‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 16 sur 106 · DANDIN · texte numérisé non relu

DANDIN

Ta, ta, ta, ta! Voilà bien instruire une affaire! 11 dit fort posément ce dont on n'a que faire, Et court le grand galop quand il est à son fait.

Ce que Dandin reprochait à L'Intimé, l'Angleterre, le 25 février, put le reprocher à M. Disraeli ; mais, entre nous, que pouvait-il dire en faveur d'un bill secrètement désapprouvé par lui, secrètement désapprouvé par ses collègues et brûlé de la manière qui vient d'être expliquée? On conçoit qu'il ait eu hâte d'en finir. D'ailleurs, il n'avait pas eu le temps de désapprendre le premier discours qu'il avait préparé et d'en préparer un second.

Mais voyez un peu le malheur! Tout cela n'a pas empêché qu'en fîn de compte la crise ministérielle n'éclatât, le magasin de nouveautés fort anciennes n'ayant eu aucun succès, et lord Derby ayant dû revenir au plan primitif qu'on ne connaîtra bien, toutefois, que lundi prochain.

En attendant, le ministère est reconstitué. Le duc de Buckingham remplace lord Carnavon au ministère des colonies, et est remplacé comme président du conseil par le duc de Marlborough; sir Stafford Northcote, cédant au ducdeRichmond le poste qu'il occupait à la tête du bureau des communes, va gouverner les Indes, à la place de lord Cranborne; et sir John Packington est passé, de la direction des affaires de la marine, auxquelles il n'entendait

LE c HOUSEHOLD SUFFRAGE ». 6»

pas beaucoup, à la direction des affaires de la guerre, auxquelles il n'entend rieo. Le successeur de sir JohnPackinglon à l'amirauté est M. Corvy, homme fort capable, dit-on, quoiqu'une soit pas duc, pas même baronnet.

Reste à savoir combien durera ce replâtrage. Ce serait merveille si le ministère avait de longs jours. En minorité dans la Chambre, discrédité par ses irrésolutions et ses inconséquences, affaibli par le désordre que la question de réforme parlementaire a jeté dans les rangs du parti tory, battu en brèche par les démonstrations réformistes, montré au doigt par M. Lowe, qui, après avoir combattu à son profit dans la session dernière, le poursuit maintenant de ses sarcasmes, insulté par H. Horsman, qui, lui aussi, se retourne contre ceux qu'il n'a pas pu contribuer à mettre au pouvoir, le gouvernement de lord Derby ne doit, en réalité, son assistance qu'à la tolérance habile du parti libéral, enchanté de laisser faire à d'autres une besogne dont il n'ose paâ se charger lui-même.

Quoi qu'il en soit, il y a cela de curieux dans la situation, que ceux-là sont officiellement tenus de travailler à la réforme parlementaire, qui la redoutent etladétestent leplus.

Quand je vous disais que les comédies ne se jouent pas seulement au théâtre.

i6 mars.

Punch, dans un de ses derniers numéros, représente lord Russell sous les traits d'une pauvre femme à qui une méchante voisine enlève son enfant, qu'elle emporte d'un

air narquois. La pauvre femme est naturellement désespérée, et elle crie de toute la force de ses poumons : « Au secours! au secours! on me vole mon baby! »

J'en demande bien pardt)n à M. Punch, historien en général très exact, mais les faits ne sont pas de point en point tels qu'il les crayonne.

Nul doute qu'en arrivant au pouvoir, les tories ne fussent décidés à voler un enfant; mais lequel? Il est résulté de certaines révélations récentes qu'ils avaient eu, tout d'abord, l'intention de s'emparer, non pas du baby de lord Russell, mais de celui de M. Bright, sauf à l'emmailloter autrement.

C'est une plaisante histoire, sur mon honneur.

Si quelque chose était de nature à effrayer ces conservatistes à qui une petite réduction du cens électoral était apparue, l'année dernière, comme la fin du monde, ce devait être le « JSousehold suffrage », c'est-à-dire l'extension du droit de suffrage à quiconque occupe une maison, quelque soit le chiffre du loyer. De fait, M. Bright ne demande pas, pour le moment, davantage. Ce fut pourtant là, chose curieuse, ce que, dès leur a^nementau pouvoir, lord Derby et M. Disraeli imaginèrent de proposer.

Il est^ vrai qu'ils n'entendaient pas concéder le « Household suffrage» purement et simplement. Oh! pour cela non. Ils comptaient sur leur main gauche pour défaire ce que ferait leur main droite. Paraître accorder beaucoup, et s'arranger de façon à accorder, en réalité, le moins possible, tel était leur plan : il consistait à reprendre aux ouvriers, soit par le système de la pluralité des votes, soit par le mécanisme des votes cumulatifs, tout ou partie de l'influence que le « Household suffrage » risquerait de leur donner sur la direclion des affaires publiques.

