‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 21 sur 106 · NAPOLÉON III SOUPÇONNÉ D£ KÉPITËR UNE FOLIE · texte numérisé non relu

NAPOLÉON III SOUPÇONNÉ D£ KÉPITËR UNE FOLIE

Luxembourg, parce que les soldats prussiens y occupent une forteresse, que les journaux prussiens proclament indispensable pour envahir la France I Que deviendrai-je, si je recule? que deviendra ma dyiiastie? où sera, pour les Français, le dédommagement de cette liberté que je leur ai prise, et que, aujourd'hui moins que jamais, je suis en état de leur rendre? Se contenteront-ils jusqu'au bout d'un régime qui se trouvera ainsi avoir couronné k servitude au dedans par l'abaissement au dehors? Qu'ar^ rivera-t-il, quand le succès, quand l'éclat de la politique extérieure ne seront plus là pour faire prendre le change , à l'orgueil de la nation? Courir le risque d'une guerre avec la Prusse, après l'avoir imprudemment laissée s'étendre, se fortifier, grandir et prendre rang comme la plus formidable des paissanees européennes, c'est une falie sans doute, et une folie d'autant plus grande, que, rien n'ayant été prévu, la France n'est pas prête, mais je n'ai que le choix des périls. Il n'est pas sûr, après tout, qu'une armée française ne renouvelle pas l'ère des pro* diges militaires ; ce qui est sûr, c'est que, pour ma dy-» nastie, le prestige est une condition nécessaire d'existence. Donc, pas de reculade, et, s'il le faut, une folie. »

Que ces pensées soient ou ne soient pas celles qui hantent l'esprit de Napoléon III, toujours est-il que ce sont celles dont les Anglais le supposent tourmenté.

Et d'abord, ils partent de ce point, que le gouvernement prussien, quoi qu'il advienne, ne reculera pas, luî^ d'une semelle. Ils pensent que, loin de redouter la guerre, M. de Bismark la désire, prévoyant bien qu'elle deviendra tôt ou tard inévitable, ef ayant intérêt à le faire, dans un moment où les Prussiens en possession de toutes leurs ressources, enorgueillis de leurs récentes victoires, et bien armés, se considèrent comme invincibles, tattdis que la France, prise à l'improviste, a besoin de temps pour organiser ses forces, équiper ses troupes, complé-*^

ter ses préparatifs. D'ailleurs, M. de Bismark ne peut pas ignorer qu'en tirant Tépée pour le maintien d'une force allemande dans une province qu'à tort ou à raison, les Allemands revendiquent, il aurait, une fois encore, à ses ordres toutes les passions de la Germanie nouvelle, il n'ignore pas que rien ne serait plus propre à augmenter la popularité de son maître, à agrandir sa propre influence, et à resserrer les liens qui doivent former l'unité germanique. Le mouvement qui se manifeste de l'autre côté du Rhin, les démonstrations populaires qui y ont lieu, le langage ardent qu'y tiennent les journaux, tout cela dit assez combien il serait facile à M. de Bismark de mettre au service de ses desseins, de faire concourir à l'achèvement de son œuvre l'enthousiasme, réveillé, de 1813. Aussi ne pense-t-on pas ici qu'il consente à rien de ce qui ressemblerait à une concession dictée par l'amour de la paix. Placer la province en litige sous le régime de la neutralité, la céder à la Belgique, qui déjà possède une partie notable du Luxembourg ; démanteler la forteresse, de manière qu'elle cessât de menacer la France, sans devenir une menace pour la Prusse, ce serait là — quoi de plus évident? — un moyen bien simple d'aplanir les difficultés. Mais comment se flatter de l'espoir d'une solution semblable, s'il est vrai que M. de Bismark voie son intérêt à faire la guerre à présent, pour n'avoir pas à la faire plus tard, dans des conditions moins favorables?

On s'attend donc en Angleterre, je le répète, à trouver le ministre prussien fort peu accommodant; et, dès lors, toute la question est de savoir si la politique impériale s'emportera ou se résignera, préférera une folie à une reculade, ou une reculade à une folie.

Or, de ces deux suppositions, celle qui paraît la plus vraisemblable aux Anglais, c'est la première. Et pourquoi? Parce que la seconde, disent-ils, si elle se réalisait, condamnerait Napoléon III au sacrifice de l'intérêt dy-

NAPOLÉON m SOUPÇONNÉ DE MÉDITER UNE FOLIE. lOi

nastique, et la nation française au sacrifice du point d'honneur.

Je n'examinerai point si cette appréciation est juste en ce qui concerne Napoléon III, mais Test-elie en ce qui concerne la nation française? Si c'est d'un faux point d'honneur qu'on entend parler, à la bonne heure, car il ne saurait être, en cette circonstance, question que de celui-là. Pour ce qui est de la dignité nationale, je vou* drais bien qu'on me dît en vertu de quel principe, elle peut dépendre de fautes que la nation n'a ni commises, ni sanctionnées, ni même connues. Quoi! cinq ou six cent mille hommes seront tenus, sous peine de déshonneur, d'aller couper la gorge à leurs semblables, et se faire couper la gorge, parce qu'un gouvernement qui ne consulte jamais les gouvernés et no prend avis que de luimême se sera, bien à leur insu, aventuré dans une impasse, d'où il ne lui est plus possible de sortir que la tête basse ou le pied dans le sang! Quoi! il faudra qu'une nation s'expose à être anéantie, pour sauver l'amourpropre de quelques messieurs qui auront entassé sottises sur sottises! A quel homme de sens fera-t-on croire, par exemple, que, dans le lamentable et ridicule dénouement de cette expédition du Mexique que la France n'a jamais voulue ni approuvée, l'humiliation est pour elle? L'humiliation est pour ceux-là seuls par qui cette expédition insensée a été conçue et conduite, sans l'assentiment du peuple français et contre son gré !

Je sais bien que la mode est de rendre les peuples responsables, même au point de vue moral, des bévues de leurs gouvernements, et l'on doit à la diplomatie cette justice, qu'elle a introduit dans le monde un jargon qui necontribue pas peu à perpétuer cette injustice. C'est ainsi qu'au lieu de dire : « Le gouvernement français a entrepris l'expédition du Mexique; le gouvernement français a été obligé de retirer ses troupes : perte de sang,

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perte d'argent^ perte d'honneur! > on dira : a La France a entrepris Texpéditiori du Mexique, la France, etc.. > Pitoyable confusion de langage, à laquelle il importerait fort de couper court, puisqu'elle conduit les peuples à s'enlr' égorger, sous prétexte que leur honneur est engagé là où leur honneur n*a vraiment que faire.

Ah! qu'on dise indifféremment TÂngleterre ou le goa* vernement anglais, je le conçois, le gouvernement, ea Angleterre, ne faisant qu'exécuter les ordres de la nation. Mais quel droit ont les pays despotiques d'employer la grammaire des pays libres.

Il est donc faux que l'affaire du Luxembourg ait jeté la France dans l'alternative, ou de hasarder son existence, ou de faire bon marché de 9fon honneur ; mais il est trop Trai que Tamour-propre du gouvernement français est engagé d'une manière sérieuse; et cela suffit, hélas! pour qu'une guerre soit à prévoir. Dieu veuille qu'à cet égard les craintes que j'entends exprimer autour de moi soient démenties par l'événement.

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