‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 2)Chapitre 72 sur 131 · LE RADICALISME DE JOHN STUART MILL · texte numérisé non relu

LE RADICALISME DE JOHN STUART MILL

17 juillet.

M. John Stuart Mill marche, sans contredit à Tavantgarde des penseurs. Ainsi, non content de vouloir qu'on étende le droit de suffrage aux ouvriers, il demande qu'on rétende aux femmes. De plus, M. Mill est au point d'intersection de l'économie politique et du socialisme. Je vous dirai même, entre nous, — et je le connais bien — qu'il a pour le socialisme une grande tendresse, qui de jour en jour devient chez lui plus vive. Ce secret, je n'éprouve aucun scrupule à le divulguer, parce que luimême il l'a laissé échapper à demi dans plusieurs passages innportants de ses ouvrages, que dis-je! dans les plus importants chapitres de son traité d'économie politique. J'ai là sur ma table, en ce moment, l'admirable et terrible brochure qu'il publia en réponse à lord Brougham, lorsque ce dernier, pour faire parler de lui et satisfaire sa démangeaison de mordre, s'avisa de calomnier à tort et à travers le gouvernement provisoire. Le pauvre lord Brougham, qui n'est pas de taille à lutter contre un homme tel que John Stuart Mill, fut absolument écrasé. Mais ce qui est à noter, c'est que, dans sa belle et décisive Défense du gouvernement provisoire^ un des points que rillustre penseur s'étudia le plus à mettre en lumière fut le droit au travail, et les attaques qu'il repoussa le plus vivement furent celles qui portaient sur les doctrines du Luxembourg.

Il n'est donc point étonnant que l'élection de M. Mill

ait été violemment attaquée par les bigots du protestantisme, dont le Record et le Morning Advertiser sont les organes.

Pour cela, les raisons abondaient.

Et d'abord, M. Mill ose comprendre la liberté de la pensée et la liberté de conscience en ce sens, que rien ne doit gêner la discussion, eût-elle pour objet l'existence d'un autre monde, l'existence de l'âme, l'existence de Dieu. Il estime qu'il est peu d'erreurs qui ne contiennent, quand on y regarde de près, une parcelle de vérité, et que l'erreur la plus grossière contribue, quand' elle est analysée, à rendre plus nette, plus vive, la perception de la vérité qu'elle nie. Selon lui, le champ des investigations doit être sans limites, parce que l'esprit humain ne possède pas la certitude, ei est condamné à la chercher éternellement, sans autre espoir que celui de s'en approcher de plus en plus. Or, c'est là ce que les bigots ne sauraient admettre, qu'ils soient catholiques ou protestants, puisque leur fanatisme et leur intolérance viennent de cette supposition où ils aiment à se bercer, qu'ils possèdent la certitude, et que le errare humanum est n'a rien qui leur soit applicable !

Quand M. Mill se présenta comme candidat, l'opposition qui lui fut faite prit tout de suite un caractère religieux. On lui reprocha de professer, touchant la Bible, des opinions quelque peu hétérodoxes; on remarqua que M. Guizot l'avait rangé au nombre des libres penseurs (a: freethinkers »); on déterra, pour lea accabler, certain passage d'un de ses écrits que le Morning Advertiser déclara infecté d'athéisme, et que le Record, dans un accès de rage ultra-cléricale, appela « satanique » ; oui, satanique, ni plus ni moins.

En Angleterre, la fibre dévote est très facile à émouvoir. C'est ce que savait à merveille le Record, lorsqu'il dénonçait M. Mill aux électeurs de Westminster

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comme un affreux c philosophe ^. La chose aurait donc pu fort mal tourner, si, heureusement, TÉgiise protestante . ne renfermait quelques hommes qui à un nérite émi^ nent, à un savoir incontesté, à une haute position dans le clergé, joignent 1« respect de rinteiligence et cet esprit de tolérance qui est le propre de tous les grands esprits. Le docteur Stanley, doyen de Westminster, le révérend M. Charles Kingsley, le révérend M. Maurice, et Té véque de Saint-David's, voilà les hommes qui se sont hardilaent rendus caution pour M. Mill.

€ Loin de justifier ie moins du monde Tacecusation <l'athéisme, a dit le savant et vénérable doyen de Westminster, le passage en question expose avec force ce qui est le fondement de toute religion véritable »,

« Je désire voir M. Mill au Parlement, a dit à son •tour M. Kingsley, parce qu'il est un des hommes vivants dont les écrits respirent Tamour de la vérité quand même. ^

De son côté, M. Maurice écrivait au rédacteur en chef •du Spectator :

4c Du passage cité, je puis dire ce que je n'oserais peutêtre dire d'aucun autre extrait des ouvrages de M. Mill : je l'accepte entièrement, absolument, sans réserve. Si je ne l'acceptais pas, je monterais en chaire dimanche pro^ chain pour dire aux membres de ma congrégation que je les ai trompés; que Dieu ne s'est pas révélé à son fils; qu'il n'est pas vrai que celui qui voulut bien revêtir notre nature soit la parfaite image de son père céleste, le nierais l'incarnation si je niais le lien qui existe entre la moralité divine et la moralité humaine. >

Enfin, à côté de cette lettre de M. Maurice, le Spectator en publiait une autre de Tévêque de Saint-David's, dans laquelle on lit :

« Il était facile de prévoir que, s'il existait dans les ouvrages de M. Mill une phrase de nature à être dé-

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noncée par le Record comme satanique^ ce journal ne manquerait pas de choisir celle qui serait le plus fortement marquée à l'empreinte de l'esprit anti-chrétien. >

Maintenant, il est vrai que le doyen de Westminster, H. Kingsley, M. Maurice, et l'évéque de Saint-David's ne sont précisément pas considérés par le clergé anglais comme les représentants de la pure orthodoxie; mais n*importe. Ils appartiennent, après tout, à la catégorie des clergymen ; ils ont voix au chapitre, en matière religieuse. Leur témoignage ici n'était donc pas sans importance, et l'on ne saurait douter qu'il n'ait servi à faire pencher la balance en faveur de M. Mill.

Aussi il faut voir en quels termes le Record déplore le triomphe que vient de remporter, dans la personne d un de ses coryphées, V École sataniquef

Quant au Morning Adverliser^ il écume. A l'entendre, M. Mill n'aurait jamais été élu, si la puissante famille des Grosvenor n'avait daigné le prendre sous sa protection ; c'est dans les bras de l'aristocratie que ce penseur puritain a consenti à être porté à la Chambre des communes, s'abaissant ainsi à accepter le patronage d'une classe si souvent prise ^ partie par lui-même.

Ce qui est vrai, c'est qu'en effet l'élection de M. Mill a été le résultat d'une coalition entre ses partisans et ceux du capitaine Grosvenor. Mais en quoi cette coalition est-elle blâmable? Est-ce que le capitaine Grosvenor ne s'est pas présenté comme candidat libéral? est-ce qu'il n'a pas publié un programme libéral? est-ce que sa coalition avec M. Mill n'a pas eu pour but de fermer la Chambre des communes à un protégé du parti tory? Qu'y a-t-il là dont le Morning Advertiser ait sujet de se plaindre, lui qui, en politique, a toujours arboré l'étendard et servi la cause du liûéralisme?Mais le Morning Advertiser est bigot. Ne soyez donc pas surpris qu'il déraisonne toutes les fois que la philosophie est en jeu, et rappelez-

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L'éLD DU SOUTH-LANCASHIRB. 229

TOUS cette définition si juste : la bigoterie est la bêtise de la dévotion.

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