‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 3 sur 106 · LES TRADES' UNIONS · texte numérisé non relu

LES TRADES' UNIONS

Celle des € mécaniciens unis », par exemple, laquelle ne comprend pas moins de 30 000 membres.

Deux chiffres donneront une idée de l'énorme importance de l'institution. Le nombre des Trades'unionists, dans tout le royaume, s'élève à un demi-million, et le revenu annuel dont ils disposent dépasse un million de livres sterling, ou 25 000 000 de francs sans compter le fonds de réserve, qui est à peu près de la même somme.

£t les cinquante millions de francs ne répondent, remarquez-le bien, « qu'au pied de paix », selon la spirituelle et très juste expression de M. Frédéric Harrison; car les ressources du « pied de guerre » sont deux fois plus considérables, des membres des Trades'unions ne se mettant presque jamais en grève sans être soutenus par les cotisations de ceux-là mêmes d'entre leurs camarades qui n'en font point partie.

Oui, dans la plupart des cas, l'entente est parfaite entre les ouvriers qui appartiennent au Trade'unionism et ceux qui sont restés en dehors. Ces derniers semblent comprendre que c'est la cause commune que les premiers défendent, et ils agissent en conséquence. Aussi n'est-il pas r^ire de voir, quand une grève éclate, les patrons opposer à la grève le lock ont y ou, en d'autres termes, fermer à jour fixe tous leurs établissements et renvoyer tous leurs ouvriers, sans distinction de ceux qui sont unionistes et de ceux qui ne le sont pas. En 1852, la société des ouvriers mécaniciens insistant sur l'abolition de l'overtime et le remplacement du travail aux pièces par le travail à la journée, il y eut refus hautain de la part des maîtres, et la lutte s'engagea. Elle aurait pu se terminer par un arbitrage. C'est ce que les ouvriers voulaient; mais, loin d'y consentir, les maîtres eurent recours à l'impitoyable procédé du lock eut; ils renvoyèrent indistinctement et d'un coup tous ceux qui, dans leurs établissements, gagnaient du pain. Et que ^lirent-ils pour justifier

cette mesure ? Us dirent : € Des ouvriers qui ne forment guère que la sixième partie du nombre de ceux que noujs employons n'auraient pas prétendu régler les conditions de nos rapports avec eux, s'ils n'avaient été sûrs de la secrète sympathie ou du consentement tacite de la grande majorité de leurs camarades ^ »

L'aveu est significatif. Il est certain, en effet, qu'aux yeux de la plupart des « non society men», les unionistes sont les représentants de la cause commune, les soldats de l'émancipation du travail.

Il y a quelque temps, la « Société unie des charpentiers et menuisiers » {AmcUgamatedofcarpentersandjoiners) publia, sur son origine et son développement, un rapport qui paraît avoir beaucoup frappé le Times. De fait, rien ne montre mieux ce que les Trades'unions sont et ce qu'elles peuvent devenir.

La société dont il s'agit fut établie en juin 1860. £b bien, à la fin de la première année, elle comprenait déjà 30 branches, comptait 618 membres et disposait de 321 livres sterling (8025fr.). Cinq ans plus tard, le nombre des branches était de 134, celui des membres de 5 760, et le capital disponible de l'association se trouvait avoir atteint le chiffre de 15000 livres (375 000 francs).Sur cette somme, le rapport nous apprend que l'association a distribué en secours à ses membres 1 369 livres sterling ; qu'elle a payé en salaires à ses divers agents 730 livres sterling; qu'elle a dépensé pour a délégation i> il livres sterling, et que le reste: 1 941 livres sterling (48 527 fr.), a été employé à défendre les a privilèges de la profession y>. Or, ce n'est pas sans succès, tant sans faut, que, selon les déclarations du rapport, ils ont été défendus. U Amalgamated society of carpenters and joiners, représentée aujour-

1, Représentation of the case of the executive committee of the central association of employers of operative engineers.

d'hui dans 94 villes, a obtenu, dans 52 de ces villes, et en une seule année, tantôt un surcroît de salaires, tantôt une réduction de travail, tantôt les deux choses à la fois. A Bradfort, depuis qu'une branche de l'association s'y est installée, le nombre des heures de travail a diminué de 8 1/2 par semaine, et un schelling par semaine a été ajouté au salaire de l'ouvrier.

