ANNÉE
•4 janvier.
En attendant que Tannée 1867 nous apporte ce qu'elle tient pour nous en réserve, la paix ou la guerre, la prospérité ou la ruine, une plus grande sorame de despotisme ou une plus grande somme de liberté, il neige à Londres! Voilà le grand événement du jour.
Ne riez pas, s'il vous plaît; c'est très sérieusement que je vous parle. Oui, vous dis-je, il neige, ou plutôt, il a neigé, comme les rues, les squares, les parcs, les toits des maisons, les clochers des églises et le reste n'en témoignent que trop. Avant-hier, la circulation du sang dans Londres s'étant presque entièrement arrêtée, la ville a été vil. 1
bien près d'être morte. Adieu ce prodigieux mouvement de voitures de toute espèce qui suffirait à lui seul pour faire de Londres une cité sans pareille. Adieu cette immense population affairée qui, d'ordinaire, ruisselle le long des trottoirs. Plus de phaétons, plus de tilburys, plus de fiacres, plus de cabriolets, plus d'omnibus, plus de charrettes, plus de carrioles, plus de passants. Partout c'était la neige, et encorela neige, et toujours la neige.
Quand une ville telle que Londres tombe dans un état de paralysie, calculer l'étendue des maux qui en résultent n'est pas chose facile, cet état ne durât-il qu'un Jour. Les distances à Londres sont si énormes, que la question des moyens de transport est d'une importance énorme. Or, si la liberté d'aller et de venir n'avait eu à son service un chemin de fer souterrain et, çà et là, quelques cabs attelés de chevaux suppk lentaires et hardis coureurs d'aventures, rien ici n'aurait iiougé.
Les affaires ont donc été arrêtées court : les boutiques avaient eu beau ouvrir leurs portes toutes grandes, pas un acheteur n'y est entré : il y a eu stagnation générale du commcT'ce. Que de transactions compromises! que d'argent perdu ! Que de rendez-vous manques ! que d'espérances désappointées! Vous figurez*vous, à la gare de chaque chemin de fer, ces milliers de voyageurs arrivant avec femmes, enfants, bagages, et forcés de rester là sans savoir ni où aller, ni que faire, ni que devenir?
Voici ce dont j'ai été témoin, moi qui vous parle. Un de mes amis, ayant à se marier, avait eu l'idée malheureuse de fixer au 2 janvier le jour des noces. Elles devaient avoir lieu dans un des faubourgs les plus reculés de Londres. Je m'y rendis la veille, étant accouru tout exprès de Brighton. Les choses se présentaient fort bien, ma foi. L'air élait vif, mais le ciel pur ; le soleil, qui a toujours l'air malade en Angleterre, était aussi pâle que d'habitude, mais enfin il avait mis le nez à la fenêtre ; bref, Tannée s'ou^
LA neige: a LONDRES. 3
vrait par une belle journée d'iiiver : « Conviens que tu es un heureux gaillard, dis-je à mon ami, dès que je l'aperçus! Se marier en Angleterre le 2 janvier et avoir beau temps! Si cela n'est pas de bon augiure, il faut renoncer pour jamais à la douceur d'être supierslitieux. i^ Il me répondit en homme bien convaincu de sa bonne fortune, et je le quittai joyeux de sa joie. Hélas ! le lendemain, la nature était d'un pittoresque à faire frémir : le soleil avait disparu, je ne sais sous quel immense drap blanc, et la neige s'élevait à une hauteur effrayante autour de Thôtel d'où mon ami devait aller rejoindre, à une demi-lieue de là, sa fiancée. Les voitures avaient été commandées la veille, bien entendu. L'heure du départ arrive. désespoir! Pas l'ombre d'un moyen de transport. Plusieurs dames étaient venues, et quelques-unes de loin, pour assister à la fête matrimoniale; quel parti prendre? Mon ami était consterné. Il était au moment de partir seul, au risque de rester enterré sous la neige, lorsque parut la voiture d'un des invités, homme énergique et prévoyant, qui «e trouvait avoir, la veille même, fait ferrer ses chevaux à glace. Cette voiture servit à transporter quatre par quatre la compagnie, grâce à plusieurs voyages successifs. Mais la fête n'en fut pas moins gâtée. Au déjeuner qui suivait la cérémonie, la moitié des convives manquaient, et, parmi les absents, quelques-uns de ceux que las mariés auraient le plus désiré de voir.
