DU LUXEMBOURG
25 avriL
Quel soudain et merveilleux revirement d'opinion que celui dont j'ai sous les yeux le spectacle 1
Hier, on aimait à présenter le Luxembourg comme une province allemande : aujourd'hui, l'on assure qu'il appartient sans réserve au roi de Hollande, et l'on en donne
UN REVIREMENT D'OPINION. Hê-
pour preuve les déelarations de M. de Bismark luiménie.
Hier, on laissait assez volontiers dans Tombre le droit qu'ont les peuples de disposer de leur sort : aujourd'hui^ Tun se révolte contre Tidée de laisser faire ou refaire la carte du inonde à de prétendus ethnologues, qu'on ap* pelle ethnomaniaques.
Hier, on appuyait sur la question des races primitives et sur celle du langage : aujourd'hui, l'on s'étonne que certains Allemands réclament comme leur domaine tout pays où la langue allemande est parlée.
Hier, on niait la possibilité d'une Allemagne agressive : aujourd'hui, l'on commence à s'inquiéter de la fougue, de l'exaltation et du caractère intraitable des passions éveillées par le sentiment de nationalité de l'autre côté du Rhin, et l'image d'une Germanie conquérante se dresse^ devant les esprits.
Hier, on se plaisait à oublier de quelle ambition sans scrupules le gouvernement prussien s'était montré naguère animé, et de quels coups d'audace il avait été capable, et par quelles violences il avait atteint son but : aujourd'hui, l'on s'en souvient.
En un mot, hier, c'était la France qu'on craignait de voir s'agrandir : aujourd'hui, c'est la Prusse qu'on soupçonne d'en nourrir l'inapaisable dessein.
D'où vient ce changement, dont les symptômes éclatent partout, et dont vous avez pu trouver dans le Times d'il y a deux jours le vif et fidèle reflet? Oh ! mon Dieu, l'explication est bien simple.
Lorsque la nouvelle arriva ici que le roi de Hollande ofTrait le Luxembourg, et que le gouvernement impérial tendaitla main pour le prendre, on s'imagina tout de suite que ce dernier était tourmenté, lui aussi^ de la démangeaison de s'étendre; qu'il courait après les compensa- .tions; qu'il lui fallait, dans le Nord, après la lutte de
1866, un dédommagement, non pas même égal à celai qu'il avail exigé, dans le Midi, après la lutte de 1859, mais bien plus considérable, et proportionné aux avantages énormes obtenus par la Prusse. L'achat projeté du Luxembourg, faisant suite à Tannexion de Nice et de la Savoie, fut regardé par les Anglais comme Tindication d'une politique jalouse, inquiète, envahissante, toujours à l'affût des occasions, toujours prompte à en faire son profit, dût-elle pour cela mettre le feu au monde. Mais, depuis que la difficulté semble ne plus porter que sur la question de savoir si les Prussiens continueront de tenir garnison dans la forteresse de Luxembourg, la question, aux yeux des Anglais, a changé d'aspect. S'agit-ilde l'occupation de la province par la Fraùce, ils sont disposés à nous donner tort. S'agit-il de l'occupation, indéfiniment prolongée, de la forteresse par la Prusse, ils sont disposés à nous donner raison. Retrait de la garnison prussienne, — démantèlement de la forteresse, — neutralisation du grand-duché, ou cession du grand-duché à la Belgique, moyennant une indemnité en faveur du roi dé Hollande : telle est la solution qu'on paraît trouver ici la plus acceptable, et, dans les ciconstances actuelles, la seule propre à sauver l'Europe des horreurs d'un vaste embrasement.
