LES VISITEURS BELGES A LONDRES
Heureusement, il y a lieu d'appliquer, en cette occa? sion, la commode théorie de la division du travail. A Leurs Majestés Orientales, les splendeurs de l'accueil officiel; aux soldats civiques de la libre Belgique, les empressements de la bienvenue populaire.
Et, quand je fais de la sorte deux parties distinctes, j'ai mes raisons, croyez-le bien.
Si les belges en s'embarquant sur le SérapiSy ont cru que le peuple Anglais les recevrait à bras ouverts, ils ne se sont certainement pas trompés. C'est à qui les fêtera. Partout où ils ont paru en corps, ils ont été acclamés avec cet enthousiasme violent dont l'Angleterre seule connaît les éclats. Le soir même de leur arrivée, beaucoup d'entre eux ont eu un avant-goût de la réception que leur réservait le sentiment populaire, dans l'Alhambra, cette vaste salle de rafraîchissements qui est une salle de concert, qui est une salle de spectacle, qui est un café chantant, qui est... que n'est-elle pas? D'abord ils n'ont pas eu à payer pour entrer, fi donc ! On ne prend pas ici la monnaie belge. Et de quelle ovation ils ont été l'objet ! On a joué la Brabançonne, cela va sans dire. Or la première note avait à peine retenti, que toute la salle était debout. C'est la tête nue, c'est la pâleur de l'émotion sur le visage, que les Anglais ont écouté, accompagné , applaudi le chant national de la Belgique. Les dames du ballet étaient parées des couleurs belges, et, lorsqu'on a agité sur la scène, fraternellement unis, un drapeau belge et un drapeau anglais, les applaudissements ont été de ceux pour lesquels on emploie en Angleterre le mot tremendous, et qui rappellent ces acclamations dont les Grecs disaient qu'elles faisaient tomber les corbeaux dans le cirque.
Que le sentiment qui s'est manifesté avec une vivacité «î sympathique' à l'Alhambra soit universellement répandu, c'est certain. Si les soldats citoyens belges ont le
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goût du spectacle, je ne doute pas que toutes les portes de tous les théâtres s'ouvrent d'elles-mêmes devant eux. Un Belge de ma connaissance qui réside à Londres, avait conduit deux ou trois arrivants dans un café. Quand vint le quart d'heure de Rabelais, la dépense se trouva payée d'avance : « On ne prend pas ici la monnaie belge. :» L'hospitalité du comptoir, dans un public-house, et ea Angleterre ! Le trait est caractéristique.
Voilà ce qui est pour la spontanéité populaire. Mais, quant à la réception officielle, je crains bien que les effets ne répondent pas entièrement à la bonne volonté. Les Anglais, il faut bien le reconnaître, n'ont pas, en matière de démonstrations collectives, le sens de l'ordre, le génie de l'organisation. Ils apportent en général, dans leurs arrangements, une maladresse, une gaucherie, qui les exposent à être jugés d'une manière défavorable par ceux qui ne les connaissent pas ou les connaissent mal. Rien de plus curieux, par exemple, que l'anxiété des membres du comité de réception, à la nouvelle qu'au lieu de 1000 visiteurs qu'on attendait d'abord, on aurait à en recevoir plus de 2000. On eût dit que c'était la mer à boire. Et cependant quelles ressources n'avait pas à sa disposition, dans un pays comme celui-ci, et quand chacun ne demandait qu'à lui faciliter la besogne, un comité composé d hommes tels que le duc de Manchester, le colonel Loyd-Lindsay, sir Benjamin Phellips, le vicomte Bury, le comte de Warwich, etc. : influence sociale, richesse, intelligence, zèle, fierté patriotique, ardent désir de bien faire, tout était là... tout excepté le génie de l'organisation.
