L'HISTOIRE DE CESAR LUE EN ANGLETERRE
ce qui concerne César? Est-ce parce qu'ils ont montré son génie en déshabillé? C'est ce que Suétone, surtout, n'a pas craint de faire. Et où est le mal? Connaîtrions-nous réellement le vainqueur de Pompée, le Iriomphanl ravageur des Gaules, si le secrétaire de l'empereur Adrien ne nous l'avait représenté se croyant appelé à l'empire du monde parce qu'il avait rêvé qu'il violait sa mère; et se frayant à force de largesses corruptrices une route au pouvoir; et flaltant le peuple pour arriver à l'asservir; et achetant à beaux deniers comptants la charge d'édile d'abord, puis celle de consul ; et se faisant à Rome des créatures de tous les gens perdus de dettes; et se dégradant par une licence de mœurs si monstrueuse, qu'il mérita d'être appelé « le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris ».
Je conviens que de semblables détails ne sont pas trop de nature à être goûtés par tout le monde; ils ne le sont certainement point par l'auteur de VHistoire de César, lui qui craint tant « que Taltrait piquant des détails sur la vie des hommes publics ne détourne l'attention de leur rôle politique ». Mais, n'en déplaise à l'historien impérial, des détails de ce genre ont plus qu'un « attrait piquant », ils ont un côté éminemment instructif. En faisant connaître tout l'homme, ils aident à mieux comprendre le glorieux conquérant, le fondateur d'empires, le demi-dieu. Ils éclairent, d'une lumière qui est la vraie, le rôle de ces orgueilleux devant qui la bassesse humaine n'est que trop portée à s'agenouiller. Ils nous avertissent du danger des apothéoses. Ils nous disposent à nous courber un peu moins bas sur le passage des triomphateurs. A cela il ne saurait y avoir grand mal. On admirera toujours à un degré suffisant la force heureuse; et Ton s'inclinera toujours assez profondément devant César chauve, pour qu'il puisse à la rigueur se dispenser de cacher sa calvitie sous une couronne de lauriers.
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Aussi Jean-Jacques Rousseau dit-il quelque part qu'il est à regretter qu'il n'y ait plus de Suétone.
Oh ! si les détails dont on se plaint étaient calomnieux; si la biographie, au lieu de s'employer à éclairer l'histoire, n'avait pour but que de k dénaturer, la question changerait de face. Mais sur quoi se fonder pour intenter contre Suétone une accusationencalomnie? Jamais, peutêtre, écrivain ne fut à ce point étranger à l'esprit de parti. Son impartialité est telle, qu'elle ne diffère en rien de la plus complète indifférence. Il décrit, il ne juge pas. Il enregistre des faits, sans prendre souci de leur portée ou de leur signification. Simple narrateur, il dit le bien, il dit le mal, et ne se passionne ni pour l'un ni contre l'autre. Il raconte du même ton et avec le même sang-froid que César se fit corrupteur pour atteindre à la dictature, et que, devenu dictateur, il chassa du Sénat quiconque était coupable de péculat. Il nous apprend que César se rendit fameux par le nombre et le scandale de ses adultères; mais il nous apprend aussi qu'il faisait du Tin un usage très modéré ; et, s'il cite la chanson militaire : « Citoyens, gardez vos femmes; nous amenons le libertin chauve qui achetait les femmes dans la Gaule avec l'argent qu'il avait emprunté dans Rome ! > Il cite aussi le mot de Caton : € De tous ceux qui ont bouleversé la République, César est le seul qui ne fût pas ivre. ]» Le génie militaire de Jules César, son éloquence, ses actes de générosité, la clémence dont il étendait la protection sur ses ennemis vaincus, le soin avec lequel, au sein de la puissance, il administra la justice, tout eela ressort de faits que Suétone expose avec la même sincérité et le même calme qu'il met à constater certaines actions abjectes du héros. Si donc en lisant V Histoire des douze Césars^ on se rappelle naturellement les célèbres paroles de Pascal, à propos de l'homme en général : fc S'il s'abaisse, je le vante; s'il se vante, je l'abaisse, :» la faute n'en est pas à Suétone.