Nous désirerions bien vivement, quant à nous, que le problème se dénouât ainsi, tant la guerre nous inspire d'aversion, tant nous la jugeons incompatible avec le règne de l'intelligence, tant nous la croyons de nature à reculer le triomphe de la liberté! Et pourtant, s'il est un peuple qui eût droit de n'être que médiocrement satisfait d'une transaction semblable, n'est-ce pas le peuple français? Trop peu prévus, hélas ! par le gouvernement impérial, les événements. de Tannée dernière ont modifié du toutau tout la situation de la France; ils lui ont imposé une attitude défensive; ils la forcent à se préoccuper, avec un
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redoubleipent d'anxiété, de l'état de ses -frontières, à avoir l'œil incessamment tourné vers cette ouverture effrayante qui, de Dunkerque à Lauterbourg, livra passage à tant d'invasions. Sous quelles lois coule-t-il, ce grand •fleuve du Rhin, le long duquel se hérissent un si grand mombre de forteresses? Il protège nos ennemis, en cas de guerre; et nous, il nous arrête. Ce qui leur est une sauvegarde, nous est un obstacle. A combien de jours de marche est-elle des avant-postes prussiens dans le Luxembourg, cette ville sacrée qui contient la France, qui est littéralement la France? La capitale de la Prusse nous brave sans trop de péril, derrière les deux fleuves qui la couvrent; et peut-on nier que, militairement parlant,'Paris ne soit beaucoup plus loin de Berlin que Berlin ne Test de Paris? Lorsque les habitants de Thionville, en septembre 1792, installaient sur leurs remparts un cheval de bois, portant une botte de foin attachée à son cou, avec cette inscription : Les Prussiens prendront Thionville quand ce cheval mangera du foin, il n'avait pas encore prévalu, le système qui consiste à marcher droit au cœur des empires, en masquant les places fortes et en les laissant derrière soi. Lorsque, à Sedan, le doigt sur la carte, Dumouriez disait à un de ses officiers : Vous voyez cette forêt (Isiïoréi d'Argonne)? Voilâtes Thermopyles de la France! il disait vrai; maïs quelle tragique déclaration de nos dangers que ce mot : Thermopyles?
Il faut songer, d'ailleurs, que ce n'est plus la Prusse seulement, mais l'Allemagne presque tout entière qui, à l'heure qu'il est, campe à nos portes? Le roi de Prusse, en congédiant le Parlement de la Germanie du Nord, a dit qu'elle était maintenant assez forte pour maintenir la paix : cela voulait-il dire que cette force dépendait de l'occupation d'une place de plus? Ce serait se moquer vraiment que de le prétendre. La Prusse est-elle aujourd'hui ce qu'elle était, lorsqu'une garnison prussienne fut
autorisée à s'installer dans le Luxembourg? Quoique déjà très puissante, elle pouvait alors se croire, à tort ou à raison, obligée d'être sur le qui-vive ; mais est*c6 bien l'intérêt de sa sécurité qui justifie ses prétentions, au* jourd'hui qu'elle maîtrise, et le Hanovre, et la Saxe, et la Bavière, et le grand*duehé de Bade, et le royaume de Wurtemberg?
Si donc elle se montrait intraitable, s'il ne lui suffisait pas que la France eût renoncé à accepter l'offre qui lui a été faite; si la transaction qui, en démantelant la forteresse, et en neutralisant ou cédant le territoire à la Belgique, ne répondait pas à ses visées, c'est que l'Aile* magne alors serait transformée, sous l'enivrante et malsaine influence des suceès militaires; c'est que le eulte de la force aurait remplacé pour elle celui de l'es* prit; c'est qu'au lieu de vouloir l'unité comme moyen de civilisation, elle ne l'aurait voulue que comme moyen d'agrandissement et de conquête.
Sur quoi le gouvernement prussien s'appuierait-il pour se refuser à un arrangement dont le caractère équi*table a frappé, en Angleterre, ceux-fà mêmes qui nour* rissent à l'égard de la France des préjugés indéracîna* blés? Sur les traités? Le gouvernement prussien les a mis en lambeaux. Sur la nécessité de laisser intactes les ga* ranties assurées à la Confédération germanique? Cette Confédération, le gouvernement prussien l'a détruite. Sur le lien national qui existerait entre le Luxembourg et la Germanie? Si les Luxembourgeois sont Allemands, ils doivent, j'imagine, en savoir quelque chose, et la première condition légitime pour qu'ils soient considérés comme tels, c'est qu'ils le veuillent.
Mais, encore une fois, là ne porte plus, paraît-il, la difficulté, et, si tout ce qu'on demande au gouvernement prussien est de ne pas se roidir dans ses prétentions, quand la France abandonne les siennes, sur la tête de
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qai retombera le sang qu'un injustifiable refus pourrait faire couler?
Espérons que le cœur de nos frères d'Allemagne n'est pas fermé sans retour aux inspirations de la sagesse et de l'équité, en ce qui concerne une aifaîre qui n'a déjà que trop ému et trop troublé l'Europe.
Une croyance assez généralement répandue ici, c'est qu'il a dû y avoir entre l'empereur et H. de Bismark, avant que la guerre de 1866 éclatât, un pacte seeret d'où ré-* sulteraient des obligations réciproques; et cette bypothèse, rapprochée du souvenir des visites de M. de Bismark Biarritz et à Paris, n'est pas sans être, jusqu'à un certain point, confirmée par l'attitude du ministre prussien, celui de tous les personnages officiels, dit-on, qui, à Berlin, se montre le plus disposé à des concessions raisonnables.