C'est à ce plan que faisait allusion la cinquième des résolutions soumises à la Chambre des communes.

Hais ce qu'il y a de singulier, c'est que, sur le sens de cette cinquième résolution, rédigée, vous vous en souvenez, d'une manière remarquablement vague, le cabinet, à la date du 11 février, n'en savait pas plus long que le public !

Oui, ce fut le 15 seulement que lord Cranborne, secrétaire d'Étal pour les Indes, entendit parler, pour la première fois, du projet d'accorder le « Household suffrage », tempéré par le droit qu'aurait chaque électeur de réunir sur un même candidat tous les votes à sa disposition.

Comme moyen d'opposer la minorité à la majorité et de déjouer de la sorte, jusqu'à un certain point, ce qu'on est convenu d'appeler ici le despotisme du nombre , l'idée n'était pas mauvaise. Voici un district électoral comprenant 3 000 électeurs, ayant deux députés à élire, et, conséquemment, 6 000 voix à donner. Supposons la majorité composée de 1900 électeurs, et la minorité de 1100. Si chaque électeur, au lieu de répartir ses deux votes entre les deux députés à élire, peut les réunir sur un seul, il sera loisible à la minorité des 1100 de disposer de 2200 votes en faveur du candidat de son choix. Il ne restera donc plus à la disposition de la majorité des 1900 que 3800 votes, nombre dont la moitié constitue un chiffre inférieur à 2200. Vous le voyez : dans ce cas, la minorité aurait un représentant sur deux, et, suivant l'arithmétique du projet, 11 serait égal à 19 !

Pareille anomalie avait certainement de quoi plaire à un esprit conservatiste. Cependant, l'invention ne fut pas du goût de lord Cranborne. Il s'en expliqua sans ambages, et on lui répondit, parait-il, de manière à lui faire croire que l'idée était abandonnée. Mais point : elle fut reproduite dans le conseil, le 19 février. On annonçait une statistique à l'appui. Le 23, les chiffres qui devaient servir de pièces justificatives sont mises sous les yeux de lord

Cran]wrne. Au premier coup d'œil, il les juge rassurants; maist, le lendemain soir, les ayant examinés à part et de plus près, il se sent saisi d'inquiétude, le ^ Household suffrage > ne lui semblant pas avoir dans le vote cumulatif un contre-poids suffisant. C'était aussi l'avis du général Peel, ministre de la guerre.; c'était l'avis de lord Carnavon, secrétaire d'État pour les colonies. Lord Cranborne écrivit au chef du cabinet pour lui faire part de ses appréhensions. Le 24, «réunion du conseil : quel parti prendre? Il n'y avait pas de temps à perdre. C'était le 25 que M. Disraeli devait communiquer à la Chambre des communes les vues du ministère ; et lord Cranborne, si l'on persistait, allait se retirer, suivi de lord Carnavon et du général Peel. Fallait-il affronter l'éclat d'une crise ministérielle, affaiblir les rangs, déjà si affaiblis, de l'armée conservalisle? Lord Derby n'est pas homme à dire — il est maintenant permis de le supposer : -r- « Périssent les colonies plutôt qu'un principe! » Pour conserver ses collègues, pour sauver l'unité du cabinet et celle du parti, il offrit de substituer, à une mesure dont il voulait, une autre mesure dont il ne voulait pas; et ce fut par suite de ces déchirements intérieurs que, le 25 février, M. Disraeli courut dérouler, devant la Chambre, le triste plan dont je vous ai rendu compte dans une lettre précédente.

Triste plan, je dis bien. Comment aurait-il satisfait la Chambre? Comment aurait-il satisfait le pays? Il était condamné in petto — M. Disraeli l'a confessé depuis — parles ministres mêmes qui le proposaient! L'impression produite fut déplorable; si bien que lord Derby, découragé, dut songer à revenir au projet primitif. La retraite de lord Cranborne, de lord Carnavon et du général Peel devenait dès lors inévitable; et voilà comme quoi le cabinet a perdu trois de ses membres.

Heureux encore s'il n'avait perdu rien de plus ! Mais

011 le nierait bien en vain : depuis qu'il a osé loucher à cette difficile question de la réforme parlementaire, le gouvernement de lord Derby n'a- montré ni fixité dans ses desseins, ni logique dans sa conduite, ni fermeté dans ses convictions : cherchant toujours à esquiver toute responsabilité, puis se reconnaissant responsable, reculant de jour en jour et d'heure en heure le moment d'une décision, ne sachant ni où aller, ni de quel pas marcher, faisant passer de petites convenances personnelles ou des intérêts secondaires de parti avant la pressante nécessité de bien résoudre un problème^ d'une importance redoutable, se prononçant pour une mesure, et se hâtant d'en proposer une autre, méritant enfin d'être défini comme M. Horsman Ta défini : le plus faible des gouvernements aux prises avec la plus grande des questions.