Petite mésaventure, direz-vous sans doute. Aussi ne l'ai-je racontée que parce qu'elle se rattache à une cause qui en a produit de bien autrement sérieuses.
Le fait est que la journée du 2 janvier à Londres a été désastreuse ; et ce qui ajoute à l'amertume des lamentations publiques, c'est la preuve nouvelle qu'elle est venue fournir de rincurable négligence et de l'incurable incapacité des autorités paroissiales.il est certain que rienu'a été tenté pour rendre la voiepubUque praticable par le prompt
enlèvement de la neige qui Tobstruait. Où elle était tombée elle est restée, et elle y restera probablement jusqu'à ce que le dégel la change en boue. Ce matin, j'ai été réveillé par des bandes de pauvres gens qui, d'une voix gémissante, chantaient sous mes fenêtres, les uns : We are frozen up (Nous sommes gelés), les autres : We haie no tvork to do (Nous manquons d'ouvrage). Comment se fait-il que, lorsqu'il y a un travail si urgent à entreprendre d'une part, et, d'autre part, tant de malheureux qui demandent à travailler, les affamés s'en aillent chantant l'hymme du désespoir le long des rues, que la neige rend impraticables? Un pareil spectacle a quelque chose de déshonorant, tranchons le mot, pour la nation anglaise. Il est scandaleux que, dans une ville comme Londres, le mouvement des affaires s'arrête pendant plusieurs jours, par défaut d'administration. C'est ce dont les Anglais sont les premiers à convenir. Il n'y a qu'un cri contre l'imbécillité béate et imperturbable des vestrics (comités de paroisses). Malheureusement, le progrès en Angleterre a les allures de la tortue. Pour qu'on s'y décide à faire justice d'un abus, il faut qu'il y ait épuisement absolu des inconvénients et des maux dont cet abus est la source.
Ajoutez à cela que l'existence de la souveraineté paroissiale, même égarée, comme elle l'est aujourd'hui, aux mains d'hommes sans éducation pour la plupart et sans intelligence, répond à ce principe de self-gorernment si cher à la nation anglaise.
Cependant, ces messieurs ont si mal rempli leur tâche, la loi des pauvres a trouvé en eux des adniinistrateurs si insuffisants et d'une insouciance parfois si cruelle; en un mot, les intérêts locaux ont eu tant à souffrir de la gérance des autorités locales, que le principe du self-go^ vernment perd chaque jour du terrain. En France, l'aversion que la centralisation inspire devient de plus en plus marquée. En Angleterre, c'est précisément le con-
traire qui a lieu. Et ces deux mauveoieats d'opinion en sens inverse ont l'un et l'autre leur raisoa d'être, la ceatralisation, dans le premier pays, étant étou£Fante, et le selfgovernment, dans le second, tendant à dégénérer en inapuissance. Un fait vous donnera une idée des conséquences absurdes auxquelles peut conduire le système de selfgovernment tel qu'on le comprend et qu'on le pratique ici. Pendant longtemps, la moitié de la rue Saint-James est restée sans être réparée, l'autre moitié l'étant. Et pourquoi? Parce que la moitié de la rue appartient à une paroisse et l'autre moitié à une paroisse différente. Ne voilàt-il pas un résultai bien singulier?
Je pourrais multiplier les exemples ; mais que pourraisje citer de plus frappant? Je le répète, le principe du selfgovernment en Angleterre perd chaque jour du terrain, et certes la journée du 2 janvier 1867 ne lui profitera guère. C'est par ce côté surtout qu'elle méritait de vous être signalée.
11 janvier.
Gulliver nous assure que les Lilliputiens représentent la Justice tenant un sac plein d'or dans sa main droite et une épée au fourreau dans sa main gauche, pour montrer que la Justice doit être plus disposée à récompenser qu'à punir. On a pu voir, par ma lettre du 10 décembre dernier, que, dans l'idée qu'ils se forment de l'austère déesse, les Anglais n'ont pas toujours ressemblé aux Lilliputiens. Mais passons.
