‹ Dix ans de journalismeChapitre 17 sur 18 · PATOIS CANADIEN · texte numérisé non relu

PATOIS CANADIEN

Le malheur pour nous est que la critique n'existe pas encore dans notre jeune pays. Dans la louange ou dans le blâme, on court à l'extrême ; entre r éreintement et la réclame, entre la charge et l'apothéose, on ne connaît pas de milieu. La vraie critique n'est pas dans nos mœurs.

Si un orateur prend la parole dans une assemblée, tous les journaux de son parti se croient tenus ëe dire qu'il a électrisé Tauditoire et s'est élevé jusqu'à la plus haute éloquence; les organes de l'autre parti |fee feront un devoir non moins impérieux de dire que ce même orateur a été enflé et vide, qu'il a été mal accueilli par son monde. Une fois lancés de ce train, les journaux ne savent plus s'arrêter. Si l'un d'eux veut être simplement juste, on reprochera à ses rédacteurs de ne pas soutenir les amis du parti. Et voilà ces journalistes condamnés désormais à l'exagération. Le jour où ils se décideront résolument à le prendre dans la bonne gamme, le public ne les comprendra plus ; habitué à l'enflure, l'éloge mesuré lui paraîtra l'aveu d'une infériorité.

Il faut de la mesure : est modus in rébus. Songez donc que si, parlant de Petit Jean, vous le proclamez sublime, vous ne saurez plus comment vous exprimer sur l'auteur

qui le serait vraiment. Vous resterez dépourvus d'expressions suffisantes.

La vraie critique pourtant a son charme. Eloge discret, blâme plus discret encore, simple restriction parfois, le tout exprimé, si c'est possible, par une théorie générale plutôt que par le mot brutal, voilà de quoi plaire et à l'auteur sérieux et au juge consciencieux. Peu de miel, pas de fiel ; c'est une bonne devise.

Il manque, il est vrai, aux écrivains de notre pays un public qui les récompense par une appréciation éclairée des efforts qu'ils tentent pour arriver à une forme littéraire élevée ou simplement convenable. Ils travaillent leur style, ils étudient longtemps, noircissent du papier nuit et jour, afin de se former dans l'art de bien dire'; ©n ne leur en tient pas compte, on ne se doute même pas des qualités qu'ils ont acquises par un labeur persévérant ; dans un cas donné, on les comparerai quelque grimaud dont les phrases rappellent le monstre d'Horace :

Cervicem plctor equinam

Tous les jours on entend dire de quelqu'un : Il écrit bien. Et ce quelqu'un n'a pas la moindre éducation littéraire ; peut-être pense-t-il juste, mais ses productions auraient besoin d'être ''translatées de baragouin en français." On rapporte que Louis Veuillot, consulté par Rohrbacher sur sa grande Histoire de V Eglise, aurait répondu: "C'est un monument impérissable, un ouvrage admirable que je voudrais traduire.^' Notre public n'est pas si difficile ; il ne regarde pas à la forme ; à vrai dire, il ignore ce que c'est que le rapport entre l'expression et la pensée, l'équation entre une phrase et une idée : de la toilette de madame il ne distingue pas celle

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de sa cuisinière endimanchée ; il aperçoit deux femmes qui passent, voilà tout.

Ne rencontre-t-on pas des personnes qui vont jusqu'à reprocher à r orateur de corriger ses discours avant de les publier, ou de les apprendre par cœur avant de les prononcer ? Je me rappelle avoir eu sous les yeux l'épreuve d'un discours de M. McGee, d'illustre mémoire, pendant qu'il le prononçait. Il ne l'avait pas appris par cœur, car il n'en disait pas le mot à mot, mais il n'omettait pas une phrase. Faculté précieuse, en vérité, et qui demande une longue culture. Il était tellement maître de lui-même et il avait si bien assujetti son esprit à une méthode serrée, qu'il lui avait suffi de coucher ses idées sur le papier pour en fixer et coordonner l'expression dans sa mémoire. C'est ainsi que se forment les vrais orateurs, fiunt oratores. — Particularité piquante : M. McGee ne manquait jamais d'indiquer d'avance sur son manuscrit les "applaudissements," les "très-bien," les réclamations et les approbations. Et l'on aurait dû lui savoir gré de ne livrer définitivement sa pensée au public qu'après en avoir surveillé la toilette d'un œil jaloux. On devrait louer l'orateur qui, ayant parlé le mieux possible, est ensuite assez respectueux envers le public et assez pénétré du sentiment de l'art pour faire des retouches qui donneront à son discours plus de perfection, qui rendront plus' digne, en un mot, du jngement ©aime des lecteurs l'œuvre déjà honorée par le suffrage moins raisonné des auditeurs. Pourvu qu'il ne s'égare point dans des démonstrations nouvelles que l'adversaire n'a pas eu l'occasion de combattre, il a le droit de faire des corrections de style, de n-kéthode, d'agencement. En France, on accorde une grande latitude sous

ce rapport. Tous ceux qui prennent la parole dans les chambres françaises ont l'habitude de revoir les épreuves de leurs discours et même on reconnaît à chacun le privilège de corriger les inadvertances commises à la tribune.

