ; son influence sur la langue politique ne laisse pas non plus d'être redoutable. Néanmoins nous sommes tous attachés à l'édiome de notre première mère-patrie, et nous serions enchantés que la France voulût nous aider à le conserver en nous envoyant ses émigrants.

Je lisais dernièrement un article du Constitutionnel de Paris, dans lequel l'auteur, évidemment très-sympathique à notre pays, dit que " le Canada est une reproduction en miniature de la France des 17' et 18* siècles," et que nos écrivains " ont jeté en Amérique les fondements d'une littérature française jeune encore, mais vigoureuse, d'une allure nette et vive, sinon rigoureusement exacte, mais qui gagne chaque année et qui se débarrassera avec le temps de certains archaïsmes dérivés du vieux français et de quelques néologismes d'origine anglaise." L'auteur fait ici une méprise.

Notre défaut — si cela peut être un défaut — n'est pas de nous complaire exclusivement avec les classiques du 17' siècle ; nous lisons les auteurs contemporains, nous les lisons beaucoup ; les journalistes en particulier les lisent même trop : mais notre malheur est que la conversation, la vraie conversation française nous manque absolument. Comprenez notre position. Nous sommes presque tous engagés dans les affaires ; par conséquent, nous sommes tenus de savoir l'anglais, et, le sachant, nous le parlons à tout propos. Dans la famille ou dans nos cercles nous reprenons le français, mais non sans quelques réminiscences de l'anglais, car chaque idiome s'impose par sa supériorité sur les autres pour l'expression de telle ou telle idée. Volontairement d'abord, sans nous en apercevoir ensuite, nous tombons dans le néologisme,

Encore si nous pouvions nous retremper à quelque source pure ! Mais voilà un siècle que nous ne voyons plus les Français de France. Pourtant il est impossible d'écrire purement une langue si on ne la parle d'habitude avec correction ; les fautes du langage parlé s'insinuent furtivement dans la phrase écrite ; quelque tournure réprouvée par la syntaxe, quelque locution bâtarde vient toujours gâter la période la mieux arrondie. Par exemple, combien d'entre nous disent toute leur vie : " sous ces circonstances" ou bien "un tel a résigné son siège dans le cabinet ? " C'est de l'anglais simplement.

Etudiez Fénélon et Boileau tant que vous voudrez, lisez tous les jours Lacordaire ou Mérimée, ces fautes vous échapperont toujours tant que vous ne fréquenterez' pas des cercles où votre oreille, n'entendant que l'expression juste et la phrase correcte, prendra, pour ainsi dire, l'horreur instinctive du mot impropre. Allez au palais, écoutez cet avocat en renom : comment expliquerez-vous qu'un homme de talent et de science, orateur brillant, s' exprimant avec une grande facilité, sans défaut de prononciation, puisse aligner des périodes d'une façon si barbare et parler ce français détestable ? sinon par le fait que cet homme, à force d'entendre des Anglais et de ne pas entendre des Français, a eu l'oreille faussée. Notre langue n'a pas d'aliment quotidien, voi'à tout le secret de nos incorrections et des défaillances de notre syntaxe ; le 17" et le 18* siècle n'y sont pour rien. Noo auteurs connaissent leur langue, mais ils sont victimes de toute sorte d'inadvertances. Moi qui achève d'imprimer un volume, j'ai peut-être, sans m'en douter, commis quelque barbarisme dont je rougirai s'il m' arrive de me relire plus tard.

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