UN CASSE-COU QUI CONDUIT DES AVEUGLES
désire faciliter à ces compound hoUseholderSy qu'on l'accuse de frapper d'interdit, le moyen de devenir électeurs, M. Disraeli propose de leur accorder le droit de déduire de leur loyer le montant des taxes qu'ils se résoudraient à payer eux-mêmes. Mais cet. expédient est' déclaré détestable par l'opposition, comme élant de nature à mettre aux prises les householders et leurs landlords, et à multiplier les idées de corruption. La lutte s'engage. 322 voix se prononcent en faveur de la proposition, . 256 voix la condamnent. Le ministère, qui a de la sorte une majorité de 66 voix, commence à respirer.
41 MAI. — Députation envoyée à M. Gladstone par la National reform League. M. Gladstone critique amèrerement le bill ministériel. Il lui reproche de n'accorder le suffrage aux compound householders qu'à des condi- , tiens très difficiles à remplir. Il le compare à une mesure émancipant tous ceux qui n'ont qu'une jambe et reconnaissant à chacun le droit de se couper ^une jambe pour être émancipé.
14 MAI. — De plus en plus menacé par le flot grondant de l'agitation, le ministère consent à accorder' un vote, dans les villes, à quiconque occupe un appartement composé de deux chambres au moins et dont le loyer atteint le chiffre de 10 livres sterling, concession intxportante en ce qui concerne tes grandes villes, Londres surtout .
15 MAI. — Mais l'opinion publique exige bien davantage. Meeting réformiste à Saint-James's hall. Présents : M. Bright et M. Forster. Il est décidé que, jusqu'à ce qu'on obtienne un bill équitable, un bill démocratique, on ne cessera pas de gronder. Il faudra que le conservatisme rende les armes, ou bien... de l'agitation, encore de l'agitation, et toujours de l'agitation.
' 17 MAI. — La crise se développe et touche à son
terme. Pour étçndre à tous les householders sans excep-
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tion le droit de suffrage, tout eu lui laissant pour base le payement personnel des taxes, M. Hod^kinson proposa l'abolition du système qui permet à beaucoup d'entre eux de payer par les mains du landlord. Dans un grave et pressant discours, M. Gladstone appuie l'amendement de M. Hogdkinson. Tout en regrettant les avantages écor nomiques dont l'abolition des œmpounding aciê entraine le sacrifice, il insiste sur la nécessité de s'y résoudre, seul moyen de tout concilier, et il promet, si le ministère se rend sur ce point, de renoncer à combattre le bill. M. Disraeli est ainsi mis au pied du mur. Il a formellement déclaré que la contribution personnelle donnait droit, suivant lui^ à l'exercice du. pouvoir politique. On lui accorde cela : qu'a-t-il à répondre? Aussi ne répond* il qu'en accédant à la proposition. C'en est fait : le principe du household suffrage pur et simple l'emporle. Le . compound househcM(fr cessera d^ètre le caucbemar de l'Angleterre : le voilà mort et enterré. Mais la démo* cratie apparaît dans 1 lointain. Les consèrvatistes suivent leur chef en baissant la tète. Lord Cranbourne pousse un cri d'effroi.
20 MAI. — Le principe du hou$ehold suffrage est déli- •nitivement adopté. M. Lowe se lève. L'expression de son visage trahit, une émotion profonde». Il parte beaucoup .plus bas qu'à l'ordinaire, et sa voix semble avoir perdu ces notes stridentes, celte accentuation incisive, qui doBnèrent souvent à son éloquence un caractère si particulier. Lui qui, libéral, combattit, Tannée dernièrer, avec tant d'ardeur et de succès, le combat des consèrvatistes» il s'élonne d'être aujourd'hui le seul à plaider la cause du conservatisme, abandonnée par eux. Il leur reproche, avec une indignation dont le mépris tempère les éclats, la bassesse de. leur attitude, l'insincérité de leur eonversion, la lâcheté de leur politique, et leur aveuglement. Il leur reproche de jeter dans le gonffre béant de la dé*
UN CASSE-COU ftUI CONDUIT DBS AVEUGLES. ÏTt
mocratie leurs titres, leurs dignités, leurs vastes domaines, leurs conquêtes de deux cents ans, ce qu'ils tiennent de leurs ancêtres, ce qu'ils doivent à leur postérité. Il prédit que les nouveaux venus sur la scène politique ne taf» deront pas à se demander en vertu de quel principe tous les avantages de la communauté sont pour les uns et tous les fardeaux de la communauté pour les autres. Il les montre, ces nouveaux venus, répudiant une dette de 786 510 795 livres sterling, qu'ils n'ont pas contractée; courant^ comme en Amérique, la grande aventure du papier-monnaie; cherchant l'élévation des salaires dans rétablissement de droits protecteurs énormes; rejetant sur la propriété territoriale les impôts qui pèsent sur le thé et le sucre, le tabac et les liqueurs ; en un mot, renversant l'ordre des choses. El il termine en ces termes : < J'avais prédit que, si nous entrions dans les voies de la démocratie, nous ruinerions ou notre parti, ou notre pays. Je me trompais, conwne il arrive aux pro* phètes. Il ne s'agit pas ici d'une question d'alternative : nous sommes en train de ruiner rua et Tautre. » Ainsi parle M. Lowe, au milieu d'un morne silence.