Il va sans dire que ces avantages n'ont pas toujours été l'effet d'une transaction amiable; il a fallu, en mainte occasion, les conquérir de haute lutte. C'est ce dont le rapport convient ; et, après avoir mentionné l'heureuse issue de négociations entamées avec les € menuisiers associés d'Ecosse >, pour la fusion des deux sociétés, il ajoute : a Durant ces dernières années, il s'est produit, non seulement parmi les artisans, mais parmi les laboureurs, non seulement dans les grands centres, mais dans les parties les plus reculées du pays, une tendance à agir «n commun, qui prouve assez que l'organisation des Trades'unions sur la plus vaste échelle imaginable, n'est désormais qu'une affaire de temps, i»

Vous jugez si, dans certains quartiers, les alarmes sont vives. Reste à savoir jusqu'à quel point elles sont fondées et ce que valent au juste les anathèmes dont MM. Creed et Williams poursuivent les T rades' unions. C'est ce que j'examinerai dans une prochaine lettre.

LA GLACE A LOiNDRES.

23 janvier

Je vous signalais naguère les inconvénients du système anglais de self-govemment à propos de la neige : j'ai à

VOUS les signaler de nouveau, hélas! à propos de la glace.

Et quand je dis hélas t je n'ai que trop raison de m'exprimer de la sorte. Voilà bientôt huit jours qu'a eu lieu la catastrophe dont j'ai dessein de vous entretenir, et l'émotion publique est encore bien loin d'être épuisée. Chaque matin, elle est ravivée par de nouveaux et navrants détails^ enregistrés sous ce titre : « Regent's park accident. ]> Ces détails sont lus avec avidité, commentés avec tristesse; et la nouvelle des réformes octroyées au peuple français par la munificence impériale, réformes peu appréciées en Angleterre, n'a que très faiblement fait diversion à l'effet prolongé produit par la tragédie dont il est question.

En Franoe, si je ne me trompe, le plaisir de patiner dans un jardin ouvert au public est soumis à certaines règles tutélaires. On y considère comme un devoir de l'autorité de veiller à ce qu'on ne se risque pas sur la ^lace quand elle n'a pas la solidité requise. Ici, rien de semblable. L'individu n'entend pas qu'on se mêle de ses affaires, même pour son bien. Chacun regarde comme sacré son droit d'être absurde. Se noie qui veut. Cela fait partie de la liberlé du sujet {liberty of the subjecf).

Que ce système ait du bon, je suis ie premier à en convenir. Je vais plus loin, et je déclare sans détour que les abus de ce système me paraissent beaucoup moins graves, à tout prendre, que ceux du système contraire — celui qui prévaut en France. Mais c'est ici le cas de dire que l'excès en tout est un défaut. Vous allez en juger.

Mardi de la semaine dernière, à la suite d'une forte gelée, la glace se trouvait avoir pris, sûr les pièces d'eau de divers parcs de Londres, une consistance assez apparente pour séduire les patineurs. Il faut dire d'abord que patiner est le divertissement favori, le sport par excellence des habitants de Londres. Il fait croire à ces prisonniers de la ville qu'ils jouissent des plaisirs de la campagne, et^

dès que le froid leur apporte cette aubaine, non seulement ils se réconcilient avec lui, mais ils le béniraient volontiers. Il y avait donc foule sur les pièces d'eau. Sur celle de Regenf s park, le 11 de ce mois, à midi, on ne comptait pas moins de trois mille personnes. C'était un entrain, c'était une joie, c'était un délire dont ne sauraient avoir une idée ceux qui n'ont pas assisté à un tel spectacle. Il y avait là nombre de femmes et d'enfants. Toutes les con-* ditions et presque tous les âges étaient représentés sur la glace. On glissait à cœur-joie, sur la surface polie, on riait aux éclats, on se sentait heureux. Ma foi, vive l'hiver!

Supposons que les choses n'eussent pas été laissées à l'aventure, on se serait demandé si la glace était suffisamment épaisse; si, en la cassant autour des îles qu'entoure la pièce d'eau, les jardiniers n'avaient pas contribué à l'affaiblir; s'il n'y avait pas en certains endroits des sources formant de petits tourbillons et s'opposant à ce que la glace eût la solidité voulue; on se serait de plus enquis de ce que la Société de sauvetage (Royal humane Society) avait à sa disposition, en cas de danger... Mais non : chacun pour soi, et Dieu pour tous.

Cependant, vers trois heures, d'alarmants symptômes se manifestèrent. Des crevasses commençaient à s'apercevoir çà et là, elles se multipliaient. Les plus prudents gagnèrent les bords, et les spectateurs crièrent aux obstinés de pourvoir à leur sûreté. Inutiles conseils! Parmi les patineurs, beaucoup semblèrent se faire un point d'honneur de braver jusqu'au bout le péril, — folie semblable à celle qui pousse les touristes anglais à tenter invariablement l'ascension du mont Blanc où tant d'entre eux ont déjà trouvé la mort. Il advint donc que, vers quatre heures, un cri terrible s'éleva : « Sauvez-vous, la glace cède ! » Le nombre des patineurs était, en ce moment, de deux cents environ. La glace s'effondra soudain dans toute son étendue, et ils tombèrent dans l'humide tombeau.