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Et Ton ne peut pas nan plus l'accuser d'enfler sa chronique de vains bruits, recueillis au hasard, rassemblés à la légère. Quand il parle des relations infâmeâ, monstrueuses, de César adolescent avec Nicomède, roi de Bithynie, il accumule les témoignages. Il cite les vers de Licinius Calvus, les discours de Dolabella et de Curion, les édits de Bibulus, les apostrophes de Cicéron à César en plein Sénat, et les plaisanteries que les soldats de César eux-mêmes se permettaient autour de son char de triomphe, à son retour des Gaules.
Oui, décidément Pascal a raison, c S'il s'abaisse, je le vante; s'il se vante, je l'abaisse. » Cela est vrai de la plupart des hommes que nous appelons grands ; et cela res« tera vrai en dépit de toutes les préfaces, qu'elles portent ou non l'estampille d'un empereur.
6 mars.
Un jour, en traversant les Alpes, un ivoyageur tomba dans un précipice. Il y attendait la mort, lorsque non loin de là vinrent à passer des chasseurs de chamois. Ils entendirent les cris du malheureux, lui jetèrent de quoi manger, de quoi se couvrir, et coururent au chalet le plus voisin pour y chercher des cordes. Ils espéraient être de retour à temps : quand ils arrivèrent, l'homme était mort.
Le Daily Telegraph d'aujourd'hui rappelle cette histoire dans un excellent article où, au nom de l'humanité, au nom de la justice, il adjure le ministre de l'intérieur de mettre en liberté, sans lui infliger les tourments d'une
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plus longue attente, un prisonnier qui, le 3 février, fut condamné à mort comme assassin, et qu'il a fallu, depuis, reconnaître innocent.
Comme tout concourt à décrier une idée fausse, quand rheure de sa chute a sonné ! Les faits de nature à montrer jusqu'à quel point la théorie de la peine de mort est barbare, grosse d'iniquités, effrayante, ces faits se succèdent avec une rapidité telle, que bientôt on rougira de s'être avoué partisan de la guillotine, avocat de la potence.
Et, pour que rien ne manque à la force des arguments que l'histoire de chaque jour vient fournir au génie de la civilisation dans sa lutte contre le bourreau, c'est en Angleterre, où la justice se vante d'assurer tant de garanties à l'accusé, qu'on voit éclater avec le plus de scandale le danger d'abandonner à qui n'est pas infaillible le droit d'infliger une peine irréparable !
Voici, par exemple, un malheureux qui avait été condamné à mort comme coupable d'un crime commis par un autre. Eh bien, il n'a tenu presque à rien qu'on «e le pendît haut et court. L'histoire est bonne à raconter en détail. Si, après l'avoir lue, les partisans du droit de pendre ne se sentent pas le cœur un peu troublé, il n'y a plus qu'à les plaindre.
Le 26 décembre dernier, des Anglais, parmi lesquels des Italiens, se trouvaient réunis en grand nombre, à Londres, dans la taverne de l'Ancre d'or. On but, paraîtil, de manière à s'échauffer le sang. Une querelle s'éleva. Un des Italiens frappa le maître de la maison au visage. Il y avait dans une arrière-salle, désignée sous le nom de « Bagatelle room », une quinzaine d'Anglais. Ils entrèrent en tureur contre les Italiens. La porte de l'arrière-salle s'ouvrit. Les Italiens furent défiés. Le garçon de l'établissement avait apporté des bâtons dont les Anglais s'armèrent et firent usage. Il y eut une véritable mêlée, et, dans la confusion, des coups de couteau furent
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donnés. Par qui? Trois Anglais avaient été blessés. Quand la police parut, elle vit sur le corps sanglant de Michel Harrington,run d'eux, Tltalien Pelizzoni.Ce dernier avait du sang à ses mains ; il avait du sang sur son visage : il fut arrêté, et, lorsqu'on le fouilla, on trouva un couteau dans la poche droite de son pantalon. Michel Harrington avait été transporté à l'hôpital, où il ne tarda pas à rendre le dernier soupir.