Malheureusement, du fond des chancelleries, la querelle a passé sur la place publique. Les passions ont été excitées outre mesure au delà du Rhin et en deçà. Aussi, beaucoup de gens estiment-ils la guerre inévitable, parce que, affirment-ils, le Luxembourg n'est qu'un prétexte, les Français et les Prussiens brûlant de mesurer leurs forces et de savoir à qui restera, en Europe, la gloire d'une suprématie militaire bien établie.
Quiconque s'exprime ainsi calomnie, j'en suis convaincu, et la France et l'Allemagne. Non, il n'est pas possible que deux peuples aussi éclairés, et qui ont aussi peu besoin de faire leurs preuves, obéissent au sentiment d'un féroce orgueil. Mais que les écrivains occupés, dans Tun et l'autre pays, à souffler sur la flamme, y prennent garde! L'emportement de leur langage n'a pas peu contribué à faire naître cette impression.
Aux libéraux allemands qui ne voient pas combien leurs entraînements belliqueux ont servi la cause du despotisme qui les humilie et les annule, nous citerons
ces paroles d'Isnard : « Les combats que se livrent les peuples, par ordre des despotes, ressemblent aux coups que deux amis, excités par un instigateur perfide, se portent dans robscurité. >
Et, quant à ceux de nos compatriotes qui poussent si ardemment à la guerre, il n'y a pas à les blâmer, certes, s'ils en sont venus à se figurer que, ores et déjà, la patrie était en danger. Mais qu'ils ne parlent pas de la Fiance de 1792, courant à l'ennemi, au bruit d'un chant héroïque. Aujourd'hui, c'est en Anglelerre qu'on joue la Marseillaise y quand on la joue; et ce fut dans la liberté, inspiratrice des grandes pensées, qu'aux jours de a: la patrie en danger », la France de 1792 puisa l'invincible enthousiasme de ces grandes colères. Soyons hbres : nous serons forts !
27 avriL
Avez-vous connaissance d'un très joli mot attribué à M. Thiers? A quelqu'un qui lui demandait pourquoi il n'interpellait pas le gouvernement sur la question du Luxembourg. Il aurait répondu : « Il ne faut pas faire du bruit dans la chambre d'un malade. » Rien de plus spirituel. Malheureusement, il s'agit, en cette occasion, d'un malade autour duquel on ne peut s'abstenir de faire du bruit, sans que le monde entier soit dans les transes.
Aurop.s-nous la guerre? aurons-nous la paix? Le silencf) gardé sur celte question tragique ne tourmente pas
la France seulemenl : l'Angleterre attend une réponse avec une anxiété, qui de jour en jour devient plus vive, parce que de jour eh jour Tatlente devient plus ruineuse. C'est au point que derrière cette préoccupation toutes le^ autres sont bien près de s'effacer.
Et pourtant, Dieu sait si l'Angleterre a besoin de sortir de chez elle, pour trouver un aliment à ses pensées! Elle aussi a ses embarras, ses sujets d'inquiétude ; et elle traverse, en ce moment, une crise surje dénouement de laquelle il n'est pas facile de la rassurer.
Je ne parle pas de ses difficultés avec l'Espagne. Entre elle et l'Eâpagne, l'inégalité des forces est si grande, qu'elle n'a jamais pu se résoudre à regarder autrement que comme un acte de folie Toutrage fait au pavillon britannique par l'illégale et violente saisie du vaisseau Queen-Victoria en pleine mer. Les temps de F Armada sont passés ; et, si le gouvernement de Varvaïz avait refusé jusqu'au bout la satisfaction que lord Stanley exigeait, il aurait, sans nul doute, appris à ses dépens qu'il est plus dangereux de commettre des actes*de piraterie au dehors que des actes de tyrannie féroce au dedans. Mais, enfin, le pouvoir qui a traité de Turc à More la liberté des Espagnols s'est montré aussi accommodant qu'il le fallait dès qu'il s'est agi de leur orgueil national.