Voici en quoi consiste ici l'organisation des cours' de justice criminelle.
Débutons, s'il vous plaît, par l'explication de ce qui constitue l'office du coroner.
Le coroner est un magistrat dont la principale fonction est de s'enquérir, avec l'assistance d'un jury, des circonstances relatives à toute mort soudaine ou violente. La règle est que l'enquête doit se faire en présence du corps, super msum- corporis; car, si le corps n'était pas trouvé, le coroner ne pourrait siéger qu'en vertu d'un mandat spécial. Mais on s'est beaucoup relâché aujourd'hui de la rigueur de la règle. Une fois le cadavre examiné, coroners et jurés conviennent de se réunir dans un endroit commode pour entendre les témoignages et déclarer ce qui a causé la mort. S'il y a eu meurtre, le devoir du coroner est de faire emprisonner, pour qu'elle soit jugée, la personne sur qui pèse le soupçon d'avoir commis ce meurtre.
Anciennement, l'office de coroner était considéré comme une délégation du souverain; aujourd'hui, le coroner est élu par les francs tenanciers du comité ou district où il est appelé à exercer ses fonctions. Chaque comité a ses coroners à lui, ordinairement au ncnnbre de quatre, quelquefois au nombre de six. Le coroner est l'adjoint du shériff, c'est-à-dire du magistrat auquel est confiée l'exécution des lois; et, quand c'est contre le shériff lui-même que la loi doit être exécutée, cela regarde le coroner; d'où il suit naturellement que les deux charges sont incompatibles. Je parlerai plus loin de la première et n'ai plus rien d'essentiel à dire de la seconde, sinon que les coroners sont élus pour la vie, et qu'il entre dans leurs fonctions, non seulement de s'enquérir de la cause des naufrages, mais, quand un trésor a été découvert, de constater où il l'a été et par qui. Vous me demanderez, peut-être, si vous êtes de ceux qui veulent tout savoir, de quels rangs de la société les coroners sont tirés? Des
rangs de la bourgeoisie depuis Richard P"! et il n'est pas rare que cet office soit convoité par des avoués ou des chirurgiens, à cause des émoluments qui y sont attachés.
J'arrive à l'importante institution des juges de paix.
Sachez d'abord qu'il y a en Angleterre nombre de personnages qui sont gardiens de la paix de la reine {keepers of the queen's peace). Ce sont le lord chancelier, le lord trésorier, le lord haut sénéchal, le comte maréchal, le lord haut conslable, les juges du banc de la reine, et le maîlre des rôles, dans tout le royaume; les coroners et les shériffs, dans leurs comtés respectifs; les constables et les sous-conslables dans leurs juridictions respectives; l'archevêque d'York, les évéques de Durham et d'Ély, et enfin les juges de paix.
La façon dont ces derniers préservent la paix de la reine consiste à envoyer en prison ceux qui ont troublé l'ordre et à faire prendre à ceux qu'on soupçonne de le vouloir troubler l'engagement de le respecter.
Les juges de paix ne sont pas électifs, c'est le souverain qui les nomme, sur la recommandation du lord lieutenant de leur comté; ils doivent posséder un domaine rapportant un revenu annuel de cent livres sterling au moins, et leurs services sont gratuits. C'est assez vous dire qu'ils sont pris dans la classe des riches, des gentlemen. Peuvent être juges de paix sans condition : les pairs du royaume, les lords du P?»»*îement, leurs fils et héritiers, les fils et héritiers de quiconque possède un revenu annuel de six cents livres sterling, les membres du conseil privé, les juges de la cour des plaids communs et ceux de la cour de l'Échiquier, le soUicilor général, l'attorney général, les vice-chanceliers des universités, etc. Vous devinez sans peine ce que l'institution des juges de paix, ainsi comprise, ajoute à l'influence des gentilshommes de campagne?