Avant que la mort l'eût envahi, avant qu'il eût perdu la possession de ses facultés, on lui amena le prisonnier, qu'il reconnut sur-le-champ comme l'homme de la main de qui il avait reçu le coup mortel. Que dire encore? Rebbeck, un des Anglais blessés, déclara, au procès, que c'était bien Pelizzoni qui lui avait donné un coup de couteau; et ce Rebbeck, un nommé King, la femme de King, Richard Millesship, Charles Rannister, John Liddle, tous Anglais et témoins oculaires, affirmèrent, sous la foi du serment, non seulement que, dans la fatale soirée du 26 décembre, un seul Italien était entré dans la (^ Ragatelle-Room », mais encore que cet Italien était Pelizzoni.
Pelizzoni était donc le meurtrier : comment à cet égard concevoir un doute? Il eut beau protester de son innocence, il fut condamné à être pendu, et le juge, baron Martin, déclara que jamais de sa vie il n'avait été aussi profondément convaincu de la culpabilité d'un homme.
Cependant, d'étranges rumeurs circulaient parmi les Italiens qui résident à Londres. On parlait d'un certain Grégorio Mogni, cousin du condamné, qui, disait-on, avait fait à plusieurs de ses compatriotes des révélations importantes, s'était désigné lui-même comme l'homme aux coups de couteau, s'était enfui de Londres, le lendemain de l'événement, après avoir passé la nuit, non pas dans sa demeure, mais chez un autre Italien, auquel il était allé demander refuge en s'ouvrant à lui de son malheur, de son désespoir, de son épouvante.
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Ces bruits vuipent à l'oreille de M. Negrelti, optrcien bien eonnu à Londres; et M. Negretti, dant la conduite en cette circonstance a été de tout point admirable, jura qu'il lèverait le voile. Apprenant que Grégorio Mogni s'é^ tait réfugié à Birmingham, il part, le cherche, le découvre dans une baulique de charpentier, va droit à lui, et lui crie : « Malheureux, lu ne peux donc pas te mêler à une querelle sans avoir un couteau? ^ Grégorio chancelle et répond : ^ Monsieur Ne^retti, à ma place^ vous auriez agi comme moi. — Mais sais-tu bien que ton cousin ra être pendu? — Non. — Eh bien, c'est ainsi. — Et n'y a-t-il aucun moyen de le sauver? — Ua seul. » Grégorio prit aussitôt son chapeau, disant : « Je vous suis. Mon cousin ne sera pas pendu à nta place. > Sans perdre un moment, ils montèrent en chemin de fer.
Sur la route, Grégorio raconta à M. Negretti que, dans la soirée du 26 décembre, étant dans un état de demiivresse, il s'était pris de querelle avec le propriétaire de la taverne de l'Ancre d'or et lui avait donné un soufflet; que, quelques minutes après, la porte de la « Bagatelle room » s'était ouverte; que les Anglais, armés de bâtons, avaient crié aux Italiens : ce Voyons, avancez! » que lui, Grégorio, et deux de ses compatriotes s'étaient alors élaneésy têie baissée, dans l'arrière-salle; qu'en atteignant la cheminée, il avait aperçu son frère Giovanni accablé de coups, le visage inondé de sang; qu'il avait couru à son secours et, pour le sauver, fait usage de so» couteau.
Les démarches de M. Negretti, auxquelFes la confes* sion nette, détaillée, persistante, invariable de Grégorio, donnait un caractère d'autorité irrésistible, ne pouvaient manquer de rendre un sec&nd procès indispensable. Ce procès a eu lieu, le 2 mars, à « Old Baily », et il a mis îa vérité en pleine lumière.