Lorsqu'on entendit M. de Calange dire aux Certes, en hidalgo pur sang, qu'il « soutiendrait l'honneur ef l'indépendance des tribunaux espagnols », chiKïun interpréta ces mots dans le sens d'une résolution désespérée, et les Anglais se demandèrent s'il n'y avait pas à Madrid de petites maisons où l'on pût envoyer les ministres de la reine Isabelle. Mais M. de Calange s'est trouvé plus rusé qu'on n'imaginait. Tandis qu'il passait ainsi la main sur le dos de la fierté castillane, il faisait déclarer illégale par la cour despriseSy à Cadix, la saisie de h Queen- Victoria ^ ce qui était éviter la guerre sans avoir l'air de céder, les déci-
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110 1)IX ANS DB>*HISTOIRE D'ANatiËTEURE.
sions delà justice couvrant :out... Le nœud ainsi dénoué^ il n'y a plus à le trancher, et l'Angleterre peut penser à autre chose.
Mais de plus graves soucis l*assiègent pendant ce temps.
El d'abord, où s'arrêtera le formidable développement des « Trades'Uoions )> en Angleterre?
Ces <c Trades.'Unions » constituent, à l'heure qu'il est, une nombreuse armée quia ses chefs, son budget de la guerre, son commissariat, sa discipline, son poiat d'honneur. -*- Discipline d'airain, point d'honneur plus intraitable que celui des camps. Le travail et ^e capital, ou, pour employer des expressions plu» exactes, Us ouvriers et les capitalistes, sont bien réellement aux prises. Enrégimentés, non pour la production, mais pour la lutte, les salariés en sont venus à puiser, dans leur organisation une force dont les effets «ont incalculables. Non seulement les grèves se muUiplienf, mais elles commencent à se produire sur une immense échelle* Tout récem- . ment encore, en viie d'une élévation de salaires, huit mille ouvriers tailleurs se réunissaient^ à Londres, dans la vate salie de l'Alhambra.
' Et cette organisation des « Trades'Unions », à' mesure qu'elle s'étend, se concentre. Les professions diverses ont décidément cessé d'agir isolément : elles combattent en> semble, celles qui ne sont pas en grève soutenant de leurs cotisations les branches d'industrie militantes.
Il y a plus : les ouvriers en grève ayant été mainte et mainte fois menacés par les patrotis d'être remplacés -d'une manière permanente, définitive, au moyen dé^ travailleurs appelés du dehors, ils ont songé à se prémunir contre ce dianger en donnant aux « Trades'Unions » un caractère international.
Ce n'est donc plus entre les différents métiers seulement que le lien se noue : c'est entre les différents pays»
Ole là les secours d'argent offerts naguère- aux ouvriers tailleurs dé Paris par ceux de («ondres. Inutile d'insister sur la portée d'un semblable mouvement.
Qu'il ÎQspire des inquiétudes très sérieuses dans un pays tel ^ue l'Angleterre, vous le concevez sans peine. Aussi une commission royale a-t-élle été nommée avec œissionde faire une enquête sur cet important sujet. Cette enquête se poursuit, on interroge les chefs ; et leurs réponses, publiées dans les journaux, y donnent lieu à mille commentaires, quelques-uns bienveillants^ la plupart hostiles, mais tous marqués à l'empreinte d'un gentiment de crainte. On sent qu'on est là en grésence d'un principe avec lequel il faudra désorinais compter : l'association, et que le seul moyen d'empêcher les « Trades'- Unions » d'en faire une machine de guerre, est d'aviser à modifier, dans leur commun intérêt, les relations du travail et du capital. Je dis le seul moyen; car, pour ce qui est d'armer les lois contre les uTrades'Unions», de les interdire, personne ici n'oserait y songer. Chacun est libre d'exiger de son travail le prix qui lui convient, ses prétentions fussent-elles absunles; et ce qu'on est libre de fbire à un, on est libre de le faire à deux, à cent, à mille, à dix mille, à cent mille; telle est la doctrine universellement admise en Angleterre. Et cède doctrine a poussé dds racines si profondes, que les reproches adressés aux « Trades'Unions », par leurs adversaires les plus déclarés, ne portent que sur l'application, suivant eyx, abusive de i'action collective, sans qu'on s'avise jamais de mettre en question, de quelque façon que ce soit, le droit sur lequel cette action s'appuie.
' Une chose est claire, cependant : c'est qu'au bout de cet antagonisme organisé, et se manifestant par des interruptions continuelles, prolongées de la puissance productive, il y a d'intolérables souffrances, et la ruine. Que faire alors? Substituer, en ce qui concerne les ou-
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vriers et les patrons, les conditions du pied de paix aoix conditions du pied de guerre, et, pour empêcher les premiers de s'associer contre les seconds, aviser au moyen de les associer avec eux. Cette solution est si bien indi- . quée par les circonstances, que des tentatives dans ce sens ont déjà été faites par des industriels intelligents, e^ faites avec un remarquable succès. Mais, en attendant que cet exemple porte tous ses fruits, l'alarme est grande parmi ceux à qui le mouvement dont je vous parle se présente sous l'aspect d'une révolution sociale impossible à éviter.
