LES PHÉDIGATIONS DE MURPHY A BIRMINGHAM
maternelle une jeune fille de seize ou dix-sept ans, qu'on avait conduite, cachée, dans un asile mystérieux, pour l'arracher au vice, assurait*on, et que sa mère redemandait à grands cris. Les journaux s'étaient emparés de cette affaire, diversement racontée, mais qui présentait des c6tés louches. Il était, en outre, question d'une nonne, Mary Ryao, tradnée en Belgique, malgré ses protestations désespérées, et d'une autre, qui s'était enfuie de son couvent, mais qu'on y avait ramenée de force, pâle, hors d'elle-même, et toute frémissante de (erreur. Èaûn^ d'étranges bruits avaient couru sur le régime intérieur de certains établissements religieux que le pouvoir* laissait vivre, bien que la loi les eût interdits, et dont l'existence était absolument murée.
Que rumeurs ou récits fussent vrais ou faux, en deçà, ou au delà, ou en dehors de la vérité, toujours est-il qu'on ' pouvait croire une assemblée protestante disposée à ordonner une enquête. C'est ce que M. Newdegate demanda, le 3 mars 1865, à la Chambre des communes. Il ne demandait que cela. Eh bien, cela même lui fut refusé, et, quant à M. Whalley, pauvre orateur, à la vérité, son discours n'eut qu'un immense succès de rire. Sir George Grey,au nom du gouvernement, avoua qu'il était contraire à la loi d'admettre dans une communauté religieuse des personnes qui se lient par des serments ou par des vœux; mais il soutint qu'il n'était ni nécessaire ni sage de tenir la main à l'exécution de mesures restrictives, prohibitives, toujours difficiles à maintenir. Et la chambre lui donna raison. Le culte, même exagéré, de la tolérance l'emportait, dans une assemblée législative protestante, sur celui de la loi.
Mais qu'est-il besoin de remonter si haut? Le 28 mars dernier, n'avons-nous pas vu la Chambre des lords se frapper la poitrine, et s'accuser bien haut d'avoir péché contre le principe de tolérance, en répondant à l'agression
papale de 1850 par l'adoption du bill qui défendait aux dignitaires de l'Eglise romaine dans ce pays de prendre les titres d'archevêque ou d'évêque de telle ou telle province anglaise, de tel ou tel diocèse anglais? Ce fut un spectacle, plaisant en apparence, mais, au fond, d'une signification profonde, que celui de lord Derby, de lord Kimberly, de lord Grey, du marquis de Clanricarde, du comte Stanhope, venant tous, l'un après l'autre, dire leur acte de contrition, à propos d'un bill qui, après tout, s'expliquait de reste par la prétention qu'en 1850, Rome avait affichée de traiter l'Angleterre protestante en pays conquis.
On sait que VEcclesiastical Titles bill ne fut jamais qu'une lettre morte. Le cardinal Wisemann, au lieu de s'appeler archevêque de Westminster s'appela, faute de mieux, archevêque dans Westminster, et l'on fermâtes yeux sur cet expédient, imaginé pour éluder la loi. Les évoques purent se parer tout à leur aise des titres que le pape leur avait conférés. La loi n'exista que comme réponse à un défi, que comme sanction d'une protestation nationale. Mais, même comme telle, les Anglais n'ont pas voulu qu'elle existât plus longtemps; et, le 18 mars de cette année, son abrogation donnait lieu à la scène que je viens de rappeler.
Reste à concilier avec ce sentiment si élevé, si fier, l'entraînement fanatique et brutal auquel a bédé la partie protestante de la population de Birmingham. Serait-ce que le principe de tolérance n'a fait encore que la conquête des esprits cultivés, en Angleterre, et y a contre lui, en ce qui concerne Rome, l'instinct du peuple? La question est intéressante à examiner. C'est ce que je ferai dans une prochaine lettre.
28 juin.
L'Angleterre est dans un cruel et singulier embarras. Elle qui aimait tant à dormir sur l'oreiller de la paix, la voilà qui est amenée à se tâler les reins et à se demander si elle ne fera pas la guerre. Faire la guerre, dieux bons! Et à qui? Ce n'est pas à la France, qui ne songe guère à Anvers. Ce n'est pas à la Prusse, qui ne pense pas à rentrer dans la forteresse du Luxembourg. Ce n'est pas à la Russie, qui s'abstient jusqu'à nouvel ordre de mettre le feu à la question d'Orient et qui laisse en paix pour le moment « l'homme malade ». C'est à... Devinez ! Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille. Jetez-vous votre langue aux chiens? Eh bien, c'est à Sa Majesté catholique l'empereur Théodore, une des providences terrestres de l'Abyssinie.