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JUSnCET BES HOMMES. 19
Les aveux de Grégorîo ont éfé confirmés de la façon la plus positive par le témoignage de Giovanni ^ et, en outre, par celui de Pietro Marazzi, qui s'était élancé avec eux dans Farrière-sallc, et qui, voyant Grégorîo tirer son rouleau pour défendre son frère, chancelant sous les coups, lui avait crié : c An nom du ciel, Grégorio, mets ce couteau de côté ! > A qnor ce dernier avait répondu : « Laisse-moi, ou nous ne sortirons pas vivants d'ici ! »
Après la lutte, et lorsqu'ils furent dans la rue, Grév gorio, désespéré, jeta ses bras autour du cou de Ma^ razzi, disant : « mon eher Marazzi, qu'ai-je fait ? J'en ai blessé trois on quatre. >
Que, dans la nuit, il ne soit pas retourné chez lui, c'est ce qui a été prouvé par la déposition de Rocco Angeletto, au service duquel il était, et par celle de John Manzoni, auquel il alla, cette nuit-là, demander asile, et qui a déposé comme suit :
€ Je demeure n* 1, Francîs-street, Clerkenwell. Je connais le prisonnier. Je le vis arriver dans la nuit du 26 décembre. Il était environ dix heures moins un quart. Il me demanda si je voulais le laisser coucher sur les copeaux. Je le questionnai sur les motifs qui lui faisaient quitter son maître. Il me lépondit : « J'étais à la taverne de l'Ancre. Nous nous sommes battus avec les Anglais. Ils ont ouvert la porte de la « Bagatelle room ». Ils étaient armés de bâtons et m'ont frappé à la tête. Je me suis vu assailli de toutes parts et maltraité impitoyablement. J'ai alors tiré mon couteau et j'en ai blessé trois ou quatre. Sans cela, je ne serais point sorti vivant de cette salle. » Je l'interrogeai sur Forigine de la querelle. Il me dit : « Il y a eu échange de gros mots avec le landlord, et je lui ai donné un soufflet. 7>
A ces dépositions, dont la concordance est si décisive, permettez-moi d'en ajouter une dernière, celle de Domenico Getti : a Le 26 décembre, j'étais à la « Bor-
dessa », taverne dans Cross-street. Vers sept heures du soir, le prisonnier m'appela dans le passage et me dit, en me montrant un couteau qu'il avait à la main : «: Aie la bonté de garder ceci. )& Je lui demandai ce qu'il avait fait. « Il y a eu du tapage à la taverne de l'Ancre, me répondit-il, et j'ai peur qu'on ne trouve ce couteau sur > moi. » Je pris le couteau, et, plus tard, je le jetai dans l'urinai, derrière la maison. »
^ Et ce fut là, en effet, que le couteau dont Grégorio s'était servi fut ramassé par Thomas Cowland, garçon de « la Bordessa », comme celui-ci en a déposé.
Après cela, vous serez naturellement curieux de savoir comment s'expliquent les faits qui, au premier abord, avaient semblé si concluants contre Pelizzoni. C'est ce que je vous dirai dans ma lettre de demain, rien ne montrant d'une manière plus péremptoire, plus saisissante, plus tragique, combien est sujette à erreur cette justice humaine qui ose s'arroger les prérogatives de l'infaillibilité. En attendant, j'ai hâte de vous informer que Grégorio Mogni a été, par le verdict du jury, reconnu coupable du meurtre de Michel Harrington, mais sans préméditation, ce qui signifie d'abord que Pelizzoni est une proie sur laquelle le bourreau n'a pas à compter, et, ensuite, qu'on ne lui livrera même pas comme dédommagement Grégorio Mogni, condamné seulement à cinq ans de servitude pénale.
Mais cet infortuné Pelizzoni, à qui l'on a fait savourer dans toute son affreuse amertume l'idée d'une mort certaine et infamante, a-t-il enfin recouvré sa liberté? Non! il paraît qu'on délibère sur son sort. justice des hommes !
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