PATOIS CANADIEN
Nous sommes toujours fiers de faire parler de nous à l'étranger, surtout en France ; mais nous tenons à ce que l'on ait de nous une opinion juste dans notre ancienne mère-patrie, et rien ne nous blesse tant que les appréciations de certains publicistes qui semblent avoir vu notre pays à travers les lunettes de la fantaisie. Pour ceux-là nous sommes sans pitié, et plus d'un parmi nous a pris la résolution d'ailer les dénoncer jusqu'à Paris. On comprendra donc pourquoi je vais analyser une étude faite par un écrivain sérieux.
Citons d'abord cet extrait qui renferme une critique bien méritée :
'• Ce qui choque inévitablement une oreille française, ce sont les cahots et les chutes dans la conversation, même parmi les gens lettrés. Ainsi, fréquemment les Canadiens-français du meilleur mo;cide hésitent, bégayent pour attendre le mot propre, la tournure de plitase qui leur font défaut. D'une période qu'ils n'ont point achevée, ils passent à .ine autre qu'ils ne complètent pas davantage, et à la fin ils suppléent à ce qu'ils voudraient dire par cet idiotisme de la conversation anglaise : Vous savez, vous savez y
Ces lignes sont extraites d'un article publié dans la Revue Britannique par M. Francisque Michel, correspondant de l'Institut, section de l'académie des inscriptions
et belles-lettres. L'auteur ne laisse pas de nous vouloir du bien, et plusieurs de ses appréciations, à part celle que nous venons de reproduire, sont assez justes ; mais la manière générale de l'article est absolument fausse. Ainsi, l'auteur raconte qu'il a fait une promenade dans nos campagnes ou dans les faubourgs de nos villes, qu'il a conversé avec un épicier, avec un paysan, avec son cocher, et il bourre cette conversation de tous les mots inconnus à l'Académie qu'il a pu recueillir durant le temps de son séjour au Canada; Il laisse croire qu'un seul interlocuteur lui a révélé tout ce dictionnaire inédit, et il ajoute ensuite : " Notre langue chez eux (les Canadiens) semble perdre du terrain." En usant d'un pareil procédé, il ne pouvait arriver à une autre conclusion. On sait pourtant que le contraire est vrai, et que, depuis dix ans sartout, le français fait de notables progrès dans notre pa3's, ou, si l'on veut, reprend le terrain perdu et se dégage graduellement de son alliage d'anglais.
Il y a plus. L'auteur assure qu'il a entendu des forestiers chanter dans leurs cassots (pour canots) d'écorce ; que son cocher avait beau écardir son cheval, le pouriou n'était pas plus véloce ; qu'à Montréal, un passant répondit à son interpellation en disant : " M'sieu, je n'entends pas l'angloés."
Cela rappelle la phrase que le pianiste Kowalski met dans la bouche d'une femme distinguée de Québec : " Voilà ma flotte qui dévalk,'"'' pour dire : Voici ma famille qui arrive.
En lisant ces choses, pauvres Canadiens que nous sommes, nous nous avouons dans l'intimité que ce n'est pas surtout la connaissance dt?. français qui nous fait
PATOIS canadien" 267
défaut, mais bien l'esprit d'observation ; car, de toute notre vie, nous n'apercevons ce qu'un étranger voit dans notre pays en le traversant à la course, pour y jouer du piano dans un concert ou simplemeut pour se rendre à l'océan.
Ne résistons pas à la tentation de laisser la parole à M. Francisque Michel lui-même, après nous être écoutés parler par sa bouche :
" Il n'y a pas d'auberge dans la paroisse ; mais quel besoin y en a-t-il ? chacune des maisons dont elle se compose est une excellente hôtellerie, prête à s'ouvrir au voyageur. Frappez à la porte de n'importe laquelle... Après la panse vient la danse, dit le proverbe ; les Canadiens, qui nous l'ont emprunté, le mettent en pratique, avec cette différence qu'ils se sont plus attachés à conserver nos vieilles chansons que nos contredanses d'autrefois, remplacées aujourd'hui par d'autres venues d'Angleterre, notamment par celle qui est connue sous le no77i de " Speed the plough." Jean-Baptiste qui est cehii qu'ils se donnent..."
Comme on le voit, si le " patois " canadien mérite d'être étudié, il y aurait aussi une jolie étude à faire sur le patois de M. Francisque Michel, correspondant de l'Institut, section de l'académie des inscriptions et
belles-lettres.