28 MAI. — Il est arrêté que non seulement le droit de suffrage sera étendu à quiconque occupe une maison depuis dou2e mois ou un apparteHicnt du loyer de 10 livres sterling, mais que, dans les comtés, le cens électoral sera abaissé de 50. livres sterling à 12.
31 MAI. — L'important sjijet de la redistribution des sièges est abordé. M. Laing propose d'ôter iin siège à chaque bourg qui en possède deux, lorsque ce bourg n*a que dix mille habitants. Le ministère résiste. Il est battu par 306 voix contre 179 : 127 voix de différence. Encore une gr^se pierre qui se détache de l'édifice!
Voilà pour le mois de mai. Le mois de juin nousapprentlra s'il est vrai que les morts vont vile. ' J'aurai bientôt à vous faire part des remarques qui me
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sont suggérées par ce fatidique cha|>itre de l'histoire contemporaine.
L^aristocratie ne sait où elle va, et M. Disraeli , son guide plébéien, ne s'en inquiète guère.
M. Disraeli est un casse-cou qui conduit des aveugles.
L'OUVRIER GONSERVATISTE.
' 19 juin.
€ Les voitures peuvent être commandées pour dix heures et demie. > Voilà ce que portait, avant-hier, une annonce appelant les ouvriers conservatistes à se réunir dans Saint-James's hall. Car il faut savoir qu'en Angleterre il y a des ouvriers postiches, comme il y à des nègres faux teint; et il faut savoir, en outre, que. le parti tory tient infiniment à faire croire à l'existence de ce phénomène : l'ouvrier conaervatiste.
Ce désir du parti tory semble le démanger, surtout depuis que la réforme parlementaire a pris un tour décidément démocratique. Ce que c'est que d'être roi, ou d'en avoir l'air! Oui, depuis qu'il y a chance pour le peuple de ressembler quelque peu à un souverain, c'est à qui lui fera la cour. Il me souvient qu'à Paris, en 1^48, chacun voulait être ouvrier. prestige de la grandeur ! En Angleterre, on n'en est point encore tout à fait là; mais il est clair que l'ouvrier y est en hausse.
Ces messieurs du « West End » ont imaginé une « Association d'ouvriers conservatistes (Conservative working men's Association) » , qui est presque aussi nombreuse que les armées d'opéra-comique et qu'on fait
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manœuvrer absolument dé la même manière, les soldats qui disparaissent par la coulisse de gauche filant derrière la scène pour reparaître par la coulisse de droite. Avec quel orgueil les journaux du parti tory nous apprenaient naguère queM. Disraeli avait reçu, tout Disraeli qu'il est, une députation de la « Gonservative working men's Association », et que cette députation avait daigné le féliciter de son radicalisme ! Mais quoi ! il n'est pas jusqu'à ce haut et puissant seigneur lord Derby qui ne- se soit fait gloire de communier avec les sentiments et les idées de la plèbe. C'est, à ce point qu'à -de prétendus ambassadeurs de l'atelier il disait naguère : * Nous sommes tous ouvriers. » Ceci, vous le voyez, a un fort beau parfum de 1848, et M. Rouher, à cette époque, n'aurait pas mieux dit. ' .
Malheureusement, le parti libéral contient un grand nombre d'esprits sceptiques et railleurs, qui ont déclaré ne pas croire à l'ouvrier conservatiste, prétendant que c'était un mythe ridicule. Il fallait confondre les incrédules, châtier les rieurs : qu'ont fait ces messieurs du ft West End »? Ils ont eu l'idée de faire parader leurs treupes — j'entends les ouvriers conservatisJtes — dans Saint-James's hall , une des salles les plus aristocratiques de Londres.