Le programme des fêtes préparées pour les visiteurs belges laisse assurément peu de chose à désirer. On leur montrera ce qui est digne d'être vu. lis iront à Wimbledon où le prince de Galles donnera une médaille à chacun d'eux. Ils iront à Windsor, où on leur servira
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un banquet, que la reine, selon le terme sacré, honorera de sa présence. Ils seront traités par Miss Burdett Couts, qui puise dans sa prodigieuse opulence le droit de représenter la générosité nationale. G*est à merveille; mais la question n'est pas seulement de rédiger un programme : le point essentiel, c'est l'exécution, et l'exécution risque de créer de grands désappointements, à en juger par ce qui s'est passé hier à Guildhall, où le lord maire devait faire, aux hôtes dé la nation anglaise, les honneurs de la Cité, en leur offrant un déjeuner... de lord maire.
Il avait été convenu qu'à onze heures les visiteurs Belges se réuniraient dans le quadrangle de <x. Somerset- House, » pour se rendre de là au banquet municipal. Et, en effet, à onze heures, on voyait arriver au lieu du rendez-vous les chasseurs éclaireurs de Bruxelles et le corps des volontaires sous la conduite de leurs officiers : le commandant en chef, colonel Grégoire, M. de l'Eau d'Andrimont, le colonel Vanderstracten Demeurs, le colonel David. A onze heures et demie, le clairon, sur l'ordre du colonel Grégoire, ayant donné le signal de la marche, la troupe civique a pris le chemin de Guildhall, le long du Strand, de Fleed street, de Cheapside, sur une ligne bordée de spectateurs qui se répandaient en acclamations paternelles et de spectatrices qui agitaient leurs mouchoirs. — Je ne dois pas omettre — ce détail intéressera le public — qu'on a fort remarqué la bonne tenue de ces hommes et la bonne mine de plusieurs. Ge sont là choses auxquelles femmes se connaissent et plus d'une m'a fait à cet égard ses confidences.
A Guildhall — hélas! c'est à cet endroit que l'histoire s'assombrit — les hôtes de l'Angleterre ont dû éprouver quelque surprise en trouvant la salle du banquet déjà envahie par je ne sais combien de convives indigènes qui avaient pris place sans plus attendre et semblaient ne
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consulter que l'impatience de leur appétit. Le dirai-je? Pendant que des Anglais, en haut, se livraient gaiement au plaisir de la table, il y avait en bas, dans King street, au nombre de deux ou trois cesls, des hôtes de l'Angleterre qui se morfondaient, et étaient réduits, en attendant que leur tour vint, à se nourrir de musique. Ajoutez à cela que les tables étaient assez mai servies — circonstance tristement remarquable, quand on songe que les vertus de l'amphytrion sont au premier rang de celles qui constituent un vrai lord maire.
Somme toute, l'affaire du déjeuner de Guildhall a été bien près d'être a failure. Mais je dois le dire à l'honneur des Belges, ils ont gaiement et noblement fait la part des embarras que leur nombre pouvait avoir causés aux organisateurs de la réception, et n'ont tenu compte que du bon vouloir qui leur était manifestement et incontestablement témoigné. Bien que les toast consistent toujours en félicitations mutuelles, ceux qui ont été prononcés à Guildhall ont eu, si je ne me trompe, un accent sympathique plus marqué qu'à l'ordinaire, et c'est du fond du cœur que les Anglais présents ont applaudi au toast porté par le colonel Grégoire, qui, par parenthèse, s'est exprimé en excellent anglais.
Et maintenant, quelle est, au juste, la signification de cet échange d'assurances amicales? Il s'explique suffi* samment sans nul doute, par ce fait que la Belgique est, comme l'Angleterre, une monarchie constitutionnelle, un pays travailleur et un pays libre. Hais n'y aurait-il pas dans tout ceci un dialogue sous-enjtendu ?
Demande : a Si la France impériale attaquait notre indépendance, le souffririez-vous ? »
Réponse : « Non. >
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L'Angleterre est en frais d'hospitalité. Elle reçoit visites sur visites. Après le vice-roi d'Egypte, les gardes civiques belges; après les gardes civiques belges, le sultan.
Ce qui me frappe le plus dans le spectacle que j'ai sous les yeux, c'est ce besoin dont tout le monde est tourmenté de voir de près^ de contem||Vler longuement et d'acclamer la (uiissance, dans le premier venu qui se trouve en porter les insignes. Jamais je n'ai mieint compris combien peu La hauteur de l'âme et le génie sont nécessaires pour gouverner le troupeau humain.
