‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 38 sur 106 · UN DISCOURS DE M. DISRAELI · texte numérisé non relu

UN DISCOURS DE M. DISRAELI

illustres ministres de la reine Anne. M. Disraeli réclame pour les Conservalisles la gloire d'une activité féconde, d'une initiative hardie; et" il cite la réforme parlementaire de i867 comme la preuve qu'ils sont fidèles à leurs grandes traditions.

Certes je ne suis pas de ceux qui nient les services qu'à diverses époques de l'histoire le parti dont M. Disraeli est le champion, réel ou supposé, a rendus. Je n'ignore point ce que la liberté a gagné, en fin de compte, à^la rivalité des deux fractions entre lesquelles l'arislocratie anglaise se divise. Il est bien certain, par exemple, que, sous le règne d'Annie et sous celui de George I", les tories, qui voulaient alors, contre les whigs, la liberté du commerce et les parlements triennaux, furent un parti d'initiative. Et même il est juste de reconnaître que, pi^ise dans son ensemble, l'aristocratie anglaise ne s'est jamais cantonnée dans un système absolu de résistance : elle a su, quand il le fallait et sans paraître céder lâchement, suivre la marche des esprits, la devancer quelquefois, et sa prudence lui a, en général, tenu lieu de désintéressement.

Mais ce n'est point là un éloge qu'elle ait mérité, en ce qui touche la réforme parlementaire de 1867.

Cette fois, loirfde prendre habilement l'initiative d'une évolution devenue inévitable, elle s'^st hâtée de la combattre, quand elle se présentait sous la forme la plus modérée, avec un excès d'aigreur et' au moyen de subterfuges qui ont irrité le peuple et centuplé les exigences de l'opinion. Puis, quand elle a vu le fleuve se' changer en torrent, elle a plié sans bonne grâce, sans dignité, par impatience d'en finir, en avouant sa frayeur, et, selon l'expression de ce bon vieux tory, M. Henley, « pour ne pas laisser bouillir le pot jusqu'à ce qu'il débordât. »

Or, par.qui a-t-elle été attirée, poussée, précipitée sur cette pente? Par M. Disraeli. ^

De quel front vient-il yanter la réforme parlen^efitaire comme Tœuvre des conservatistes?

Est-ce que lui-même n'avait pas commencé par dire, et n'avait pas répété sur tous les tons, qu'une semblable réforme ne devait pas être une affaire de parti?

Est-ce que ses fameuses résolutionê n'avaient pas pour but avoué de soustraire le ministère et ses partisans au danger d'une initiative quelconque, et de rejeter sur la Chambre, sur le parti libéral, qui forme la majo^rité, la responsabilité de la décision à prendre?

Est-ce que ce n'est pas à son corps défendant que M. Disraeli a consenti enfin à formuler quelque cbose?

Est-ce que le plan présenté par lui et réprouj^é par la Chambre, le 25 février, n'était pas un plagiat noaladroit de celui que M. Gladstone avait mis en avant l'année der^ nière, et que , les tories, M. Disraeli en tête, avaient st violemment repoussé ?

Est-ce que le household suffrage^ proposé ensuite — avec toute sorte de restrictions, il est vrai — n'était pas un emprunt fait aux idées de M. Bright?

Est-ce que cette absence absolue d'originalité, d'înitta* tive, ne rendait pas applicable au gouvernement de M. Disraeli la définition jadis donnée par lui du gouvememeai de sir Robert Peel : Un magasin de nouveautés fort anciennes ?

Et les modifications qui ont transformé ie bill au point d'jen faire une mesure éminemment démocratique : suppression du double vote, résidence de deux s^ns réduite à douze mois, droit de suffrage accordé aux locataires, household suffrage pur et simple, par l'abolition de« compounding acts; — ces modifications, si profwides, si décisives, est=ce que ce n'est pas le parti libéral qui les a arrachées une à une au ministère tory?