Mais il y aurait une autre étude encore plus piquante à faire sur cet écrivain. Veuillez rapprocher de la " critique méritée " reproduite plus haut, les lignes suivantes extraites des Mélanges de M. Hubert LaRue, page 21 :
" Ils sont bien rares ceux d'entre nous qui, dans la conversation ordinaire, n'hésitent pas, ne bégaient pas à tout instant, pour attendre le mot propre, ou la tournure de phrase qui leur fait défaut. D'une phrase que nous
n'avons pas complétée, nous passons à une autre que nous ne complétons pas ; et, à la fin, nous suppléons à ce que nous voudrions dire par ces mots : " Vous savez, vous savez."
M. Francisque Michel dit, dans une note où il cite plusieurs opuscules canadiens, que le travail de M. LaRue lui a " beaucoup servi." Personne n'en doutera. Lisez encore et comparez :
M. LaRue m. Michel
Ainsi les marshands - tailleurs vous demandent si vous voulez que votre pantalon soit iight ou loase ; les marchands de nouveautés proclament qu'ils débitent des marchandises sèches (dry goods) : ce qui fait supposer tout naturellement que leurs voisins vendent des marchandises mouillées. Les commismarchands vous présentent des gants de kid, et s'offrent à les itretcher. Ils veulent vous vendre une scarf, un cloud, des hoops, au plus bas prix, pour du cash, parce qu'ils clairent leur magasin et vident leur stock. Ils affichent parfois dans leurs vitrages des placards impayables ; tout le monde a vu celui-ci : Grande vente pour vicier. Les marchands de farine exposent à vos yeux des si»iples ^pour satnjfles, échantillons) de leurs produits.
Il est, entre bien d'autres, une tourjjure de phrase dont les avocats abusent singulièrement et qu'ils devraient bien, une fois pour toutes, bannir de leurs locutions judiciaires. A tous moments, vous les entendrez s'écrier : " Vos honneurs savez, vos honneurs comprenez." La construction grammaticale exigerait certainement : " Vos honneurs savent, vos honoeurs comprennent.." Le verbe voir, psraît-il, à la troisième personne du singulier du futur présent, accolé au mot " Votre honneur," aurait une consonnance désagréable pour l'oreille!. Je n'en
dirai pas plus à l'adresse de nos avocat» lorsque vous avez le malheur
de leur déplaire, rien les embarrasse moins que de vous capiasser.
Les tailleurs vous demanderont si vous désirez que votre pantalon soit
tight ou loose . Les marchands de
nouveautés se proclament négociants en marchandises sèches " dry goods," ce qui doit sembler à un étranger l'indice d'une manœuvre déloyale, d'un parti pris de déprimer les dearées du veisin. Les mêmes vous présentent des gants de kid, et s'offrent à les sttetcher ; il vous proposent une scarf, un cloud, des hoops, qu'ils vous charg-eront au plus juste prix pour du cash, parce qu'ils clairent leur magasin et vident leur stock. Jetez plutôt les yeux sur leurs biUs affichés à leurs carreaux ; Grande vente pour vider. Les marchands de fleur de farine (c'est-à-dire en anglaisjiour) exposent à votre vue des simples, c'est-à-dire des échantillons (samples) des preduits du pays.
Au palais de justice, dans la Chambre des Communes d'Ottawa ou dans les Chambres locales, on emploie nombre de locutions réprouvées par la grammaire française. A n'en citer qu'une seule, les orateurs disent à tout moment : " Vos honneurs savez, vos honneurs comprenez," au lieu de " Vos honneurs savent, vos honneurs comprennent." Un avocat facétieux auquel JE signalais un pareil solécisme, cherchait à le justifier en m'objectant le scandale qui arriverait si, s'adressant à un législate'u' ou à un magistrat, un orateur ou un membre du barreau lui disait: " Votre Honneur verra." Il y aurait, ajoutait-il en riant, de quoi le capiasser.
Et ainsi de suite ; tout le travail de M. LaRue y passe. La seule différence entre les deux auteurs, c'est que l'un
"patois canadien*' 269
donne comme fautes générales, comme notre langage habituel, ce que l'autre nous reproche, à nous, ses compatriotes, comme de trop fréquentes exceptions et nous signale comme un ridicule en même temps qu'un péril. Et néanmoins, l'écrivain français reprend M. La- Rue pour avoir dit en Canada. De sa part, cette critique frise l'ingratitude.
M. Francisque Michel s'est fait remarquer par une histoire du commerce de Bordeaux et par ses recherches sur le pays des Basques : espérons que dans ces deux ouvrages il s'est montré plus original que dans l'essai ethnographique dont nous venons" dé donner un aperçu.