Il est vrai que leur compétence est fort limitée, lors^
qu'ils jugent seuls en qualité de juges de paix proprement dits. Alors en effet leur pouvoir se borne à interroger l'individu arrêté, à le relâcher s'il n'y a contre lui aucune charge sérieuse ou bien prouvée ; à le condamner à quelques jours de prison, si le délit est minime, ou, quand il y a lieu, à le renvoyer devant une juridiction supérieure. Mais ils ne rendent pas toujours la justice seuls : ils la rendent aussi, tantôt réunis à un de leurs collègues, et, dans ce cas, ils forment ce qu'on nomme des cours de petite session (courts ofpetty sessions) ; tantôt assistés de plusieurs de leurs collègues, et, dans ce cas, ils forment, ce qu'on nomme des cours de session trimestrielle {courts of quarter sessions).
Les cours de petite session, composées, ainsi qu'il vient d'être dit, de deux juges de paix, peuvent être regardées comme le premier degré de la juridiction criminelle. Elles prononcent sommairement sur les cas d'une gravité secondaire, punissantl'accusé ou l'acquittant sous leur propre responsabilité; mais, s'il s'agit d'un délit grave, elles renvoient le criminel à un tribunal supérieur. Elles se réunissent trois ou quatre fois par mois, et sont au nombre d'environ neuf cents pour l'Angleterre et le pays de Galles.
Il est à remarquer que, dans les villes dont la population est considérable, les cours de petite session sont tenues par un magistrat payé, lequel est, en général, choisi parmi les avocats de distinction, et sont désignées sous le nom de cours de police (police courts). Il y a vingt-deux cours de cette espèce eii Angleterre et dans le pays de Galles. A Londres on en compte treize, y compris, dans la Cité, la cour de Mansion-House, qui est tenue par le lord maire, et celle de Guildhall, qui l'est par un alderman.
Les cours de session trimestrielle, ainsi nommées parce qu'elles se réunissent quatre fois l'an, forment le second degré de la juridiction criminelle. Vols accom-
pagnés de violences, escroqueries doublées d'un abus de confiance, violation d'un devoir public, délits de chasse, délits commis sur les grands chemins et dans les cabarets disputes entre maîtres et apprentis ou domestiques, querelles entre paroisses se rejetant Tune à l'autre l'obligation de nourrir les pauvres dont le domicile légal n'est pas certain : voilà ce dont les cours de session trimestrielle connaissent. Les crimes emportant peine de mort ne sont pas de leur ressort.
Pour les délits commis à Londres, dans le comté de Middlesex, et dans certaines portions contiguës des comtés d'Essex, de Kent et de Surrey, les cours de sessions trimestrielles sont remplacées par la cour centrale criminelle (central criminal court), qui à leurs attributions en joint d'autres plus étendues. Cette cour, qui siège à Old- Bailey, dans la Cité de Londres, tient chaque mois une session. Elle est présidée, en ce qui touche les crimes les plus graves, par un des juges des trois cours supérieures de loi commune que j'ai eu déjà occasion de décrire, et, pour les crimes d'une moindre importance, par un magistrat désigné sous le nom de recorder ou par le sergent communal. Elle juge avec l'assistance du jury, ainsi que les cours d'assises.
Dans ma lettre du 22 novembredernicr, je vous jii dit que l'Angleterre et le pays de Galles étaient divisés en huit districts judiciaires appelés circuits, que, dans le printemps et l'été de chaque année, chacun de ces circuits était visité par deux des quinze juges qui composent les trois cours supérieures de loi commune, savoir : la cour du banc de la reine, la cour des plaids communs, la cour de l'Échiquier, et que ces magistrats en tournée jugeaient les causes civiles, en vertu de deux commissions, celle d'assises et celle de nisi prius. Mais, outre ces deux commissions, ils en reçoivent trois autres en vertu desquelles ils connaissent aussi des affaires criminelles et qui sont : la
commission de paix (commission ofthepeaee), la commission d'entendre et de décider (commission of oyer and terminer) et la commission de délivrance générale des^ prisons (commission o/" J'entrai gaol delivery).Ldiseeonde^ autorise la personne qui y est nommée à connaître de tout ce qui est crime ou délit; la troisième l'autorise à juger et à délivrer quiconque est en prison au moment où le juge arrive dans la ville du circuit. .