Ce qui est certain, c'est que le ministère est aujourd'hui dans une impasse. De quelle manière en sortira-t-il? Lundi prochain, selon toute apparence, il dira son dernier mot. On l'attend là.

Présentera-t-il un bill honnête, comme on s'exprime ici, an honest bill? Cela ne lui est guère facile, hélas!

Pour qu'il présentât un bill qui n'eût rien d'un tour de passe-passe, il faudrait qu'il se décidât à faire aux ouvriers, dans la distribution du pouvoir politique, une part réellement proportionnée à leur nombre, en rapport avec leur importance et propre à satisfaire leurs aspiralions légitimes. Mais c'est à peine si ce but serait rempli parla concession du a Housebold suffrage i», dégagé de toute condition restrictive. Or, même combiné avec des conditions de cette nature, le ^ Household suffrage }» épouvante une partie notable du parti conservatiste. Nous en avons la preuve dans la retraite de lord Cranborne, de lord Carnavon et du général Peel.

Il y a quelques jours, dans un meeting tenu à Brad-

ford, M. Forster assurait qu'une réaction s'était faite, depuis peu, dans le camp conservatiste, contre le <c Household suffrage t, de quelque façon qu'on s'étudie à en paralyser les effets. Rien de plus probable. Proclamer, en effet, le « Household suffrage >, qu'on l'entoure oa non des garanties, c'est reconnaître un principe qui porte dans ses flancs ce suffrage universel que le peuple demande ; c'est voguer à pleines voiles vers la démocratie.

Aussi, voyez quelle est, aujourd'hui, Tattilude de M. Lowe, dont la démocratie effarouche si fort le libéralisme hybri(le ! Le voilà qui se retourne, furieux, contre les hommes dont, il y a quelques mois, il mit tant d'ardeur à exprimer les craintes, à servir l'ambition, à faciliter la victoire. Après avoir combattu avec eux, comme eux, plus vivement qu'aucun d'eux, le bill de H. Gladstone; après avoir tant contribué à renverser, pour leur compte, le cabinet de lord Russell; après les avoir poussés au pouvoir, en rompant avec son parti, en sacrifiant sa popularité, en compromettant à jamais, peut-être, son avenir politique, il a certes bien raison de leur crier, et il leur crie : « Quoi! en combattant pour vous, mes amis les ennemis, c'était pour le « Household suffrage » que je combattais! Quoi! lorsque, en haine de la démocratie et des doctrines de M. Bright, je m'aventurais sous votre drapeau, qui n'est pas le mien, c'était pour vous mettre en état d'aller rejoindre, en partant d'en haut, M. Bright, parti d'en bas! Oh! si j'avais su! >

Ainsi parlait M. Lowe dans la séance du 5 mars. Et M. Horsman, dans l'amertume d'un désappointement semblable à celui de M. Lowe, en quels termes s'exprimait-il ? Quatre mots résument sa philippique : « Vous n'êtes pas sincères. >

Etranges vicissitudes des choses humaines! Lorsque, en 1845, sir Robert Peel, déjà gagné à la doctrine du libre échange, commençait à pencher du côté de ÏAtUi'

Corn-Law League, M. Disraeli, organe des soupçons et des colères du parti dont Robert Peel n'était déjà plus que le chef nominal, ne craignit pas d'appeler le gouvernement (c une hypocrisie organisée {an organized hfpocrisy) ». Eh bien, il était deviné à entendre un jour appliquer à sa propre conduite les paroles dont il imprimait alors à la conduite de sir Robert Peel la flétrissure demeurée fameuse.

Et n'est-ce pas le même H. Disraeli qui disait de sir Robert Peel : c II a trouvé les whigs au bain et s'est enfui en emportant leurs habits? ^ Encore un mol qu'on peut retourne* contre le chancelier actuel de l'échiquier. Car que faisait-il, qilând, le 25 février, il venait proposer à la Chambre des communes, comme ministre, un bill si semblable à celui que, comme membre de l'opposition, il avait violemment repoussé, dans la session dernière? Est-ce qu'il ne fuyait pas en emportant les habits de M. Gladstone? Et si, l«ndi prochain, il met en avant, avec ou sans restriction, le c Household suffrage >, estce qu'il ne s'enfuira pas en emportant les habits dt M. Bright ?

27 mors.

€ La cause de l'unité allemande est la nôtre, > s'écriait, le lendemain de Sadowa, un des coryphées du parti libéral anglais. C'est le cri de l'Angleterre. Aussi .quelle impression pensez-vous qu'ait produit ici le grand débat qui vient d'émouvoir la France?