Notre langue, paraît-il, est entachée d'un autre grand défaut : elle se complaît trop dans le nuage des idées et des disputes théologiques. Ainsi, quelques journaux anglais ont l'habitude de reprocher à la presse canadienne-française ses discussions oiseuses sur la religion et en général ses théories purement spéculatives ; le Courrier des Etats-Unis lui-même ne dédaigne pas de nous réprimander à ce propos de tenaps en temps. S'il faut en croire ces esprits pratiques, nous gaspillons notre travail ; mieux vaudrait lever moins souvent les yeux au ciel et regarder davantage autour de nous pour trouver les moyens de faire fortune.
Méritons-nous ces reproches ?
Il est possible que nous portions jusqu'à l'excès cet amour des théories ; cela tiendrait à notre caractère français, au genre même du talent français qui procède de préférence par la méthode synthétique, en descendant des principes aux conséquences, tandis que les anglais ou les américains procèdent au contraire par voie d'analyse, remontant des conséquences aux principes. Cette différence est frappante dans tous les discours prononcés en public : un anglais cite des faits, des précédents, des autorités ; un français affirme, argumente, démontre. L'anglais est mieux injorm'e, le français raisonne mieux.
''patois canadien" 271
Il est également possible que, préoccupés à ce point de théories religieuses, politiques ou économiques, nous négligions parfois un peu trop les questions immédiatement pratiques. Nous serions ainsi vis-à-vis de ceux qui s'occupent exclusivement de choses matérielles, dans la position de l'homme qui a deux occupations vis-à-vis de celui qui n'en a qu'une : ce dernier réussira, règle générale, mieux que l'autre.
Mais, au fait, les journaux qui blâment nos discussions peuvent-ils dire qu'elles nous empêchent de travailler sérieusement à l'avancement matériel du pays ? Si ce reproche nous était adressé, nous n'aurions qu'à rappeler, pour nous défendre, la part considérable que les canadiens-français ont prise dans le mouvement industriel dont nous sommes témoins depuis quelques années. Dans toutes les entreprises de commerce, dans toutes les manufactures nouvelles, dans toutes les compagnies de chemins de fer, il y a de nos compatriotes qui savent se distinguer par leur esprit rompu aux affaires. Il ne faut pas oublier que c'est u» des nôtres qui durant vingt-cinq ans fut président du comité des chemins de fer.
D'ailleurs, il nous semble qu'il faut, sur cette terre d'Amérique, être indulgent pour le petit nombre de ceux que les choses matérielles n'absorbent pas complètement, et qui, de temps en temps, s'aventurent dans le domaine des spéculations théoriques. Daniel Webster a prononcé cette parole : " Les américains n'ont qu'un Dieu, le Dollar, et ce Dieu les perdra." Le culte de la pensée aura toujours sur ce continent si peu de fidèles qu'il serait mal de le décourager, et les hommes d'affaires, les hommes pratiques, comme ils se nomment eux-mêmes
avec orgueil, n'ont que faire d'essayer à trouvei des prosélytes, ils seront toujours assez nombreux pour accomplir toutes les améliorations, réaliser tous les progrès auxquels aspire notre jeune pays. L'école des utilitaires a bien assez de disciples ; qu'elle laisse donc raisonner ou rêver, si l'on veut, le petit nombre des théoriciens ; peut-être sont-ils, eux aussi, utiles à leur manière. L'idéal d'un grand pays n'est pas celui où l'argent, devenu roi et maître, déchaîne fatalement toutes les convoitises et toutes les corruptions ; ce n'est pas non plus celui qu'a chaaté le personnage d'Alfred de Musset dalris des vers souvent cités :
Sur deux rayons de fer un ckemin magnifique De Paris à Pékin ceindra ma république. Là, cent peuples divers, confondant leur jargon, Feront une Babel d'un colossal wagon.
Là, de sa roue en feu le coche humarûtaire Usera jusqu'aux os liis muscles de la terre. Du haut de ce vaisseau, les hommes stupéfaits Ne verront qu'une mer de choux et de navets. Le monde sera propre et net comme une écuelle ; L'humanitairerie en fera sa gamelle, Et le globe rasé, sans barbe ni cheveux, Comme un grand potiron roulera dans les cieux.
L'avenir est aux peuples qui savent ne point se complaire exclusivement dans le terre-à-terre de l'utilitarisme et aiment à s'élever quelquefois dans les régions plus sereines de la philosophie ou des problèmes religieux, en même temps que travailler à leur avancement matériel. Il faut savoir se dire que la fin de l'homme n'est pas seulement de s'enrichir, et que les pensées élevées ont une influence salutaire même au point de vue des intérêts temporels, Gare au dieu Dollar !