Que si maintenant, aux diverses juridictions dont je viens de parler, vpus ajoutez d'abord celle de la cour du banc de la reine, devant laquelle certaines causes criminelles sont portées, et qui a, par conséquent, le double caractère de tribunal civil et de tribunal criminel; puis celle de la cour du haut sénéchal (court of the lord high steward)^ dont les attributions essentiellement exceptionnelles consistent à juger les pairs du royaume, lorsque la Chambre des pairs ne siège pas elle-même, vous aurez sous les yeux le tableau complet de Torganisation des coursde justice criminelle en Angleterre. En résumé, il y a : 1<^ Les cours de justice de paix.
S"" Les cours de petite session, remplacées dans les grandes villes par les cours de police.
3** Les cours de session trimestrielle.
4" La cour centrale criminelle.
5° Les cours d'assises criminelles.
6** La cour du banc de la reine.
7** La cour du lord haut sénéchal.
C'est, on le voit, chose passablement compliquée que le mécanisme de la justice en Angleterre; mais ce qui n'est pas moins surprenant que cette complication, c'est la monstrueuse lacune que présente la hiérarchie des tribunaux. Est-il concevable que, dans un pays tel que celui-ci, dans un pays où l'on se pique d'assurer tant de garanties à l'innocence, il n'y ait pas de cour d'appel, ea matière de condamnation capitale.
RÉFORME PARLEMENTAIRE EN PERSPECTIVE. Il
Il existe bien une cour des cas réservés à la-ronnecou (court for crown cases reserved). Mais ces cas réservés, quels sont-ils? Ils se rapportent uniquemenl aux difficultés qui peuvent avoir été soulevées concernant le caractère légal de l'acte incriminé ou l'admissibilité des témoignages. Or, il peut arriver qu'une erreur de fait ait été jugée sur faux témoignage, ou que ceux dont on s'est armé contre lui aient été mis à néant par la découverte de circonstances décisives, la confession du vrai coupable, par exemple. Eh bien, dans tous les cas, le mal est sans remède... Ah ! j'oubliais : au malheureux qu'a frappé une condamnation injuste, il reste, s'il est reconnu innocent, cette ressource, d'être gracié parla reine!...
7 janvier.
La fin de l'année 1865 a été marquée, ici, par des calamités de plus d'une espèce. L'Angleterre a vu s'écrouler tout d'un coup des établissements dont elle était fière. Elle a souffert même, dans certaines sphères d'industrie où elle se jugeait invulnérable, de coups inattendus que lui a portés la concurrence étrangère. Elle a eu à s'inquiéter du déclin visible de son crédit commercial. Il s'est passé dans ses houillères des scènes à faire frémir, et elle porte le deuil de son beau palais de Cristal, dont le feu vient de dévorer une partie.
Cependant, tout bien compté, elle peut, d'une âme joyeuse et le sourire sur les lèvres, regarder en arrière. lie fénianisme semble ne plus la menacer que de )oiq.
Si l'Irlande n'a pas brisé son épée, elle 8*abstient du moins d'en montrer la pointe. Stepliens a manqué au rendez-vous donné par lui à l'esprit de révolte, et la fête de Noél n'a pas été pour les siens celle de la Rédemption. L'année 1866 a, en outre, apporté aux Anglais un grand sujet de joie : l'amoindrissement de la France militaire par la création d'un royaume d'Italie; destiné à devenir puissant, et d'une Allemagne prussienne, dès à présent assez puissante pour nous donner d'amers soucis^
Cette justice est due au TimeSy qu'il ne se cache pas * de la satisfaction qu'un pareil résultat lui inspire. Elle serait complète si, après avoir contemplé la route parcourue, et en jetant les yeux sur la route à parcourir, il ne voyait se dresser devant lui à l'intérieur le spectre de la démocratie.