Il y a quelque quinze jours, j'étais au Jardin zoologique de Londres. C'était un dimanche. Dans la saison où nous sommes^ ce jardin est, chaque dimanche, le rendezvous du monde élégant. On ne s'y occupe que très secondairement, je vous assure, des lians et des tigres, des ours et des léopards, des singes et des perroquets : les hommes s'y rendent pour passer la revue des jolies femmes, et les femmes pour passer la revue des toilettes. On imaginerait difÊcilen^nt une réunion plus brillante. Elle représente les rangs, la richesse, les habitudes de la vie fashionable : tout ce qui semble devoir, ou blaser la curiosité, ou du moins l'empêcher de descendre à l'ébahissement. Eh bien, le jour et dans le li«u
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dont je vous parle, il y a eu un moment où cette belle foule dédaigneuse m'a rappelé la multitude indisciplinée des cockneys de Londres se pressant dans le Strand, pour ne rien perdre de la fête du lord-maire. Qu'aviezvous donc, mesdames^ à monter ainsi sur les chaises, à vous y tenir sur le bout de vos petits pieds — mieux que cela, vraiment; car j*ai vu beaucoup d'entre elles, en dépit de leurs robes traînantes, courir', à tout risque, comme autant d'écolières en vacances. Où couraientelles? Un étranger venait de paraître, qui avait un fez sur la tête. Qu'est-ce que cela? C'eut été peu de chose, si ce fez s'était trouvé sur la tète d'un pauvre grand homme. Mais l'étranger était un souverain!
J'étais dans Saint-James Park lors de l'arrivée du sultan, qui s'avançait, non pas même à cheval, mais en voiture, au milieu d'un immense concours de peuple. Hurrah! criait le peuple ^e toute la force de ses poumons. — Et pourquoi? Était-ce le souvenir des Candiotes égorgés qui provoquait ces acclamations ardentes? Impossible. Était-ce l'empressement du successeur des califes à venir de si loin courtiser la philosophie occidentale? Quelque flatteur que cet empressement puisse paraître à la vanité des giaours, il ne suffit pas pour expliquer une ovation populaire. Et, quant aux devoirs de Thospilalité, l'enthousiasme, que je sache, n'en fait point nécessairement partie. Mais les potentats ont sur la servilité humaine, en leur simple qualité de potentats, des droits qu'elle n'est pas près de leur contester ! C'est assez que le sultan soit le sultan.
On l'a donc traité comme tel.
Lundi dernier, à l'Opéra italien, on payait jusqu'à deux francs par minute pour dévorer des yeux pendant deux heures Sa Majesté Impériale.
Mardi, sa présence au Palais de Cristal était une fortune pour cet établissement.
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Mercredi, la revue navale qui devait avoir lieu en son honneur, attirait à Portsmouth une multitude innombrable, quoique le temps fût affreux et menaçât de gàlcr entièrement le spectacle, menace qui ne s'est que trop réalisée.
Hier jeudi, dans la matinée, on ne parlait que de la réception qui, le soir, attendait le « grand Turc » à Guildhall, et dont on disait merveilles. Chacun voulait être de la fête. Les demandes d'admission pleuvaienl à Mansion-House. Et comment décrire la douleur de ceux qu'on refusait? Manquer l'occasion d'entendre un bon concert, de faire un bon souper, d'assister à un bal charmant, et de respirer, pendant toute une sokée, le même air que la famille royale, passe encore; mais manquer l'occasion de voir de près un sultan !
Cette douleur, je ne suis pas de ceux qui l'auraient ressentie, je vous l'avoue; mais, enfin, je n'ai pas eu à me faire un mérite de mon indifférence, ayant été du nombre des élus. Et, pour dire vrai, je suis charmé d'avoir appris ce dont les Anglais sont capables en matière de fêtes.
