LA RÉFORME PARLEMENTAIRE
pays ni l'appui du Parlement tiennent le pouvoir^ et le tiennent bien.
M. Disraeli, qui ne s'appuie sur aucune force morale, que n'entoure aucun prestige, triomphe.
M. Gladstone, dont Tinflueuce et la popularité n'avaient jamais paru plus grandes, est pour ainsi dire par terre.
Lui, le chef reconnu (leader) du parti libéral dans la Chambre des comtnunes^ son chef brillant, son seul chef possible, il est déserté par les siehs, humilié, réduit au rôle d'un général qui brise son épée ou d'un roi qui ab« dique.
Enfin, c'est l'opposition qui est en majorité ; ef, quand on ya aux voix sur h grande question du moment, c'est le -parti, ministériel qui l'emporte.
Jamais rien ne ressembla davantage au monde renversé.
Voici la clef de cette situation singulière.
Lés Anglais ont un mot expressif pour rendre ce qui les incommode! : c'est le mot nuisance. Ils diront, par exemple d*une cheminée qui fume, que c'est une terrible nuisance. Eh bien, pour Popposition comme pour le parti ministériel, pour les libéraux de la Chambre des communes comme pour les conservatistes, pour quiconque a un pied dans les classes gouvernantes, la réforme parlementaire est une cheminée qui fun^e. C'est une. nwt^anc^, dont les honorables de toute couleur et de toute nuance ne cherchent qu'à se débarrasser le plus vite possible. Changer la direction du vertt, ils l'essayeraient en vain. Ils se hâtent donc d'éteindre le feu.
Oui, cette réforme dont on se préoccupe tant, qu'on proclame si urgente, i laquelle chacun se presse si fort de mettre la main, il n'y a peut-être pas dans la Chambre des communes vingt membres qui la désirent pour ellemême. Les autres la regardent comme un mal nécessaire, dont ils sont fatigués d'avoir peur. Ils ont vu le pays
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s'agiter autour de cette question avec un emportement qui les a émus ; ils ont compris qup, plus on tarderait, plus l'agitation grandirait; débiteurs intelligents, ils ont calculé que, s'ils ajournaient le payement, ils risquaient d'avoir à payer ensuite bien davantage, et ils se sont dit : « Puisqu'il faut en venir là, le plus tôt sera le mieux. »
Ce que veulent donc d'une commune ardeur, dans la Chambre des communes, libéraux et conservastistes, c'est qu'on m finisse; et, comme une dissolution du Parlement empêcherait d'en finir ^ on ne veut de cette dissolution à aucun prix.
Autre considération, très égoïste et décisive : parmi ceux qui ont un siège, beaucoup tremblent, en cas d'élections nouvelles, ou de le perdre, ou d'avoir à l'acheter ; car, quoique nous ne soyons plus au temps où chaque bourg pourri avait son tarif, et où le bourg de Galton, pour n'en citer qu'un, coûtait à lord Manson jusqu'à 180000 livces sterling (4500000fr.), une récente enquête a prouvé de reste que la mode de donner son vote gratis n'a pas encore prévalu en Angleterre. N'y a-t-il pas, d'ailleurs, à part le chapitre de la corruption électorale, celui des dépenses régulières, lesquelles, pour être régulières, n'en sont pas moins lourdes?
M. Disraeli est un homme d'État fort discutable, assurément ; mais il possède une science utile : il connaît le tempérament de la Chambre; il sait par quels mobiles on peut la conduire. II lui a laissé entrevoir la menaçante perspective d'une dissolution. Ça été l'instrument de sa victoire. Hoc signo vinces.
Lorsque, dans une réunion des membres de l'opposition libérale, chez M. Gladstone, il fut question de savoir si l'opposition résisterait à la seconde lecture du bill présenté par le ministère,H. Gladstone, lui, n'hésita point. Puisque l'opposition désapprouvait le bill, elle n'avaitqu'une chose à faire : le rejeter. Mais, si la Chambre était dissoute,
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grands dieux! Plus de solution immédiate possible. On avait devant soi une période indéfinie, — d'incertitude, d'agitation populaire, d'anxiété. Et cette- lutte électorale qu'il y aurait à affronter de nouveau avec toutes ses chances, la bourse à la iftain? L'opposition fut saisie d'effroi. Le bill ministériel était-il si, mauvais, après tout, qu'il fallût renoncer à l'espoir de le refondre, en comité, de façon à le rendre acceptable? M. Gladstone céda. La seconde lecture fut volée.
