‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 2)Chapitre 9 sur 131 · LB CULTE DU MERVEILLEUX A LONDRES · texte numérisé non relu

LB CULTE DU MERVEILLEUX A LONDRES

Décidément, les Esprits craignent la lumière. Jurez que vous ne battrez pas le briquet! Et puis, de peur que le toucher ne supplée. chez vous au défaut de la vue, tenezvous tous par la main. A merveille ! nous voilà dans de belles conditions pour vérifier un phénomène de Tordre surnaturel.

La nuit se fit, et alors, ô prodige ! Il y en eut parmi les assistants à qui le tambourin donna un soufflet, d'autres à qui une guitare marcha sur le pied. Mon ami et moi, qui avions eu la mauvaise idée de nous tenir au dernier rang, un peu à l'écart, nous ne fûmes favorisés d'aucuri coup mystérieux. Tout à coup un des frères Davenport s'écrie : « Otez-moi mon habit ! » Aussitôt M. Ferguson allume une bougie, l'habit était ôté. Cela lit une grande impression, comme prouvant avec quelle instantanéité les Esprits obéissaient aux ordres de M. Davenport.

Mon ami me dit à l'oreille : « Il n'a ordonné que son habit lui fût ôté qu'après l'avoir ôté, et il a eu certes cour cela tout le temps qu'il lui fallait; car voilà, Dieu merci, assez longtemps que l'obscurité dure. » Mais mon ami, homme de beaucoup d'esprit d'ailleurs, est tourmenté d'une insupportable démangeaison de se rendre «ompte de tout. Ne voulait-il pas, dans la salle d'en bas, qu'on saisît la main qui se montrait à l'ouverture du cabinet? Ne criait-il pas à tue-tête : Saisissez-la ! {Catch it). M. Wigan s'en est bien gardé. C'est encore ce mien ami qui, au moment où nous avons mis le pied dans le sanctuaire de la chambre d'en haut, me faisait méchamment remarquer que la salle était pleine de gens qui s'abor^ daient et causaient ensemble d'un air de connaissance.

Je demande pardon à mes lecteurs de n'avoir pas su mieux garder mon sérieux, en les entretenant de choses qui sont, quoique très ridicules, beaucoup moins ridicules encore que tristes. N'est-il pas triste, en effet, de penser qu'en Angleterre, à Londres, en plein xix'^ siècle.

on puiss.e à ce point battre monnaie avec la crédulité, la superstition et le culte du merveilleux?

Et il n'y a pas à s'y tromper : si l'on est accouru en foule aux séances des frères Davenport; si les salons leur ont été ouverts; si tous les journaux se sont occupés d'eux ; s'ils ne s'en vont qu'après avoir fait rafle de guinées, ce n*est pas du tout qu'on ait admiré, applaudi, récompensé en eux des jongleurs habiles : non. A cela, il n'y aurait rien à redire. Mais ces messieurs ne se sont pas présentés comme appartenant à la famille des jongleurs, et ce n'est pas comme tels qu'ils ont tant réussi. Ils ont eu soin, à la vérité, de déclarer qu'ils ignoraient de quelle manière se produisaient en eux les manifestations au spectacle desquels ils conviaient le public; mais e^est parce que leur appel était adressé à l'amour du surnaturel, qu'ils ont réuni un public si empressé et si nombreux. On a commencé par les tables tournantes. Où s'arrétera-t-on?Un jour qu'on demandait à madame du Deffand SI elle croyait que saint Denis eût réellement fait une lieue avec sa tête sous son bras, elle répondit : « Ce n'est que le premier pas qui coûte. > Toujours est-il que le succès des frères Davenport semble indiquer le développement de la maladie morale dont la fureur des tables tournantes a été le premier symptôme, et c'est sous ce rapport qu'il m'a semblé utile de le signaler. On assure que les deux frères vont s'embarquer pour la France, qu'ils espèrent étonner, elle aussi. Nous verrons bien. Il sera curieux de comparer Taccueil que leurs Esprits trouveront à Paris avec celui qu'ils ont reçu à Lourdres.

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