Ah! que M. Thiers et M. Jules Favre s'applaudissent de leur succès, car il est décisif : TAngleterre est contre eux.

Vieilles idées! vieilles formules! Politique d'un autre âge! Vain épanouissement d'un patriotisme attardé! Orgueil national qui se trompe de date! Le Times n'a pas vu autre chose dans le discours de M. Thiers.

Et, en effet, de quoi s'avise-t-on de proclamer la France grande et de la vouloir forte? Est-ce que l'encens du monde, aujourd'hui, ne doit pas monter vers d'autres dieux?

J'ai devant moi un article du Speciator. Nulle part, le sentiment anglais n'a été exprimé avec plus de vigueur, ^ plus d'âpreté, et d'une manière plus complète. Il faut s'y arrêter.

Selon le Spectator :

M. Thiers a prêché une doctrine contraire à la sagesse, contraire à la justice, contraire à l'esprit du siècle.

H. Thiers estime que rien ne doit exister, excepté la France et, peut-être, l'Angleterre, pour que l'alliance anglaise mette la France en état de dominer à moins de frais.

M. Thiers consent à ce que l'Italie soit libre, mais à condition qu'elle n'aura ni la liberté d'être une, ni celle de désobéir aux ordres de la France.

M. Thiers déteste l'unité de l'Allemagne comme portant atteinte au prestige de la France, sans s'inquiéter du vœu des populations, des lois, de la justice, des exigences de l'histoire.

Poui M. Thiers, la morale et le bien de l'humanité ne sont rien, pourvu que la France figure à la tête de « tous les intérêts menacés, qu'ils soient légitimes ou non ».

M. Thiers, par exemple, se porte le champion de la Turquie, tout en reconn^ssant que les Turcs sont des barbares.

M. Thiers ne dit pas, comme un révolutionnaire fameux : « Périsse ma mémoire, pourvu que la France soit sauvée! » Il dit, lui : « Périsse Tltalie, péris^^e l'Allemagne, pourvu que la France soit puissante, et M. Thiers illustre parmi les hommes! »

Oui, monsieur, oui; c'est de la sorte que le Spectator s'exprime.

Je ne suis pas de ceux qui approuvent sans réserve les opinions émises par M. Thiers, et j'expliquerai plus loin en quoi m'es convictions diffèrent des siennes; mais qui reconnaîtrait jamais dans l'infidèle et injurieux résumé que je viens de mettre sous vos yeux, cette éloquente, cette lumineuse harangue que nous avons tous lue?

C'est en vain que M. Thiers a flétri la politique d'envahissement et de conquête; c'est en vain qu'il a montré combien Louis XIV et Napoléon avaient fait de mal au monde et à la France elle-même, en rêvant de monarchie universelle; c'est en vain qu'il a cherché à prémunir son pays contre l'odieuse tentation de se mettre avec les ambitieux; en vain qu'il lui a assigné pour rôle de prendre en main la défense des intérêts injustement menacés et de fonder sur ce rôle de protection généreuse l'édifice de sa grandeur; en vain qu'il s'attache aux petits États comme à autant de « voix acquises à la justice dans le conseil des nations » : de tout cela, l'Angleterre n'a pas à tenir compte; il lui suffit, pour condamner M. Thiers, que M. Thiers aime la France avec exaltation et l'admire. L'admiration d'un enfant pour sa mère, voilà le scandale. Appeler la France une nation héroïque! dire ce qu'elle a occupé de place sur la scène du monde ! quel insupportable orgueil! quelle passion de dominer! On s'en irrite; le Times affecte d'en rire, et c'est avec indignation que le Spectator en parle.

Le patriotisme anglais est-il donc si modeste? Quand lord Palmerston, qui ne devint si cher à son pays qu'à

force d'être fier de son pays, appliqua aux Anglais le civis romanus sum, fut-il accusé d^arrogance? N'est-ce pas dans le pays d'où je date cette lettre, qu'on dit, de tout procédé vil, de tout acte déloyal, de tout vice ignoble, que ce procédé, cet acte, ce vice, sont antianglais {unenglish)^ comme si le mot anglais était synonyme de tout ce qu'il y a de beau et d'élevé sur la terre ? Les pensées hautaines, les tendances dominatrices, seraient-elles aussi unenglisht Un jour, il arriva qu'une feuille anglaise posa cette question : < D'où vient que, malgré leur humanité et leur bon naturel, les Anglo-Saxons, lorsqu'une contrée soumise se révolte, sont capables de tomber dans des excès de fureur et de commettre alors d'effroyables barbaries?» Et la feuille anglaise de répondre : «L'explication de ce phénomène est dans cet orgueil démesuré, dans ce violent instinct de domination, qui caractérisent la race anglo-saxonne, et lui font regarder toute idée de mettre supériorité en doute comme un crime impardonnable, étrange, monstrueux. » Si j'ai bonne mémoire, c'était le Spectator qui disait cela.