, Mais ouvrir ïe^ portes toutes grandes eût été dangereux. Que serait-il arrivé si les ouvriers pour de bon avaient rempli ki salle? Évidemment, le but du meeting aurait -été manqué. Aussi les plus strictes précautions avaient-elles été prises pour n'admettre sur là scèiîe que ceux à qui les rôles avaient été distribués, plus ceux qu'on pourrait supposer disposés à servir de claqueurs. Il avait été décidé que nul n'entrerait qu'à la condition d'être muni d'un billçt. Des argus avaient été postés aux portes et dans les couloirs, avec consigne de bien examiner les visages. Et même, dans ce pays où les
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Journalisles peuvent entrer partout, ordre avait été donué de ne laisser entrer les journalistes qu'avec les formalités requises et les distinctions convenables.
Les choses ainsi arrangées, appel avait été fait aux ou^ vriers conservatistes, parmi lesquels devaient figurer le vicomte Nevili, lord Erskine, lord Henri Thynne, le co* lonel sir Henri Edwards, le colonel Hogg, et d'autres ouvriers, dont les voitures étaient commandées pour dix heures et demie. C'eût été un plaisant meeting qu'un meeting composé dé piireils prolétaires, si rien ne fût^vena à la traverse. Mais, hélas ! on ne s'avise jamais de tout. Lés organisateurs de l'affaire avaient eu l'imprudence de publier que ce meeting des ouvriers conservatistes avait pour objet de protester, au nom du peuple, contre la continuation de l'agitation électorale, d« flétçir les procédés de la € Reform League >, et de maintenir le droit du pouvoir à interdire l'usage des parcs, en ce qui concernait les démonstrations politiques. C'était un défi lancé .aux ouvriers pour de bon, qui ne sont pas, eux, une armée d'opéra-comique. Et, comme pour empècker qu'on ne se trompât sur le caractère insultant de ce déQ, les organisateurs du meeting délinissaîent une réunion — plébéienne, bien entendu, quoique les voitures fussent commandées pour dix heures et demie =— des « amis de l'ordre et de la loi. »
Impossible de dire plus clairement aux ouvriers pour de bon, qu'ils étaient un tas -de révolutionnaires sans cerveUe, de brouillons, de factieux.
A bon entendeur, salut! Ceux qu'on provoquait de la sorte résolurent alors d'être du meeting; et ils y réussirent, malgré les précautions susmentionnées, c'est-àdire en trouvant moyen de se procurer les billets de rigueur. Comment la vigilance des intéressés fut mise en défaut, je l'ignore; mais ce qui est certain, c'est que jamais organisateurs de meeting n'éprouvèrent un dés-
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a^ointement sembkJïle. L'as&emblée était à peine aa complet que déjà la salie retentissait de chants en faveur de la réforme^ avec force applaudissements pour M. Bright, et pour M. Gladstone, et pour M. John Stuart- Mill, et le dirai-je? pour oe cr^uemitaine du conservatisme, M. Beales!
Cependant, «n quart d'heure s'était écoulé, et le fauteuil du président était eiïcore vid«. M. Fowler, qni devait l'ooctiper, en qualité de représentant de la « Conservative working men's Association », n'était probablement pas pressé de paraître. Il paraît enfin... Non, jamais pareil charivari ne ,déchira Toreille des mortels. On criait, on hurlait, on sifflait, on bêlait, on coquerinait, on imitait le langage de tous les animaux de la création, y compris celui de l'âne.
Au milieu de cette tempête, un des membres de la « Reform League », M. Mantle, propose qu'on donne la présidence à un autre membre de la « Reform League », M. Basclès Langley. Il se met en devoir d'occuper le fauteuil. Grande ébullition de colère de la part de certains gentlemen en possession de Testrade. Le pauvre M. Langley se voit bousculé, saisi au collet. A l'aspect de l'homme de son choix qu'on outrage, l'assemblée ' prend feu. L'estrade est escaladée en un clin d'œil. On en vient aux mains. Mêlée générale. El, comme il est é«*it que la victoire restera toujours aux gros bataillons, le drapeau de la « Reform League » est, après une courte lutte, triomphalement planté sur l'estrade. Mais quelques « amis de la. loi et de Tordre revenant à la charge >, voilà qu'il est mis en lambeaux, puis hissé dans la salle, au bout d'une perche, étendard glorieux troué par la victoire. Survient la police. Les soi-disant ouvriers conservalistes battent en retraite , et les ouvriers pour de bon, demeurés maîtres du champ de bataille, se mettent à chanter, faute de savoir que faire, — .
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un de ceux qui avaient engagé Torganiste étant allé lui dire de jouer avec fureur, et notre homme s'acquittant de sa fonction de manière à rendre tout discours impossible.
Voilà l'histoire du meeting tragi-comique de Saint- James's hall. Il a donné lieu à des désordres qui sont assurément .fort déplorables, mais qui ne seront peutêtre pas sans fruit, s'ils guérissent le parti tory de la manie de prouver qu'il est populaire, en convoquant des ouvriers dont les voitures sont commandées pour dix heures et demie.