Le 5 avril, nouvelle réunion des membres de l'opposition chez leur leader. M. Gladstone est d'avis- qu'une iiv Mruction soit adressée au conîité, l'investissant du droit de substituer au principe sur lequel repose' le^bill ministériel un tout autre principe. M. Clay, un des mennbres, réclame. M. Gladstone lui impose silence. A quoi donc sied-il, si ce n'est au général, de tracer le plan de campagne et de choisir le champ de bataille? Fort bien : Vinslruction est convenue. C'est M. Coleridge, langue dorée, qui en développera les mérites devant la Chambre des communes. Déjà M. Gladstone se croit maître de la situation. Il parle, avec le sourire des victorieux sur les lèvres, de la douce pression (gentle pressure) qui va être exercée sur le ministère. Là- dessus, on se sépare.
C'était le lundi 8 avril, que le coup devait èlr^ porté. Le lundi arrive. Hélas! (|ans l'intervalle, quarante-huit membres de l'opposition avaient réfléchi sur Pinconvénient de brusquer les choses. Convaincus que, dès qu'il s'agirait, non plus d'améliorer partiellement le bill ministériel, mais d'en changer la base fondamentale, le ministère tiendrait i)on, et, condamné par la Chambre, la dissondl'ail, ils étaient allés trouver M. Gladstone pour lui signifier que, si Vinstruction n'était pas modifiée dans ee qu'elle avait précisément d'essentiel, ils n'iraient pas au combat, ou même passeraient à l'ennemi. M. Gladstone pouvait-il tenter la fortune des armes, quand une partie
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de ses troupes l'abâjudonnait?!! l'aurait pu, il n'osa poiat* M. Colerid^e fut averti que ces explications n'étaient plus de mise. M. Disraeli se moqua de la « douce pression » qu'on avait prétendu lui faire subir. Ce fut pour M. Gladstone et pour le parti libéral une scène d'humiliation plus facile à concevoir qu'à décrire.
Mais la coupe amère devait être bue jusqu'à la lie.
Le 12 avril, date fameuse désormais dans l'histoire des désappointements parlementaires, M. Gladstone, sous forme d'amendement, reproduit le principe qu'il entend opposer à celui derrière lequel le bill ministériel s'abrite. Il déploie, dans ce dernier effort, sa vigueur et son élo*quence ordinaires. On va aux voix. Comment douter du résultat? Si ta victoire appartient quelque part aux gros bataillons, c^est dans une assemblée; et n'est-ce pas du côté de l'opposition libérale qu'est la fori^e des gros bataillons? dénouement inattendu! .310 voix se prononcent contre l'amendement de M. Gladstone. Majorité pouf le ministère, 21. Parmi les membres de l'opposition, 19 s'étaient absentés, et 43 avaient passé à l'ennemi, avec armes et bagages.
«Désertion déplorable! » dire^-vous peut-être^ et c'est ce qu'ont crié à l'envi la plupart des feuilles libérales. Elles ont raj^on, si on ne s'arrête qu'aux motifs signalés plus haut. Mais ces motifs ne sont pas ceux qui ont agi sur tous les déserteurs sans exception, et il est juste de faire peser sur M. Gladstone la part de responsabilité qu'il a réellement encourue dans ce désastre. Son tort, son tort impardonnable, .est d'avoir opposé au projet du ministère un projet qui non seulement paraissait moins libéral, mais l'était moins en effet. Cela est bizarre, mais cela est ainsi.
Voilà ce qu'il importe de bien comprendre,' pour se rendre compte de la situation, et c'est ce que j'essayerai d'expliquer à mes lecteurs dans ma lettre de demain.
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