Ajoutez à cela la peur de la révolution politique dont Ja réforme parlementaire menace les classes gouvernantes, peur qui possède ceux-là mêmes qui ont à voter cette réforme, et surtout ceux-là. Un personnage très sincèrement libéral, quoique haut placé, me disait hier : « Tenez pour certain que, dans la Chambre des cammunes,iln'y a pas dix hommes à quii'idée d'une réforme parlementaire ne fasse mal au cœur. > Ceci est vrai, à la lettre. Yous en avez la preuve, non seulement dans les incertitudes, les tâtonnements, les contradictions du ministère, mais, plus encore, dan& les causes qui ont amené la dissolution — dissolution est bien le mot — du parti libéral.
Pourquoi, le projet opposé par M. Gladstone au projet ministériel a-t-il été rejeté, le 12 avril, à la majorité de 310 voix contre 288? pourquoi > dans cette circonstance, 43 libéraux ont-ils voté avec la majorité, c'est-àdire contre leur propre chef? pourquoi, au contraire, at-on vu d'après les conservatistes, tels que lord Cranborne sir W. Heathcote, M. A. H. Baring, M. E. Earle, M. Beresford Hope et M. Hubbard voter pour M. Gladstone et contre leur propre par li? pourquoi le parti libéral a-t-il été de k sorte livré au désordre d'un grand sauvequi-peut? pourcjuoi M. Gladstone vaincu, humilié, abandonné par une partie des siens, a-t-il dû exhaler son
GRAVES PRÉOCCUPATIONS. ii3
découragement dans une lettre où il semble abdiquer ses fonctions de chef d'opposition?
Pourquoi? Parce que M.Gladstone lui-même, il faut bien le dire, n'a pas osé regarder la réforme parlementaire en face ; parce qu'il a été un peu effrayé de son œuvre, lui aussi; parce que^, enfin, son projet, à tout prendre, était — chose singulière — moins libéral encore que celui de M. Disraeli*
Le bill de Af Disraeli concède, en effet, le droit de suffrage à quiconque occupe une maison, a un loyer, remplit les devoirs d'un père de famille; et, bien que le mhiistre; conservatiste ait eu soin d'entourer cette concession de mesures restrictives calculées de manière à lui ôter son csCractère démocratique^ elle n'en a pas moins l'importance d'un priivcipehardiment proclamé et certainement destiné à survivre aux restrictions. Ces restrictions, d'ailleurs, il ne tenait qi^'au parti libéral de les mettre de côté, dans le travail auquel, en comité, le bill devait être soumis. Le parti libéral n'a-t-il pas la majorité dans la Chambre des communes?
,0r au household suffrage^ qui, dans beaucoup de bourgs, équivaudrait au suffrage universel, qu'est venu opposer M. Gladstone? Un plan de réforme qui consisterait à établir, comme condition du droit de suffrage, le payement d'un loyer de six ou sept livres sterling, — c'est à cela que correspond ce qu'on nomme -ici 5 livres «rating». — En d'autres termes M. Gladstone diminuerait le nombre des exclus, mais en maintenant un régime d'exclusion. Est-il surprenant quil ait eu pour lui des conservatiste^, et, contre lui, une fraction notable de son propre parti ?
Ne vous méprenez pas , toutefois, sur les motifs auquels ont obéi les déserteurs. Le nombre est fort petit de ceux qui ont passé à l'ennemi ; parce que le bill ministériel paraissait plus libéral, offrait davantage. Le minis«
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tère avait donné à entendre que, si la proposition de M. Gladstone était adoptée, le cabinet dissoudrait la chambre, et, parmi les défectionnaires, il y en avait beaucoup que la perspective d'une réélection incertaine ûi coûteuse faisait trembler. Sans compter le trouble insé* parable de la nécessité de travaillera une réforme doot on ne veut pas.
Je vous le disais bien : l'Angleterre a ses préoccupations, qui lui sont propres, et ia question du Luxembourg n'est pas la seule qui lui cause des soucis. Sa constitution économique est la source d'abus si considérables, que les palliatifs ont cessé de suffire : elle commence à craindre ; et, quant à son régime électoral, il couvre un tel excès de corruption, qu'en pensant au mtyen de la réforme, je suis conduit à me rappeler le mot de Gfaamfort : c On ne nettoje pas les étables d'Âugias avec lia plumeau. )^