CE QUE L'ÉGLISE ANGLICANE REPOUSSE
est restée associée, dans le cœur du peuple, à un amour jaloux, à un amour inquiet de la liberté.
Lorsque, le 13 mai 1805, Fox, le généreux Fox, éleva la voix en faveur des catholiques romains, il se fonda sur ce qu'on les avait dépouillés de leurs droits civils, non pas à cause de leurs croyances religieuses, mais pour des motifs politiques qui, suivant lui, avaient cessé d'exister. Elisabeth, en effet, ne les avait persécutés que parce qu'elle les regardait comme les ennemis jurés de sa couronne, comme les suppôts de l'Espagne, comme les alliés de ce despotisme fanatique et farouche représenté alors, en Europe, par Philippe II. Cromwell les frappa, non comme catholiques, mais comme rebelles. Ce fut leur alliance avec la théorie du droit divin et de l'obéissance passive qui arma le peuple contre eux, sous les Stuarts. Ce fut leur adhésion, bien connue, à cette cause jacobite dont le triomphe eût été^la mort de la liberté, qui les fit excepter, sous Guillaume III, du bénéfice de Vacte de tolérance.
L'acte de 1700, qui offrait une récompense de 100 livres sterling au dénonciateur d'un prêtre catholique romain surpris disant la messe, déclarait les catholiques romains incapables d'acquérir un domaine par achat ou héritage, et leur défendait d'envoyer leurs enfants en pays étranger pour les y faire élever dans la religion romaine. Cet acte est si horrible, si monstrueux, qu'il serait incompréhensible, si les mots papisme et despotisme n'eussent été, dans ce temps-là, synonymes, aux yeux du peuple et du parlement.
Ce que cette association d'idées conserva de force dans l'esprit du peuple, on ne le vit que trop en 1778, lorsque George Saville proposa l'abrogation de l'acte tyrannique qui vient d'être rappelé. Un souffle puissant, à cette époque, se trouvait avoir passé sur le monde. On pouvait croire ensevelies avec Atterburg et Sacheverell, les pas-
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sions qu'ils avaient si vivo.ment remuées. L'Europe vivait à la lueur des flambeaux qu'avaient allumés, eu France, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Montesquieu, et, en Angleterre, Locke, Hoadley, Warburton. Aussi le bill présenté par sir George Saville passa-t-il dans les deux Chambres.
Mais le peuple, lui, persistait à croire que l'esprit de Rome est envahissant de sa nature; qu'il lui faut l'homme tout entier et qu'on ne devait lui accorder à aucun prix la liberté de supprimer la liberté. Après TÉcosse, dont les transports de rage e(Trayèrent le Parlement, Londres se souleva. Lord George Gordon, qui était à la tête du mouvement, s'écria, dans un meeting : t Si vous entendez perdre voire temps en paroles vaines, cherchez un autre chef. )> Le 2 juin i780, une foule immense et furieuse s'étant assemblée dans € Saint-George's Field >, lord George Gordon la conduisit au palais du Parlement, chacun portant à son chapeau une cocarde bleue, et criant : « Pas de papauté {no popery) ! » Plusieurs pairs, en descendant de voilure, furent insultés; quelques-uns coururent risque de la vie. Dans la Chambre des corn* munes, mise littéralement en état de siège, les corridors furent envahis par une multilude rugissante. Lord George Gordon était entré dans la salle, tenant à la main une pétition protestante. La discussion commença. De temps en temps, on entendait ceux du dehors frapper aux portes à coups redoublés. Plusieurs fois, pendant le débat, lord George Gordon sortit pour aller dénoncçr au peuple ceux par qui la pétition était combattue, «c Si quelqu'un entre, vous êtes mort ! » lui cria un de ses parents, le colonel Murray, en mettant la main sur la garde de son épée. Un détachement de soldats parut, la foule se dispersa. Hais cette scène n'était que le prélude d'affreux désordres, qui durèrent toute une semaine. Les chapelles des ambassa* deurs catholiques furent incendiées, les prisons enfon-
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cées ; la maison de lord Mansfield fut réduite en cendres, avec les livres rares et les manuscrits précieux qu'elle contenait. Sur Tordre que George III en donna person* nellemeot, les sabres sortirent du fourreau. Le sang coula; et ce ne fut que après une lutte meurtrière, que la ville cessa d'être éclairée par des torches incendiaires et cessa de retentir du cri : No popery !
Grâce au ciel, les récents troubles de Birmingham ont produit des résultats moins désastreux; mais ils ont le même caractère, plus politique que religieux, et procèdent de la même cause. Le peuple ici est capable d'intolérance, si je ne me trompe, en haine de Tintolérance, et capable de tyrannie, par amour de la liberté.
Ainsi s'explique, selon moi, l'opposition violente que rencontra, en 1829, l'émancipation des catholiques ; car on se tromperait fort, si Ton s'imaginait que cette granrfe et belle mesure fut populaire. Elle provoqua, au contraire, sur tous les points du royaume, les protestations les plus passionnées. Les adversaires du bill d'émancipation remplirent la place publique du bruit de leurs clameurs ; et le succès de leurs meetings, la véhémence de leurs adresses, le nombre des signatures qui couvrirent leurs pétitions, montrèrent combien l'émancipation des catholiques avait encore, dans la libre Angleterre, de convictions contre elle. Les intelligences élevées applau« dirent, et la majorité du peuple gronda.
Que ce défaut d accord entre l'instinct populaire et la raison des esprits cultivés n'ait pas entièrement disparu, c'est ce que prouve la contre^émeute de Birmingham, rapprochée de la tolérance qui marque les actes du gouvernement, inspire la législature, et se manifeste par la presse.
De quel côté y a«t-il erreur? Est-ce la défiance vigilante des uns qui a tort? est-ce la généreuse et fière confiance des autres? Quant à moi, je suis pour la tolérance quand
même, pour la liberté de conscience accordée à ceux qui la combattent, pour la peine de mort abolie comme moyen de couper court aux meurtres, pour le soleil versant des torrents de lumière sur ses obscurs blasphémateurs. * Mais à qui la faute si, en Angleterre, le peuple a tant de peine à se délivrer de la crainte de voir les progrès de i'uUramontanisme tourner au détriment de la raison, de la science et de la liberté? Qu'on relise l'encyclique du 8 décembre 1864 : la réponse est là.