ASSASSINAT D'ABRAHAM LINCOLN
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Douleur profonde chez les uns, poignante inquiétude chez les autres, horreur chez tous : tels sont les sentiments qu'a éveillés en Angleterre la nouvelle de l'horrible, de l'exécrable attentat dont M. Lincoln est déjà mort victime, et dont il est à craindre que M. Seward ne meure victime à son tour. Je n'ai encore vu personne dont le visage ne trahît une vive émotion; je n'ai encore entendu personne dont les paroles n'exprimassent une tristesse mêlée d'indignation et d'anxiété.
Dans la Cité, l'effet a été terrible. Le Stock-Ëxchange a éprouvé une secousse beaucoup plus forte encore qu'à la nouvelle de Richmond pris et de Lee fait prisonnier. La sinistre nouvelle a paralysé du coup le mouvement des affaires. La rente a fléchi rapidement ; la réduction, qui avait été tout d'abord de 3/4 0/0, s'étant trouvée, après une réaction partielle, de i/â et 5/8. Toutes les valeurs ont été affectées, les valeurs américaines surtout. Dans celles-ci, la hausse, si considérable naguère, a été suivie d'une baisse dont les oscillations ont eu lieu entre 5 et 8 p. 100. Ainsi, même par les hommes qui sont accoutu-
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mes à ne juger les choses humaines qu'au point de vue des intérêts matériels, la mort tragique de l'illustre Abraham Lincoln est regardée comme un événement lamentable au plus haut point; comme un événement funeste pour le Nord, funeste pour le Sud, funeste pour le monde en général, et, plus particulièrement, pour l'Angleterre,
Qui aurait jamais prévu que ce grand homme d'État républicain, contre lequel les organes de l'Angleterre sudiste dirigeaient, il n'y a pas longtemps encore, de si violentes attaques, serait à ce point regretté par les Anglais? Il a fallu que le voile qu'un si grand nombre d'entre eux avaient devant les yeuxfiit déchiré parla balle d'un assassin, pour qu'ils en vinssent à comprendre ce qu'il y avait de rassurant dans le calme bon sens d'Abraham Lincoln, dans sa modération, dans sa sagesse. Aujourd'hui qu'il n'est plus, ils se rappellent que jamais un mot qui leur fût hostile ne sortit de sa bouche ; que ses dispositions à leur égard furent toujours du caractère le plus pacilique, et ils se disent qu'avec une nation gouvernée par un tel homme, une rupture eût été, sinon impossible, du moins bien peu probable.
L'avènement d'Andrew Johnson au pouvoir leur est, au contraire, un sujet d'alarmes. Ils ne lui croient ni la capacité nécessaire pour surmonter les difficultés d'une situation exceptionnellement difficile, ni la main assez forte pour tenir le gouvernail d'une démocratie agitée de tant de passions, ni l'esprit assez modéré pour vouloir opposer une digue à ces passions, si elles venaient à déborder. C'est à peine s'ils l'estiment capable d'écouter les conseils d'hommes tels que Grant, Chase et Stanton.
Ils gémissent, en outre, du coup moral que porte à la cause du Sud, déjà matériellement perdue, un crime aussi noir; et ils tremblent que, sous l'influence d'une indignation impossible à contenir et impuissante à se contenir, les dispositions généreuses du Nord à l'égard des vaincus
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