Un autre crime de M. Thiers, c'est de ne point partager l'inconséquent optimisme de M. Roùher, et de déplorer bien haut la situation où nous place l'Allemagne engloutie dans la Prusse. Les Anglais affectent de ne voir dans ces lamentations que le regret de la prépondérance française compromise ou perdue.

Quant à nos alarmes, chimère! Ils refusent absolu* ment de comprendre ce que peut avoir d'inquiétant pour nous la substitution d'un immense empire militaire et despotique à une confédération, impuissante pour attaquer, quoique très puissante pour se défendre; ils n'ont pas voulu saisir le sens de ces mots du manifeste publié, le 20 juin 1866, par le roi de Prusse : Vtsprit de 1813 vit dans mon peuple; ils n'ont pas lu, et ils n'ont pas voulu lire dans le Badische Landeszeitung du 2 aeût

1866, celte phrase menaçanle : Chaque enfant, chez nouSy sait que la Lorraine et V Alsace font partie de r empire germanique; il leur plaît d'ignorer que, dans le rapport de la commission chargée d'examiner le projet de loi relatif à l'annexion du Hanovre, de la Hesse-Électorale, du Nassau et de Francfort à la Prusse, les représentants de l'Allemagne, traitée en pays conquis, payaient, en ces termes, au dieu de la force, le tribut de leurs hommages: Le droit des gens moderne reconnaît dans le droit de conquête un juste titre à Vacquisition des territoires étrangers.

Ah ! si c'était l'Angleterre qui fût menacée par le développement d'une puissance voisine, ce serait bien différent. Quand nous nous préoccupons du prodigieux accroissement de la Prusse, nous sommes des ambitieux désappointés, des envieux, de petites âmes, c'est clair; mais, s'il advenait que la France, elle, s'agrandît, qui doute que l'Angleterre n'eût droit d'en prendre souci et de l'empêcher? Dans le même numéro du Spectator, où M. Thiers est si malmené pour ne s'être pas réjoui de l'absorption de l'Allemagne par la Prusse, on trouve — qui l'aurait jamais cru? — les lignes suivantes :

€ Le bruit court que Napoléon, en termes plus ou moins formels, a proposé à la Belgique, à la Suisse et à la Hollande d'entrer avec la France dans une alliance fédérale, sur des bases analogues à celles qui ont été suggérées par la Prusse à la Bavière, la France obtenant, cela va sans dire, le commandement militaire des forcer des trois pays... Impossible d'ajouter la moindre foi à cette rumeur. Fédération avec la France n'est qu'un autre mot pour absorption par la France, et Napoléon n'est pas en état de rompre avec V Angleterre et V Allemagne du même coup. Nous ne pouvons point abandonner la Beh gique^ et, si le comte de Bismark souffre que la France possède un acre de terrain sur le Zuyderzée, il a perdu

r esprit. Autant voudrait pour nous donner à Napoléon Milford'Haven. y>

N'admirez-vous pas celle logique! Que TAngleterre se préoccupe d'un voisinage qui lui paraîlrail dangereux, quoi de plus naturel et de plus juste ? Mais la France, allons donc !

Il faut savoir aussi que l'Angleterre s'est éprise pour le principe des nationalités, depuis que Viclor-Emmanuei règne à Florence, d'une tendresse que les victoires de la Prusse ont changée en passion véritable. Cependant, que pensaient de l'unité italienne, il y a quelque dix ans, les sages de ce pays? C'est un rêve, disaienl-ils, un rêve de ce fou de Mazzini ; et ils haussaient les épaules. Quand le nuage, grâce à nous, se dissipa, on changea de ton. Toutefois, nul n'ignore que, même alors, l'Angleterre nous laissa faire les frais de ses sympathies naissantes. Aujourd'hui, ces sympathies débordent. Les Anglais, en ce qui concerne le continent, ne jurent plus que par le principe des nalionalités. Ils oublient que ce n'est pas sur ce principe que reposent leur union avec l'Irlande, celle union que tant d'Irlandais maudissent, et leur domination dans les Indes, celle domination qui, en 1857, risqua d'être étouffée dans le sang.

La longueur de celte lettre m'avertit de m'arréler; mais je ne voudrais pas qu'on se méprît sur l'étendue de l'adhésion que je donne au discours de M. Thiers, en le défendant contre les attaques injustes et passionnées de la presse anglaise.