Les Anglais n'aiment pas — c'est bien naturel — qu'un étranger les critique; mais c'est une de leurs manies d'aimer fort, quand ils sont entre eux, à se critiquer eux-mêmes, et ils se livrent à ce genre de plaisir avec une inflexibilité d'appréciation, avec une exagération de modestie, qui m'ont quelquefois étonné. « On s'entend mieux à ces choses-là en France (they manage those things belter in France) » est une de leurs phrases favorites et ils ne l'emploient jamais plus volontiers qu'en parlant de tout ce qui tient à la science de l'arrangement, au génie de l'organisation. Celte fois, s'ils murmurent encore, c'est qu'ils seront, en ce qui concerne leurs aptitudes, bien difficiles à contenter. Il n'est que juste de dire qu'hier au soir, le lord maire et la corpo- VII. 13
ration de la Cité de Londres ont bien mérité de la patrie. L'Angleterre a sujet d'être fière de l'ordre et de la libéralité avec lesquelles l'hospitalité municipale a été exercée en son nom. A part un porche classique, qu'on avait cru devoir ajouter — pour des raisons d'utilité, je suppose, — au célèbre édifice gothique si connu sous le nom de Guildhall, le bon goût n'avait rien à reprendre aux préparatifs, et l'on avait habilement réuni tout ce qui pouvait contribuer à l'effet de l'ensemble. Le nombre des candélabres, la richesse des tentures, la profusion des fleurs, l'éclat et la variété des uniformes^ le luxe des toilettes et la beauté des femmes, dans un pays où elles sont si belles, formaient un coup d'œil qui a sans doute donné à l'hôte oriental de l'Angleterre une idée favorable des splendeurs et des séductions de l'Occident.
Et ce qui l'aura aussi, je pense, beaucoup frappé, c'est l'aspect que présentait la ville, le long de sa route, depuis « Buckingham palace j» jusqu'à Guildhall. Des milliers de drapeaux et de bannières flottaient du haut des maisons et en travers des rues. Pas de fenêtre qui ne fût garnie^ de spectateurs, hommes, femmes, enfants. Sur deux lignes immenses, la foule se pressait, aussi serrée, aussi compacte, aussi curieuse, et presque aussi sympatique en apparence que lors de l'entrée de la princesse Alexandra.
Il était six heures et demie lorsque le sultan, accompagné de sa suite et escorté par un détachement des horse-guards, a quitté le palais de Buckingham, et il était sept heures et demie lorsqu'il est arrivé à Guildhall. Or, dès cinq heures, les invités du lord maire, et ils n'étaient pas moins de trois mille, avaient rempli la salle destinée à les recevoir. C'est assez dire que l'attente a été longue. 11 a fallu passer deux heures et plus à entendre la musique des gardes et à regarder soit les dames et leurs toilettes, soit les dignitaires civils ou mi-
litaires, et leurs uniformes. Ce que c'est que d'avoir à tuerie lein{>s! Croiriez-vous qu'au sein de cette foule de gens bien élevés, il y a eu comme une petite émeute? Certains assistants, parmi lesquels des dames, s'étant avisés de monter sur leurs chaises pour mieux jouir du coup d'œil, les eris : « Assis! Descendez! (Downf Offthe cAatrs /) ^ ont retenti avec tant de force, et, pendant quelque temps, avec si peu de succès, que j'ai vu le moment où la police se mettrait de la partie. Sauf ce léger incident^ tout s'est passé on ne saurait mieux.
k une des extrémités de Guildhall, faisant face à la galerie que semblent garder les gigantesques statues de G(^ et de Magog, et qui avait été réservée aux musiciens, s'élevaient trois trônes : celui du centre, pour le sultan; celui de droite, pour le prince de Galles; celui de gauche, pour le lord maire, ainsi que l'indiquaient les armes de la Cité de Londres : la croix et le poignard.
À sept heures moins un quart, le son des trompettes a annoncé l'entrée d'un personnage royal. C'était le duc de Cambridge, dont l'arrivée n'a précédé que d'une quinzaine de minutes celle du prince de Galles.