Et ce qu'il y a de plaisant, c'est que l'Angleterre est en difficulté avec un sauvage africain, pour avoir manqué à son égard aux règles les plus élémentaires de la civilité puérile et honnête.
Voici l'histoire.
Il y a quelque vingt ans, on imagina d'envoyer un consul anglais à Massowach, une des portes par où on pénètre en Abyssinie. Ce consul était M. Walter Plowden, esprit hardiy très enclin aux amitiés aventureuses. M. Plowden trouva moyen de. se lier avec un des rois du pays, Bas- Ali; et, Bas-Ali ayant été supplanté par son beau-fils Théodore, celui-ci trouva dans M. Walter Plowden un homme
iM DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
digne de ses bonnes grâces. Le fait est que le consul anglais perdit la vie, en 1853, dans un combat livré parThéodore à je ne sais plus quel chef du pays. Achille vengea la mort de Patrocle en tuant Hector et en le traînant trois fois autour des murs de Troie, attaché par les pieds à son char; non moins fidèle à Tamitié, Théodore immola toute une tribu aux mânes du consul anglais, et, pour mieux hoiuorer la mémoire de son ami, il creva les yeux à plusieurs de ses proches.
fl croyait, après cela, avoir pour jamais touché le cœur de l'Angleterre. D'autant que M. Plowden avait eu soin de faire briller à ses yeux la perspective d'une alliance qui le mettrait à l'abri de tout danger du côté de l'Egypte. H comptait sans son h6te.
Lord Russell, alors ministre, n'a, paraît-il, aucun goût pour les empereurs captés. Cependant, il ne dédaigna pas de remplacer M. Plowden à Massowach par le capitaine Cameron, auquel il recommanda bien de ne pas se mêler des affaires intérieures de l'Abyssinie.
Malheureusement, c'est la maladie de lord Russell d'intervenir sans cesse en protestant de son horreur pour tout acte d'intervention. Dans les instructions mêmes où il enjoignait au capitaine Cameron de se tenir à l'écart, il lui prescrivait de veiller attentivement à ce qui se passerait là-bas, soit sur les côtes, soit dans l'intérieur du pays, et, si plusieurs candidats s'y disputaient le pouvoir, de travailler à les mettre d'accord.
C'est une loi de la statique, que, lorsque deux forces égales opposées sont appliquées à un corps, ce corps reste immobile. Les instructions du capitaine Cameron étant tout à la fois d'agir et de ne point agir, l'immobilité aurait dû lui convenir : Massowach n'est pas sur le territoire abyssinien; Massowach est séparé du centre de la population abyssinienne par une distance de plus de cent lieues; le capitaine Cameron n'avait qu'à y vivre tranquille.
UM EMBARRAS. m
Mais il prit à ia lettre^ héïas ! l'obligation de veiller à ce qui se passait là*bas; et, comme il n'y ayait pas moyen de voir ce qui avait lieu dans l'intérieur du pays, il se rendit à Gondar, auprès de l'empereur Tliéodore. Et pourquoi non? Sa Majesté ne professait-elie pas, après tout, le christianisme? ne brûlait-elle pas d'entrer en relations amicales avec l'Angleterre? n'avait-elle pas crevé les yeux aux uns et massacré les autres, par attachement pour un consul anglais? Quelle raison y avait-il pour que le capitaine Cameron ne succédât point à M. Plowden dans la faveur de l'empereur Théodore?
Il était si naturel de l'espérer, que l'arrivée du capitaine Gameron combla de joie ledit empereur. Il ne douta plus que l'Angleterre ne lui tendit les bras, et, sans plus tarder, il écrivit à la reine Victoria une lettre où il lui demandait de consentir à des rapports diplomatiques. C'était une lettre autographe, s'il vous platt. Six mois, huit mois, dix mois, douze mois s'écoulent. Point de réponse. Les empereurs, sauvages ou non, sont susceptibles; c'est là leur moindre défaut. Théodore trouva qu'on manquait envers lui, non seulement aux lois de l'étiquette, mais à celles de la politesse. Pour comble d'outrage, ce qui arriva, au lieu de la réponse qu'il attendait, ce fut une dépèche qui enjoignait au capitaine Gameron de retourner bien vile à Massowach, en lui reprochant les dispositions amies qui l'avaient conduit à Gondar. Là-dessus, conformément â la doctrine du péché originel qui nous punit, tous tant que nous sommes, de la désobéissance d'Adam à laquelle nous ne pouvons mais, l'auguste prince ordonna de charger de chaînes le pauvre capitaine Gameron et les Anglais sur qui l'on put mettre la main.
