UN DISCOURS DE II. DISRAELI
une assemblée formée d'éléments nouveaux, on ne portera jamais la lampe sur ce qui constitue dans ce pays la tenure aristocratique des terres, sur ce qui tend à y perpétuer la possession, monopolisée, du sol entre les mains d'un petit nombre de puissantes familles : droit de primogéniture, droit de substitution, settlements, etc.? Il est tel individu, en Angleterre — prenons le marquis de Westminster — dont les propriétés immobilières, converties en espèces, donneraient quarante-six millions sterling, ou un milliard cent cinquante millions de francSj et représentent, au taux modeste de 3 p. 100, un revenu annuel de un million trois cent quatre vingt mille livres sterling, ou trente-quatre millions cinq cent mille francs. Est-il bien sur que, quand le peuple aura voix au chapitre, il ne se demandera pas pourquoi vingt mille familles, qu'un revenu égal ferait vivre, meurent à peu près de faim? Et les Trades' Unions... Mais la question des Trades' Unions, dans ses rapports avec celle de la réforme parlementaire, est une question trop grosse pour n'être pas traitée à part : j'y reviendrai.
M. Disraeli a donc beau dire, l'aristocratie anglaise vient d'être conduite par lui dans un chemin bordé de précipices. Mais que lui importe? Au fond, il est l'homme qu'il était, lorsque en 1826, dans son roman de Vivian Gray, il tournait si cruellement l'aristocratie en ridicule. Elle a eu besoin de lui, et il a eu besoin d'elle : voilà le seul lien qui les unisse. « Qu'est-il? » demandait dédaigneusement le comte Grey en parlant de lui, à l'époque où il fut présenté aux électeurs de Wycombe par Hume etO'Connell. « Qu'est-il? y> murmurent, aujourd'hui encore, ceux qui, au-dessus de lui, marchent derrière lui. Il le sait, il doit éprouver un plaisir orgueilleux à jouer avec leur destinée.
A l'égard de l'Angleterre, il ne se sent pas moins à l'aise. Petit-fils d'un négociant italien qui descendait vu. 1 1
182 DIX ANS I>E L'HiSTOIRB D'ANGLETERRE.
cTune famille joive espagnole, c'est à peme s'il est Anglais. M. Rœbuck le lui a dit en face, lors du fameux débal sur la politique de lord Palmerston. M. Disraeli ayant averti FÂngleterre qu'elle succomberait, comme Venise^ sous une ligue de Cambrai, H. Rœbuck s'écria, au milieu des applaudissements : c Ce n'est pas d'un cœur anglais qu'aurait pu sortir cette menace. »
Des conyictions de M. Disraeli il n'y a pas à parler : îl se moquerait lui-même, intérieurement, de qui lui en supposerait. Il croit en lui, et juge que c'est assez, c Sur quoi vous tene^-vous? » lui demanda un jour, à Shrewsbury, un des électeurs, il répondit : < Sur ma tête. » Cette réponse le peint. La confiance qu'il a dans le pouvoir du talent et de son talent, est sans bornes. Elle explique l'audace avec laquelle, eu 1835, on le vit s'attaquer à ses anciens patrons, s'attaquer à O'Connell, et, quand ce dernier i'af»pela Yhéritier du voleur qui mourut dans rimpenitence finalSy lui crier fièrement : « Nous nous retrouverons à Philippes » Elle explique aussi cette confiance énorme, le sceptique empressement avec lequel, pour conserver le pouvoir, il a sacrifié son parti au moyen de son parti même. Elle explique enfin le discours où des concessions surprenantes sont transformét's en actes d'initiative, et présentées comme la solidification d'un édifice dont il est si manifeste qu'elles minent les fondements. Le fait est que, personnellement, M. Disraeli ne se soucie pas des suites, tant il se croit homme à retomber toujours sur ses pieds. Si son parti croule sous lui, tant pis pour son parti. Il se dit : « Fais ce que veux, advienne que pourra ! »
Et le progrès, qui se sert de ceux qui le niertt, poursuit ironiquement son cours