Je crois qu'il est pour la France un idéal supérieur à la conservation de ce qu'il nomme l'équilibre européen. Je vois bien que ce système d'assurance mutuelle entre les forts les a empêchés d'être tous dévorés par un seul; mais je ne vois point qu'il les ait empêchés de dévorer les faibles, et de se partager la dépouille des victimes. Il est possible qu'en 1772, la « balance des forces )> ait

«xigé qu'au lieu d'être engloutie, soit par la Russie, soit par rAulriche, soit par la Prusse, la Pologne ait été mise en lambeaux, de telle sorte que chacune des puissances spoliatrices eût sapartde cette proie; maisje ne vois point ce qu'ont gagné à cet équilibre la cause de la justice et celle de Thumanité. Sous le régime de quatre ou cinq gouvernetnents de première classe, occupés sans relâche à se faire contre-poids les uns aux autres et n'y parvenant qu'à force de chocs sanglants, qu'au prix de guerres ruineuses, l'histoire n'a pas cessé, que je sache, d'être le martyrologe des peuples. Hélas ! ils remplissent des volumes, les actes de brigandage, diplomatiquement convenus et décorés du nom de compensations y au moyen desquels l'équilibre européen s'est maintenu. Laissezmoi prendre ceci, qui ne m'appartient pas; et cela, qui ne m'appartient pas davantage, je vous le laisserai prendre. Admirable procédé!... si ce n'est pour ceux qui fournissent la matière des compensations réclamées par la balance des forces.

Il faut, en tout cas, que l'équilibre européen, tel que l'ont jusqu'à ce jour compris les chancelleries, soit une bien faible garantie de l'ordre européen, puisque, d'après le tableau même tracé par M. Thiers, il s'est- trouvé au fond de toutes les complications désastreuses dont l'Europe a eu à gémir depuis le xv® siècle; et ce doit être un trésor bien difficile à conserver par les procédés traditionnels, puisqu'il a fallu verser des torrents de sang pour le défendre, d'abord contre l'Espagne, puis contre la France de Louis XIV, puis contre l'Angleterre, puis contre la France de Napoléon, puis contre la Russie, sans qu'on ait encore réussi à le mettre hors de danger.

Je regrette aussi que M. Thiers se soit montré aussi hostile à l'unité de l'Italie, née, quoi qu'il en dise, du vœu spontané des populations, qu'à l'unité de l'AUemamagne, faite par la Prusse à coups d'épée ; et surtout

qu'il ait désigné, comme le mobile qui doit diriger la politique extérieure d'un pays tel que la France, l'iatérét exclusif de l'État. Mal interprétée, cette doctrine conduirait à sanctifier l'égoïsme national, et rien, assurément, n'est plus opposé au génie de la France : son histoire le prouve. Car il n'est pas vrai que la France se soit toujours abstenue de faire ou de vouloir faire la guerre pour une idée. Sous Richelieu, sous Hazarin, la France ne s'appartenait pas. Quand elle commença à s'appartenir, elle envoya ses enfants en Amérique, pour y féconder de leur sang le germe des idées républicaines; et, quand elle s'appartint tout à fait, elle fit tête à l'Europe entière pour le compte de l'Europe et du genre humain. La révolution française fut la bataille épique des idées ; et ce n'était certes point de « l'intérêt exclusif de l'État > qu'elle se préoccupait, cette révolution immortelle, lorsqu'elle écrivait sur son drapeau, non pas Droits d^ Français^ mais Droits de l'homme.

S7 tttors.

Hier, M. Bright a beaucoup fait rire la Chambre des communes, en lui rappelant ce que le docteur Livingstoue raconte des Bechuanas. Les hommes de cette tribu sont, paraît-il, très avares, mais très généreux en paroles. Au vqyageur qui leur demande de quoi se nourrir, ils disent : « Voici un boeuf, » et ce bœuf est une chèvre.

Impossible de se moquer plus agréablement du bill de réforme présenté par le cabinet de lord Derby comme la

charte du peuple émancipé. Ce bœuf n'est bien véritablement qu'une chèvre. Et encore !

La seconde lecture a été pourtant votée dans la séance d'hier, votée à l'unanimité moins un. L'opposition est si bonne personnel

Procodons par ordre.

Le bill ministériel veut bien faire cadeau du droit de suffrage :

\° Dans les bourgs, aux householders, c'est-à-dire à ceux qui occupent une maison quelconque, pourvu qu'ils se recommandent à la munificence de MM. les conservatistes par une résidence de deux ans, et qu'ils payent eux-mêmes — retenez bien ce mot — la taxe des pauvres ;

2° Dans les comtés, à ceux qui occupent une maison ou un terrain taxés (ratei) — ce mot-là aussi, retenez-le bien — sur le pied de quinze livres sterling;

S"" Aux gradués de l'Université, aux prêtres ou minis* très, aux avocats, aux médecins, aux attorneys, « aux solicitors > munis d'une patente, aux instituteurs munis d*un brevet;

4° A quiconque possède cinquante livres sterling dans les caisses d'épargne ;

5** A quiconque se trouve avoir placé cinquante livres sterling dans les fonds publics ;

6° A ceux qui payent vingt shellings de contributions directes, ces derniers devant avoir un double vote, dans le cas où ils seraient déjà électeurs, en vertu de la clause n** 1 ou de la clause n*» 2. ^

Voilà ce que le ministre nommera pompeusement, s'il plaît à Dieu et à M. Gladstone, hill de 1867 pour la représentation du peuple.