Il n'y avait, pour l'Angleterre, que deux partis à prendre : ou intimider le despote africain, ou le fléchir. On essaya de le fléchir. Mais, en Orient, on ne croit qu'à la force. Théodore, jusqu'à ce jour, s'«8t montré inflexible.
in DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
On lui a envoyé des compliments; il en a fait fi. On lui a envoyé des présents, il les a refusés. On lui a envoyé un porteur de bonnes paroles, il Ta jeté, celui-là aussi, en prison.
Et voilà ce qui embarrasse TAngleterre.
La question n'est pas en effet facile à résoudre.
La guerre est ce que l'Angleterre croit devoir au soin de sa dignité et à la sécurité de ceux de ses enfants qui vivent ou voyagent en pays étranger. L'Angleterre n'existe pas en Angleterre seulement, elle existe un peu partout; et, à cause de cela même, elle est plus intéressée qu'aucune autre nation du monde à faire du seul titre d'Anglais un bouclier pour quiconque le porte. On connaît cette belle parole d'un matelot anglais, injustement misa mort loin de sa terre natale : « Je lègue ma vengeance à Dieu et à mon pays. » C'est le sentiment exprimé par ces paroles, c'est la certitude d'être protégés sur tous les points de la terre par la sollicitude de leur grande patrie, qui a toujours rendu les Anglais, hors de chez eux, si pleins d'assurance et si fiers. Chacun d'eux, suivant lord Palmerston, doit avoir pour devise : Civis romanus sum. Il s'agit de savoir si cette politique non moin^habile que hautaine sera aujourd'hui abandonnée.
L'Angleterre a d'autant plus raison d'y regarder à deux fois, que sa puissance en Orient repose prmcipalement sur son prestige. Ce prestige évanoui, son empire des Indes est menacé. La campagne entreprise au commencement de ce siècle, pour chasser d'Egypte les Français, la conquête d'Aden, les expéditions dans le golfe Persique, tout a contribué à créer aux Anglais, dans ces parages, une force morale considérable; mais que deviendrait cette force morale lorsque les Orientaux sauraient qu'il a été donné à un petit chef semi-barbare de braver l'Angleterre, et de la braver impunément?
D'un autre côté, une expédition en Abyssiuie n'a rien
de bien aimable. On ne saurait y dépêcher, pour commencer, moins de 10000 hommes, qu'il faudrait, selon toute probabilité, soutenir par une, par deux, ou peut-être par trois armées composées d'un égal nombre de soldats. On aurait à s'engager dans une contrée presque inconnue où la victoire serait sans gloire, et la défaite désastreuse. Calculer d'avance ce qu'une guerre de ce genre coûterait en hommes et en argent,* impossible, les données manquent. Et puis les avenlures lointaines sont à la baisse. L'expédition du Mexique est là !
L'Angleterre, à la vérité, pourrait se faire aider par l'Egypte. Mais c'est alors surtout qu'elle risquerait de perdre son prestige. Incapable d'avoir raison par elle^ même de qui la défie, ne donnerait- elle pas aux Orientaux une petite idée de sa puissance? D'ailleurs, l'assistance de l'Egypte lui susciterait un surcroit de dangers, elle rallierait, par la haine que l'Egypte inspire en Abyssinie, les factions qui, aujourd'hui, s'y combattent.
Mais l'objection la plus grave est celle-ci : Que deviendraient, répée une fois sortie du fourreau, les malheureux prisonniers qu'on veut sauver? Vendredi dernier, lord Derby, interpellé sur la question abyssinienne, dans la Chambre des lords, — carily a, qui l'aurait jamais pensé? une question abyssinienne, — répondit que, sur ce point, beaucoup de réserve était nécessaire, dans l'intérêt même des captifs. La déclaration est significative; elle est presque tragique. Entre les mains de Théodore, il est clair que le capitaine Cameron et ses compagnons sont des otages. Plus on croit cet homme cruel, plus on songe au danger d'exciter les tigres!
Vous le voyez, le problème, comme je vous le disais, n'est pas facile à résoudre.
Ce que c'est pourtant que délaisser une lettre sans réponse !
GK QUE L'ÉGLISE ANGLICAxNE REPOUSSE ^DANS Lb CATHOLICISME, C'EST LE HUMANISME. POURQUOI?
30 jain.
Je reprends mon avant-dernière lettre.
A Birmingham, la lutte était entre catholiques et protestants, c'est vrai ; mais c'étaient des Irlandais que ces <îatholiques, et ces protestants étaient des Aneriais. Dans le choc de deux croyances, il y avait le choc de deux races. Il n'aurait probablement pas sufli de quelques paroles grossières pour embraser tout un quartier, si les enfants de rirlande n'avaient pas toujours devant les yeux Tirlande humiliée, désespérée; et, d'un autre côté, le protestantisme n'aurait pas été pris de rage, si l'idée que des Irlandais prétendaient rester maîtres du pavé n'avait enflammé dans la plèbe anglaise ce sentiment de supériorité méprisante et farouche dont, à l'égard de la plèbe irlanilaise, elle est animée.