Parmi nous, combien de nos meilleurs orateurs auraient gagné à cette méthode sage ! Un compte-rendu, écrit par une main étrangère, ne suffit pas à certains hommes doués d'éloquence, mais qui ne possèdent pas les qualités de l'écrivain ou simplement n'ont pas la patience d'écrire. Ces hommes, dont la parole s'échauffe au contact des grandes choses, os viagna sonaturum, ne donnent leur pleine mesure, ne sont parfaitement eux-mêmes qu'en présence d'un auditoire ; leur cabinet de travail les trouve froids comme glace, ils ne savent pas être éloquents sur le papier avant de se montrer tels dans les assemblées, et le sentiment de cette espèce d'infériorité leur inspire un dégoût d'écrire. Ils laissent ainsi un nom retentissant qui se perpétue par la tradition, mais ils ne lèguent à la postérité aucun monument que leur patrie puisse étudier et montrer avec orgueil. La trace lumineuse de leur passage dans le monde se prolonge dans l'histoire ; mais les arrhes de leur gloire sont trop tôt perdues. Berryer est un peu de ceux-là en France. Et chez nous, que reste-t-il de Papineau ? Un souvenir,' un précieux souvenir, si vous le voulez ; mais rien de plus. Cette voix qui s'est élevée dans les jours d'orages si courageuse, si imposante, pour la défense des droits populaires, a cessé de vibrer sous les voûtes du parlement, de retentir dans nos campagnes françaises, et il ne nous est plus donné d'en percevoir qu'un écho affaibli par la distance, à peine saisissable, puisant son charme dans

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notre imagination. Une génération déjà décimée, dont les survivants sont blanchis par l'âge, nous a dit que Papineau était un orateur de premier ordre ; elle nous cite ses triomphes, elle nous retrace le théâtre de ses luttes magnifiques ; nous écoutons, émus et transportés, ces récits dont notre patriotisme aime à se nourrir, et nous parvenons à évoquer devant nous cette belle figure nationale, entourée d'une auréole de popularité et d'éloquence. Mais notre émotion fait tous les frais de cette étude, et nous sommes forcés de juger l'homme sur ouïdire ; par nous-mêmes nous n'en connaissons rien, le tribun de 1837 n'ayant jamais écrit ses discours. Nos neveux apprendront de nous, comme nous l'avons su de nos aînés, que Papineau était éloquent, mais sa gloire sera noyée peu à peu dans le nuage, à mesure que les souvenirs du peuple perdront en précision ; puis un jour viendra où l'œil n'en verra plus le rayonnement, tandis que d'autres dont la parole aura exercé moins d'influence sur les masses seront encore en pleine possession de leur célébrité. Alors on citera le nom de Papineau, et l'on apprendra par cœur les discours de Chauveau.

Tous les jours on entend répéter : Un tel parle bien. Si l'on disait qu'un tel a de bonnes idées, une belle voix, le geste facile, de l'enthousiasme et de la sensibilité, ce serait exact ; mais parler bien veut dire plus que cela et signifie encore discourir avec méthode, s'exprimer correctement. On parle mal quand on ne met pas de suite dans ses idées ni de syntaxe dans son langage, et si l'on peut sans logique ni grammaire devenir député, on ne réussira pas à se faire lire par ses neveux.

Aussi bien, ceux qui prétendent au style doivent se désintéresser du sentiment public à leur égard et, sans

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renoncer à se faire comprendre de la masse, ne rechercher en réalité que le suffrage d'une élite.

Pour l'obtenir que faut-il? Travailler, travailler sans relâche. Mettez les manchons de la charrue aux mains d'un novice ; il ne bronchera pas peut-être, et tout le monde reconnaîtra sa force, mais on verra par son ouvrage qu' il ne sait pas le tour. Il en est de même en littérature ; il faut se former par l'exercice, surtout dans un pays comme le nôtre où le milieu français n'est pas assee pur pour suppléer sensiblement à l'étude chez les talents' faciles.

On connaît le mot de Paul-Louis Courier : "En France nous sommes cinq ou six qui savons le grec ; le français, il y en a beaucoup moins." — Et au Canada?., Contentons-nous^ de dire ..que nous ne parlons pas le patois.

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