Dois-je absolument décrire à mes lecteurs le costume du duc de Cambridge, et leur apprendre, entre autres choses d'un suprême intérêt, qu'il donnait le bras à la grande duchesse de Mecklembourg-Strélilz ; qu'après lui menaient le prince Teck et la princesse Marie de Cambridge; que le prince avait fort bonne mine dans son uniforme bleu de hussards; que l'héritier présomptif de la couronne donnait le bras, lui, à sa sœur la princesse Louise de Hesse, etc., etc.? Il y a des gens ainsi faits^ qu'un roi qui éternue leur paraît imprimer une secousse au monde, et qu'à leurs yeux l'histoire serait sans valeur, si elle oubliait de noter à quel moment précis un inortdl auguste a daigné se moucher. La nature m'ayant refusé non seulemeut le talent de mettre en saillie l'im^
portance de ces détails, mais même rintelligence nécessaire pour les comprendre, j'abrégerai d'autant mon récit. A plus forte raison, in'absliendrai-je de compter sur mes doigts le nombre des ducs, le nombre des marquis, le nombre des comtes, le nombre des vicomtes, le nombre des barons et des baronets, qui figuraient à la réception du sultan. Le Times vous donnera le chiffre exact, et vous dira les noms par-dessus le marché. Tout ce que je puis faire, c'est de vous dire, eu égard à la circonstance, que le sulian, lorsqu'il a enfin paru, a été très bien accueilli ; qu'il portait le ruban bleu de Tordre de la Jarretière, lequel lui avait été conféré par la reine, vendredi dernier, à Spithead; qu'il avait avec lui son tout jeune fils, Izzedin effendi; qu'il semblait se porter à merveille, lui, (c l'homme malade >, et que son calme oriental n'était pas sans laisser percer un sentiment de satisfaction. Une harangue, heureusement fort courte, lui ayant été lue par le recorder de la Cité, il a dicté à Musurus pacha, son ambasadeur en Angleterre, une réponse, fort courte aussi, que celui-ci a prononcée, traduite en anglais. Elle consistait dans cette déclaration significative :
« J'ai eu deux objets en vue en visitant cette partie et d'autres parties de l'Europe : d'une part, j'ai voulu voir, dans ces centres de civilisation, ce qui reste encore à faire pour compléter l'œuvre que nous avons commencée; d'autre part, j'ai voulu montrer le désir que j'éprouve d'établir, non seulement parmi mes sujets, mais entre mon peuple et les autres nations de l'Europe, ce sentiment de fraternité qui est le fondement du progrès et la gloire de notre siècle. »
Cela dit, il a reçu du lord maire, renfermée dans un coffre d'or, l'adresse que le recorder avait lue. Alors a été donné le signal du concert, où l'on a entendu MM. Naudin et Graziani, mademoiselle Lucca, M. Sims
Reeves, M. Ciampi, et madame Lemmens-Sherrington.
Après le concert, les trois mille invités du lord maire se sont répandus dans les diverses salles où avait été servi le somptueux banquet que leur offrait la munificence municipale, pendant que le sultan, le prince de Galles, les membres de la famille royale, les ambassadeurs et une trentaine de hauts personnages, allaient souper à part dans la Chambre du conseil.
Un bal a couronné les plaisirs de la soirée.
Le sultan à Guildhali, l'étendard du prophète pacifiquement arboré sur le palais de Buckingham, voilà certes des spectacles singuliers, et qui témoignent assez des changements prodigieux qui se sont opérés dans le monde : sont-ils d'un bon augure pour la régénération de l'empire turc? Question douteuse! Elle suppose que la guérison de (c l'homme malade :» est possible : qui oserait affirmer qu'elle le soit? Abd-ul-Aziz n'a qu'une volonté forte à mettre au service des tendances réformistes qu'on lui attribue. Élevé dans le sérail, l'instruction et les lumières lui manquent. Les instruments ne lui manquent pas moins. Le Coran, d'ailleurs, est-il conciliable avec une civilisation qiie son auteur n'eut pas en vue? Les Turcs sont braves, d'une probité exemplaire, et d'une tolérance dont on aurait, au besoin, la preuve dans ce fait remarquable, que l'ambassadeur de Turquie à la cour de Saint-James est d'origine grecque et chrétien. Mais les nationalités ne se rendent pas : l'insurrection de Crète le prouve de reste; et la Russie est là, qui travaille à rendre la succession vacante.