Ah! il est passé, le temps où les adversaires de la réforme parlementaire criaient d'un air triomphant et d'un ton moqueur: «La réforme parlementaire, bon Dieu! eh ! qui donc s'en préoccupe, à l'exception de quelques généraux sans soldats? Qui donc en veut parmi ces braves gens pour qui elle est demandée par une poignée d'agitateurs qui n'agitent rien? »
On défiait le génie de la démocratie : il a relevé le gant.
Le peuple, qu'on affectait de ne pas apercevoir, s'est dressé de toute sa taille. Le peuple, qui ne soufflait mot, a mugi. Si bien que la réforme est devenue la préoccupation la plus tourmentante de ceux-là mêmes qui en faisaient, il y a un an à peine, des gorges chaudes. Tel qui alors renvoyait en riant aux calendes grecques la solution du problème, déclare aujourd'hui qu'il faut le résoudre, coûte que coûte, pour s'en débarrasser, et que le plus tôt sera le mieux.
C'est sur quoi le Times insistait, dans son numéro du l'»- janvier^ avec une ardeur de conviction, avec une forc^
et une vëhétnence de langage, dont^ dur pareil sujet, on ne l'aurait jamais »cru capable. Les travaux à entreprendre, celte année, les abus à détruire, les périls à éviter, deux mots, selon le Times, les résumaient : c Réforme parlementaire. "» Quand on avait la réforme parlementaire devant soi, il n'y avait à parler ni de la révision des lois, ni de la condition des chemins de fer, ni des vices du système d'éducation, ni des dissensions de l'Église, ni de l'insuffisance des armements, ni du fénianisme, ni des complications européennes : auprès de la réforme parlementaire, tout cela... jeux d'enfant! Il fallait en finir avec une besogne désormais inévitable, hélas! et pas un moment à perdre.
Oui, c'est de la sorte que le Times s'exprimait il n'y a pas huit jours.
Malheureusement, la question est de savoir quel genre de réforme il est permis d'espérer d'un ministère tory et d'une Chambre des communes où l'élément aristocratique domine, au point d'en faire presqu'une Chambre des lords dont la Chambre des lords proprement dite est une succursale.
Aussi l'agitation va-t-elle son train Aujourd'hui, que dit le Times? Il rappelle que, le 10 avril 1848, le chartisme, armée formidable de formidables pétitionnaires, fut contenu par 150000 hommes d'ordre que soutenait du canon. Que vous semble de cette réminiscence historique, associée aux vœux du premier de l'an? Catilina estil à nos portes?
Catilina^ non ; mais John Bright est là, c'est assez.
La situation risque de s'assombrir, qu'on y prenne garde. 11 est certain que d'étranges paroles ont retenti, le A décembre dernier, dans un meeting tenu à Londres; M. Bright disait aux ouvriers accourus pour l'entendre : « Eh quoi! veut-on qu'au lieu de vous borner à une manîfestatioii ^'opinigns^ vovfs complotiez h vn\np des in8t|'«»
li DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
tutions de votre pays? veut-on que vous formiez des sociétés secTètes, vous liant par des serments factieux, vous exerçant aux armes pendant la nuit, vous mettant en quête d'instruments de mort, et, pour arracher au gouvernement la reconnaissance de vos droits, menaçant de le renverser? Car, enfin, il n'y a que ces deux procédés : il faut adopter l'un ou recourir à l'autre. »
Il disait encore, à propos des membres de ce qu'il appelait le « parlement des possesseurs de terre et des riches » :
a Ils ont résisté jusqu'à ce moment, et il est possible qu'ils résistent lorsqu'ils s'assembleront au commencement de février, jusqu'à ce que le mécontentement, qui est général, devienne universel, et qu'une simple manifestation d'opinion se change nécessairement, inévitablement, en un redoutable déploiement de forces. »
Et les auditeurs de se répandre en acclamations.
Ce qui est sûr, c'est que le Parlement est à la veille d'avoir une difficile épreuve à traverser. Une avalanche de pétitions va fondre sur lui, et, comme derrière chaque pétition il y aura un pétitionnaire, la Chambre des communes se trouvera littéralement assiégée. Tout est déjà préparé pour cette démonstration, qui n'est pas sans rappeler la manifestation chartiste de 1848. Le jour est fixé au lundi qui suivra l'ouverture du Parlement.