Mais, cette question de nalionalité'mise à part, il est certain que les troubles de Birmingham ont fait éclater un genre de haine qui semble être bien véritablement la haine de Rome. Seulement, il s'agit de savoir quel est au Juste le caractère de cette haine qui, après avoir cessé d'agir sur les couches supérieures de la société, en habite toujours et en remue de temps en temps les profondeurs. Accuse-t-elle, dans la masse du peuple, le règne prolongé du principe d'intolérance religieuse? Procède-t-elle d'une ignorante et fanatique opposition au grand culte de la H* berté de conscience? Il faut* s'entendre : ce qui ne préoc-
ce QUE L'E&LISE ANOLI€ANB REPOUSSE. i9S
cnpe plus guère ni le gouvernement, ni |^ Chambre des lords, ni la Chambre des communes, ni la classe des politiques et des lettrés, mais ce qui continue à préoccuper le peuple, c'est le danger d'accorder les bénéfices de ia tolérance à une doctrine qui est intolérante et qui s'en Tante ; c'est le danger de réclamer la liberté pour ceux dont le chef excommunie la liberté ; c'est le danger de laisser toute latitude à un culte par qui les autres cultes sont proscrits, et de faire une large place dans l'État à des croyances qui, par l'organe de leur représentant suprême, proclament leur droit à dominer l'État, à l'asservir.
Elle est noble sans doute et profonde, la politique qui consiste à invoquer la raison, même au profit de qui la combat; mais ce n'est pas en un jour que l'instinct populaire s'élève à de telles hauteurs.
En Angleterre, le peuple se dit : « La liberté que les sectateurs de Rome brûlefft de posséder, c'est la liberté d'être les maîtres : ils ne l'auront pas! h
Il se dit encore : « Des Anglais ne sont pas faits pour subir le joug, quel qu'il soit, d'une puissance étrangère. »
Cette passion de l'indépendance, cette âprelé de l'orgueil insulaire, on les retrouve presque à chaque page de rhistoire des Anglais. La réformation, en ce qui les concerne, est sortie de là.
La loi qui, sous Edouard III, interdisait les appels au pape, sous peine d'emprisonnement, et le fameux acte de prœmunire, qui date du règne de Richard II, font partie du mouvement historique auquel dut obéir Henri VIII.
Au fond, ce prince s'accommodait à merveille de la doc* trine catholique, au point de vue purement religieux. Il en conserva tout ce qu'il put en conserver. Mais il ne voulut pas que te pape trônât au-dessus de lui. Et, en cela, son orgueil se trouva d'accord avec la fierté anglaise.
Jacques I*' était animé du même esprit lorsque, plus
tard, il disait : T aimerais fort la papautéy si le pape ne prétendait pas gouverner les rois.
Des TRENTE-NEUF ARTICLES qui, SOUS le règne d'Élisabetby^ lixèrent les bases sur lesquelles repose tout Tédifice de rÈglise anglicane, le plus caractéristique est le trenteseptième, qui proclame la reine chef suprême de la religion. En réalité, le principal résultat de la reformations chez les Anglais, a été la substitution d'un pouvoir national à un pouvoir étranger, dans le gouvernement des choses spirituelles. Pour eux, le pape est c Vévéque de Rome >, rien de plus. Ce n'est pas contre le catholicisme que l'Église anglicane s'élève, puisqu'elle se proclame l'Église catholique par excellence : ce qu'elle repousse, c'est le rbmanisme.
Il est très vrai qu'entre elle et l'Église romaine, les TRENTE-NEUF ARTICLES Ont établi, même en ce qui concerne les doctrines, une ligne de démarcation assez profonde. Déclarer que ce qui est contenu dans les Écritures suffit au salut; subordonner à la grâce le mérite des bonnes œuvres; rejeter le purgatoire, l'adoration des images, l'invocation des saints; nier la présence réelle; remplacer, dans les prières publiques, la langue latine, que le peuple ne comprend pas, par la langue que le peuple parle, c'était rompre avec Rome sur des points qui ne sont assurément pas sans importance. Et cependant, sous le rapport du rituel et des tendances, on peut dire que les législateurs de l'Église anglicane la placèrent aussi près de Rome que de Genève : d'où ce mot de lord Chatham : L'Église d'A ngleterre est papiste dans sa liturgie^ calviniste dans ses articles et arménienne dans son clergé.
Où donc est le trait essentiellement distinctif ? Dans la répugnance des Anglais à se courber, de« quelque façon que ce soit, devant une souveraineté étrangère, répugnance qui, née d'un vif sentiment de lierté nationale.