Quand on songe à ce que l'Angleterre pourrait y perdre, on s'étonne du caractère peu politique de l'hospitalité ofl'erte au sultan. Le gouvernement, comme tel, s'est abstenu d'une manière presque complète. Il n'a pas demandé à la Chambre des communes un seul far* thing pour recevoir dignement l'hôte de la nation que
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cette Chambre représente. Il a fallu que la Cité de Londres, qui ne représente pas la nation, se mît en avant. Ce soir, on donne au sultan, dans € India house », un bal dont les frais seront payés par une misérable population de deuK cents millions d'hommes vivant à près de trois mille lieues du pays où ce bal est donné. Pendant ce temps, la reine est à Osborne. Elle a cru assez faire en venant recevoir le sultan à Windsor, d'où elle elle est repartie presque aussitôt après, et en allant lui conférer à bord du yacht le Victoria and Albert, dans la revue navale ci-dessus mentionnée, l'ordre de la Jarretière. Â la vérité, le palais de Buckingham lui aura servi de demeure. C'est heureux : le vice-roi d'Egypte, qui a quitté Londres ce matin, a couché sous le toit d'un particulier, à € Dudley house, » sans quoi il aurait risqué, Dieu me pardonne, de loger à l'auberge!
On mot sur la visite des excursionnistes belges. On lemr a envoyé, pour les transporter à Londres, un vaisseau de l'État. C'est par un tonnerre de hourras qu'on leur a souhaité la bienvenue; les mes qu'ils avaient à psûtcourir ont été pavoisées de drapeaux : ils ne se sont montrés nulle part en porps sans être ardemment acclamés par le peuple ; les particuliers se sont disputé l'honneur de les avoir sous leur toit et à leur table; à l'Alhambra, les bayadères du lieu se sont parées, à leur intention, des couleurs belges; pour leur plaire, on a joué la Brabançonne, comme si elle eût continué le G^ save tke queen; le lord maire a rempli à leur égard ses devoirs d'amphytrion avec un zèle infatigable; la foate les a vus danser dans le Strand, à leur retour de Guildhall, et n'a songé qu'à les applaudir; les saUes de spectacle se sont comme ouvertes d elles-mêmes à leur approche; on leur a ménagé, à Cremorne Gardens, à WimUedon, au « Crystal palace ]>, au Zoological Garden, des réceptions presque triomphales; pour eux, la bière et le vin deChara-
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pagne ont coulé à pleins bords; ils ont été à Windsor les hôtes de là reine absente; miss Goûts les a traités chez elle avec une magnificence toute royale; on leur a offert un bal splendide dans la salle, monstreusement spacieuse, qu'on nomme c TAgrieuItural hall }>; ils ont été, enfin, acclamés, fêtés, choyés, et par-ci par-là, si je ne me trompe, quelque peu grisés. peuple anglais, peuple inintelligible, comment se fait-il qu'ayant, sur beaucoup de points, tant de sagesse, vous ayez si peu la mesure des choses? L'Angleterre se devait certainement d'accueillir d'une manière cordiale les enfants de cette Belgique par qui ses enfants à elle avaient été si bien accueillis et qui, de toute façon, BEiérite ses sympathies. Mais un enthousiasme qui atteint de semblables proportions risque de paraître enfantia. Serait-ce qu'en recevant à hras ouvert ies gardes civiques belges, l'Angleterre furend ses précautions contre la France? Les journaut anglais afiirment que nan : hofini soit qui mal y pense ! Ceci ramène mon esprit au terme, déjà proche, de ces fêtes de l'hospitalité. DeinaiB, il&adra s'occuper de cette question d'Orient, que le coiM^ert et le hal d'hier à Guildhail n'ont pas résolue; et de celle réforme parlementaire, maintenant votée, qui cause des insomnies à H. Lowe; de la révolution sociale qui germe au fond des € Trades Unions » ; et du parti à tirer, contre elles, des crimes commis à Sheffield, comme pour servir les habiles. On va finir de s'amuser .: à demain les affaires sérieuses !