Le mot d'ordre est donné. Le programme circule. Qu'arrivera-t-il?
La « Reform League », centre du mouvement, fléchirat-elle? c'est douteux.
La Chambre des communes, regardant comme une atteinte à son indépendance des vœux présentés par un aussi vaste assemblage de suppliants, se mettra-t-elle en défense? Le Times le lui conseille.
- Conseil imprudent, je le crains I S'il est suivi, adieu ce qui constitue, aux yeux de l'étranger, la force des iastii
tutions anglaises ! adieu la glorieuse originalité du mode de gouvernement adopté par la libre Angleterre ! Le jour où elle aura cessé de comprendre que ce sont les digues qui font les torrents, en quoi l'Angleterre différera-t-elle de ces pays où les réformes ne sont possibles que sous^ forme de révolutions?
Deviner la direction du vent, connaître Tart suprême de céder à propos, déjouer la violence de l'attaque par la naoUesse habilement calculée de la résistance, prendre hardiment l'initiative de ce qu'on craint, lorsqu'on est impuissant à l'empêcher, voilà, si je ne me trompe, le genre de sagesse qui avait jusqu'à présent caractérisé, en] Angleterre, la conduite des classes gouvernantes, et conjuré le danger de ces. catastrophes auxquelles ont été condamnés les pays dont les gouvernements avaient pour devise : «Plutôt rompre que de plier. y> L'Angleterre en estelle venue à croire ses procédés inférieurs à ceux du continent? Nation libre, en est-elle venue à préférer, comme moyen de gouvernement, la politique de la résistance aveugle à celle du mouvement éclairé? Le pouvoir y est-il fatigué d'être sage? Nous verrons bien.
Et de quoi s'effrayent, après tout, je ne dis pas les conserv^tisles, mais beaucoup de ces libéraux qui n'aiment la liberté, qu'à la condition d'en avoir perpétuellement peur? Qu'on prononce devant eux les mots Manhood suffrage (suffrage universel), les voilà qui pâlissent. Pourquoi? Parce que, à les entendre, c'est une terrible chose que le «despotisme du nombre». Vous vous trompez, Messieurs. Dans un pays qui jouit de toutes les libertés : liberté de la tribune, liberté de la presse, liberté de réunion, liberté d'association, et où, par conséquent, les esprits d'élite peuvent exercer dans sa plénitude l'influence inséparable de leur supériorité, dans un pareil pays, le suffrage universel, loin d'engendrer le despotisme du nombre, n'est qu'un procédé admirable pour donner la
sanction du nombre au gouvernement des meilleurs, des plus vertueux, des plus capables, de ceux à qui leur intelligence et leur patriotisme assignent naturellement le rôle de guides de l'humanité en marche. Si M. John Bright, par l'éloquence et l'élévation de sa parole, si M. John Stuart Mill, par l'autorité de ses écrits, déterminent chacun le vole de dix mille individus, par exemple, n'est-ce pas en réalité, comme si chacun d'eux volait dix mille lois? Que devient dès lors ce despotisme du nombre dont on fait tant de bruit? Dans un pays libre, on ne saurait trop le remarquer, le suffrage universel est l'élection de la minorité intelligente par elle-même au moyen de la majorité.
Et si une chose m'étonne, c'est que ce point de vue, dont la justesse me paraît si frappante, n'ait encore, à ma connaissance, frappé personne.
J'ajoute que le suffrage universel lui-même ne sera, de longtemps encore, aux mains de la démocratie anglaise, qu'un levier d'une force insuffisante. Pendant longtemps encore, j'en suis persuadé, si la masse des ouvriers est admise au droit de suffrage, la moitié d'entre eux tiendront à honneur d'être représentés par des lords, tant le sentiment aristocratique s'est répandu ici dans toutes les couches de la société, tant le respect des rangs y a poussé de profondes racines, tant les titres y ont de prestige !
Mais que les conservatistes et leurs alliés, que M. Disraeli et M. Lowe y songent : il vaut mieux qu'ils aient à compter les votes que les bras!
L£S TRADES* DI!(IOf(S. 17