Comment AT. Disraeli ose-t-il aujourd'hui venii' dire, au nom des conservatistes, en montrant ce bill qui leur a

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été imposé, article par article, et qui désespère les plus clairvoyants d'entre eux : « Voici notre œuvre! »?

C'est peu : à entendre M. Disraeli, le conservatisme a enfin trouvé, son véritable programme; il l'emporte, il triomphe. Un bill révolutionnaire, « très dangereux, désastreux », eût été celui qui se serait borné à émanciper politiquement l'élite de la classe ouvrière. Dieu soit loué! ce système a échoué devant l'invariable opposition (tindeviating opposition) des tories.

Vous avez la mémoire bien courte, monsieur Disraeli !

Eh! que disaient les conservatistes, l'année dernière? Ils disaient qu'il fallait bien se garder de trop étendre le droit de suffrage ; que la classe ouvrière devait sans nul doute être représentée, dans le corps électoral, par ses membres les plus éclairés, mais qu'il y aurait folie à admettre tous les ouvriers indistinctement; que ce serait consacrer le plus redoutable des despotismes, le despotisme du nombre.

Oui, tel était leur langage, et M. Disraeli, lui, ne s'exprimait pas autrement. Ce qu'il repoussait dans le hjil de M. Gladstone, c'était une extension de suffrage trop considérable, accordée 'Sans discernement (a gross and mdiseriminate extension of the franchise) ; ce qu'il proclamait raisonnable et juste, c'était l'admission des ouvriers de choix {choicest members ofworking class).

La contradiction est flagrante, j'allais dire scandaleuse. C'est après avoir reproché à M. Gladstone de donner beaucoup trop, que M. Disraeli se vante de donner beaucoup plus!

Et combien l'étonnement redouble quand on songe que, le 25 février, M. Disraeli lui-même présenta et recommanda, comme s'appuyant sur un principe, cette fixation d'un cens électoral qu'il déclare maintenant € dangereuse » et <[ désastreuse »!

A quoi bon insister, du reste? Uans la vie de H. Dis-

raéli, une contradiction de plus ou de moins est chose sans importance.

Ce qui est certain, c'est qu'il a été conduit à faire les affaires de la démocratie, ce dont nous nous réjouissons fort. Il prétend le contraire , il crie bien haut qu'il a fait les affaires du parti aristocratique. Est-il sincère en cela? Quant à moi, j'estime' qu'en parlant de la sorte, il n'a qu'un but : rassurer le parti dont il est le chef, pour s'absoudre de l'avoir égaré. '

Il est, en effet, impossible qu'un homme comme M. Disraeli s'aveugle sur la portée démocratique' du suffrage universel, ou presque universel, dans un pays libre. Les influences politiques ne sont pas tout en Angleterre, sans doute : il y a les influences sociales, dont il convient de tenir compte, et c'est principalement sur les touches inférieures de la société que celles-ci agissent. La hiérarchie aristocratique ici descend de la reine jusqu'au balayeur du coin. Un lord! oh! un lord! ce mot a un prestige qui ne disparaîtra pas en un jour.

En un jour, non; mais bien facile à endormir serait celili qui, dans les hautes régions, se contenterait d'une pareille assurance, et ne comprendrait pas que, étant donné un système électoral démocratique, le développement de l'esprit démocratique est inévitable.

M. Disraeli prétend que le changemenf qui se prépare ne mettra en danger : ni la monarchie constitutionnelle, parce qu'elle est populaire; ni la Chambre des communes, parce que sa base deviendra plus solide en devenant plus large ; ni la Chambre des lor.ds, parce qu'on ne l'accuse que de somnolence; ni l'Église, parce qu'elle est menacée à l'heure qu'il est, autant qu'elle peut jamais l'être. Mais n'y a-t-il rien, en Angleterre, que la classa des déshérités puisse être tentée d'examiner de plus près, en dehors de la monarchie constitutionnelle, de l'Église établie et des deux Chambres? Est-il bien sûr que, dans

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