Vous savez ce magnifique repas qu'on servit à Sancho Pança dans son île? Le pauvre homme avait grand appétit, et grand fut son désespoir, lorsqu'il vit enlever l'un

après l'autre tant de bons plats auxquels il brûlait de dire un mol. C'est ce qui arrive ici. Sur la table dressée devant le peuple, les plats ne manquent point; mais avec quelle prestesse M. Disraeli les fait disparaître!

Voulez-vous avoir une idée du nombre des householders à qui M. Disraeli montre de sa baguette le hoiisehold suffrage, avec interdiction d'y toucher, par pure sollicitude du médecin, et absolument à la façon du docteur Roch des Augures? Ce nombre ne s'élève pas à moins de 486000. Quatre cent quatre-vingt-six mille hommes dans la position de Sancho Pança, c'est beaucoup.

Me demanderez-vous le pourquoi et le comment? Le pourquoi se devine, quand on réfléchit que nos réformistes sont des tories, chose assez piquante.' Le comment, le voici :

Aux termes d'un acte du Parlement, le Small Tenements Act, ceux dont le loyer est évalué à une somme moindre que six livres sterling, sont appelés à payer le taxe des pauvres par les mains du propriétaire, lequel, bien entendu, hausse le loyer d'autant. Les personnes qui appartiennent à cette catégorie sont ce qu'on nomme des compound householders,

La taxe des pauvres? Les compound householders la payent, parbleu! très bien sous forme d'augmentation de loyer, mais ils ne la payent pas eux-mêmes. C'est pourquoi M. Disraeli les raye d'un trait de plume de la liste des électeurs. Comprenez-vous maintenant la portée de cet eux-mêmes ?Cet eux-mêmes vaut, ma foi, le quoi qu'on die de Trissotin : il dit plus de choses qu'il n'est gros.

Et vous n'imaginez pas de quel ton grave, solennel, pénétré, M. Disraeli justifie l'escamotage en question. Homme de principes, avant tout, il part de ce principe, que l'accomplissement d'un devoir doit correspondre à l'exercice de tout droit... je me trompe, c'est de tout pnvilège que je voulais dire, M. Disraeli n'admettant pas —

^iM«MAJV«^

il Ta déclaré d'une manière imposante — qu'il y ait des droits populaires dans une société qui ne repose pas sur l'égalilé des conditions. •

Or, quel devoir, je vous le demande, est plus indispensable que celui de payer les taxes? Il y va de la Constitution britannique qu'on n'accorde pas le privilèp^e de citoyens à ceux qui ne remplissent pas ce devoir euxmêmes. Peu importe à M. Disraeli que le compound houstholder paye eu réalité. Ce qu'il faut, ce qui est rigoureusement exigé par la sainteté des principes, c'est qu'il y ait payement direct. Sur ce point, M. Disraeli est intraitable.

Aussi ne lui parlez pas des taxes que paye quiconque mange un morceau de sucre, boit une tasse de thé, achète un pot de bière, fume une pipe. Cette manière de contribuer aux charges de l'État n*a rien de direct, et partant ne compte point.

Mais attendez un peu! vous allez voir jusqu'où M. Disraeli pousse, à l'égard des compound householders, l'impitoyable rigidité de son culte pour les principes.

Vous croyez peut-être qu'il dépend de tout compound householder de payer lui-même la taxe des pauvres; que, s'il ne le fait pas, c'est sa faute, et que, par conséquent, il mérite d'être puni? Eh bien, non! On est ou l'on n'est pas compound householder, selon qu'on appartient à un bourg où le Small Tenements Act est en vigueur, ou à un autre qui n'en a pas voulu. Car le plaisant de l'affaire est qu'à cet égard, les. autorités locales agissent absolument comme il leur plaît. C'est au point qu'il y a en Angleterre 57 villes où le Small Tenements Act est appliqué d'une manière complète, 92 où il ne l'est que partiellement, et 27 où il ne l'est pas du tout. Voilà un système qui ne pèche pas par excès d'uniformité, que vous en semble? Oui, dans la même ville, telle paroisse est sous le régime du Small Tenements Act, et telle autre pas.