Plusieurs y restèrent; d'autres reparurent à la surface, criant au secours et se débattant d'une manière désespérée; quelques-uns eurent la présence d'esprit de se coucher sur des glaçons assez larges pour les porter et d'attendre ainsi qu'on vînt les délivrer. On voyait de pauvres enfants se cramponner de leur mieux, dans l'eau, à des morceaux de glace brisée, tâcher de s'y retenir, puis, leurs forces s'épuisant, lâcher prise, et, après avoir agité convulsivement leurs mains au-dessus de l'eau, disparaître.

Sur les bords, il y eut un montent d'indescriptible stupeur, d'immobile épouvante. Ensuite ce ne fut qu'un cri : « Les bateaux! les bateaux! » Et la foule de spectateurs se mit à courir de côté et d'autre, violente, éperdue, demandant des planches, des cordes, à jeter aux malheureux qui se noyaient, tandis que des centaines d'hommes allaient en hâte chercher et amenaient sur leurs épaules les bateaux désirés.

Malheureusement, la Société de sauvetage semblait n'avoir rien prévu. On manquait d'échelles et les cordes étaient pourries. Quant aux bateaux, il ne leur était pas facile, vous le pensez bien, de se frayer un chemin au milieu des glaçons. On parvint néanmoins à sauver, en assez peu de temps, une centaine de personnes. Des cordes ayant été étendues, d'un bord à l'autre, quelquesuns de ceux qui luttaient contre la mort les saisirent et y restèrent suspendus ; mais il y en eut à qui la force manqua, avant que le salut fût à leur portée, et ceux-là aussi, après de lamentables efforts, disparurent.

Non moins affreuses étaient les scènes qui se passaient sur les bords. Là étaient des mères qui demandaient à grands cris leurs enfants,des femmes qui suppliaient qu'on sauvât leurs maris, de pauvres jeunes filles qui sanglotaient et se tordaient les mains de désespoir en pensant à leurs frères qu'elles ne voyaient plus ! « Oh ! mère, sauve-

moi! sauve-moi! » criait, du milieu de Teau, un petit garçon à une femme du peuple qui était venue cq jour-là T3U parc pour y vendre des oranges aux spectateurs. L'inturtunée accourut, et, la tête perdue, elle allait se précipiter, quand on la retint : son enfant, le seul bien qu'elle possédât au monde, avait cessé de l'appeler au secours.

L'humanité ne se montre jamais aussi grande que dans ces funèbres circonstances : on peut citer des actes de dévouement héroïques, grâce auxquels beaucoup de ceux qui se noyaient furent retirés à temps pour être rappelés à la vie, d'autres furent ramenés... trop tard. Chaque fois qu'un cadavre était rapporté sur le rivage, la foule se pressait autour du corps, quiconque tremblait pour un être qui lui était cher, venant, la pâleur sur le front, reconnaître son trésor.

Abrégeons ce triste récit. Depuis le jour de la cata« strophe, les plongeurs ont été à l'œuvre, et l'on ignore, encore à l'heure qu'il est, si tous les cadavres ont été retirés. Ce qui est sûr, c'est qu'on a constaté, jusqu'à présent, la mort de plus de quarante personnes.

Je ne dois pas oublier un trait touchant. Un des noyés avait un chien de Terre-Neuve qui, son maître mort, est resté sur le rivage, sans qu'on pût l'en arracher et a refusé, depuis, toute nourriture. Je ne sais si, au moment où je vous écris, on a eu raison de celte admirable force d'attacjiement, mais elle me remet en mémoire un mot mélancolique et amer qu'il faut que je rapporte. Je dînais un jour chez un des plus grands philosophes de ce pays, je dirais le plus grand si ce n'était le nommer. Il m'arriva de remarquer qu'il y avait des chiens qui remportaient sur certains hommes en intelligence. « En moralité surtout, » murmura d'un air sombre l'illustre penseur.

Pour en revenir au douloureux sujet de cette lettre, il est probable qu'un aussi affreux accident augmentera le nombre de ceux qui, en Angleterre^ commencent à mettre

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en question les avantages du laissez faire, lorsqu'on le pousse trop loin. J'ai eu déjà occasion de vous dire combien celte tendance à substituer, en certains points, la vigilance sociale aux caprices individuels, avait fait de chemin ici depuis peu; il serait fâcheux que, dans une pareille voie, l'Angleterre se laissât entraîner au delà des limites que la France a dépassées. Ce serait tomber de Charybde en Scylla. Mais cela n'est vraiment pas à craindre. Les Anglais n'en viendront jamais à être menés parla lisière. Ils veulent être un peuple, et ils savent que, dans un pays auquel il faut un berger muni d'une houlette d'airain, ce qu'on appelle un peuple n'est qu'un troupeau.

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