82 DIX ANS DE L*UlSTOIRE D'A.NGLSTERRE.

Si donc vous demaocliez à un compotmd householder : «; Mon ami, pourquoi ne payez-vous pas la taxe vous-même, puisqu'il faut cela, d'après M. Disraeli, pour être bon père, bon mari, bon citoyen et le reste? » il vous répondrait : < Je n'en peux mais, mon cher monsieur : il a été décidé, dans l'assemblée de la paroisse, que la levée de la taxe des pauvres était plus économiquement levée quand, pour les maisons occupées par les petites gens, la taxe était comprise dans le prix de location et payée par le propriétaire. C'est la perspective de cet avantage qui a donné naissance au Small TenementsAci, dont, je le répèle, l'adoption est le fait des gros bonnets de l'endroit. »

rigueur des principes! L'homme qui parle ainsi, — et qui parla jamais mieux? — M. Disraeli le frappe d'indignité. Il s'agit bien de savoir s'il y a de votre faute ou non! Payez vous-même. Sinon, je refuse de reconnaître que vous soyez quelqu'un. M. Disraeli ne sort point de là.

Voyons les conséquences. Elles sont curieuses.

En premier lieu, si le bill passait, il serait au pouvoir des autorités locales d'étendre considérablement le droit de suffrage dans 57 villes, en s'y débarrassant du Sm^ll Tenements Ad; et, dans les 27 villes où cet acte n'a pas été introduit comme dans les 92 où il ne Ta été que partiellement, il serait loisible aux autorités légales, en l'adoptant, de restreindre considérablement le droit de suffrage. La puissance législative passerait de la sorte, en ce qui touche un intérêt d'un caractère essentiellement général, de la Chambre des communes aux municipalités diverses, et la question du peuple à émanciper politiquement deviendrait une question de marguillier.

Cette objection, que M. Gladstone a présentée avec beaucoup de force, n'est pas la seule ni la plus frappante.

Dans beaucoup d'activés et intelligentes villes, telles que Leeds, Halifax, Salford, Bolton^ Blackburn, Preston,

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« LE BOSUF lâST UNE G.HEVRE. » 83

Bradford, il y a un grand nombre de compound householders; et il n'y en a point dans beaucoup de petits bourgs misérables, tels que Thetford. On aurait donc le housekold suffrage pur et simple, ou même le suffrage universel, dans des localités livrées à l'ignorance, à la corruption, à l'influence des titres et de la richesse, tandis qu'on aurait le suffrage restreint, et très restreint, là où régnent le travail et l'intelligence, dans les centres manufacturiers, dans les villes pleines d'hommes.

Ce n'est pas tout : de certains documents que M. Gladstone a révélés, samedi dernier, aux membres d'une dé» putation ouvrière, il résulte qu'à Birmingham, le présent bill, s'il passait sans modification, donnerait le droit de suffrage à 2884 personnes qui payent directement la taxe des pauvres, et le retirerait à 36 137, qui ne la payent que sous forme d'augmentation de loyer; qu'à Brighton, 14 individus entreraient dans la catégorie des électeurs, et que 2 553 en sortiraient; qu'à Southwark, bourg métropolitain, ceux qui acquerraient un vote seraieptà ceux qui perdraient le vote qu'ils ont, comme 448 esc à 4487. Quelle façon d'affranchir le peuple!

Il esterai que, si les compound householders s'arrangent de manière à cesser de l'être en payant la taxe euxmêmes, on les recevra dans le saint giron. Mais c'est ce qu'ils ne sauraient faire sans perdre du temps, sans avoir à remplir mainte formalité gênante, et sans être obligés de payer tout le montant de leur part de la taxe des pauvres, dont le propriétaire, quand c'est par son intermédiaire que le payement s'effectue, n'est tenu que de payer les trois quarts. Ce serait les condamner à l'amende, comme Ta fort bien dit M. Gladstone, et comme l'a fort bien expliqué lord Cranborne.

Je me suis arrêté longtemps à la première clause du bill proposé, parce qu'elle en constitue la partie essentielle et en détermine le véritable caractère. Les autres^

sur lesquelles, d'ailleurs, j'aurai occasion de revenir, sont condamnées, ou à être profondément modifiées en comité, ou à disparaître. Le double vote, par exemple, a excité dans l'opinion une si violente tempête, que le ministère a dû l'abandonner. Le sort de cet enfant mort-né a, dans la séance d'hier, arraché à M. Disraeli une déclaration aussi résignée que pathétique.

Une chose sûre, c'est que, si ce bill sort vivant des délibérations du comité, il ne sera plus reconnaissable.

Voilà ce que c'est que de s'employer à une besogne pour laquelle on n'a aucun goût. M. Disraeli chargé d'affranchir le peuple! Il y a perdu son lalin.

Ne forcez pas votre talent, Vous ne feriez rien avec grâce.

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