L'EMPIRE, CAUSE PERMANENTE D'INQUIÉTUD POUR L'ANGLETERRE
15 septembre.
Je VOUS disais dans ma dernière lettre que l'état de malaise où se trouve l'Angleterre a deux causes : l'une économique, — je vous l'ai expliquée, — l'autre politique... l'Empire.
Oui, c'est l'Empire, à la consolidation duquel l'Angleterre a tant et si follement contribué; c'est l'Empire qui
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condamne rAngleterre à cette inquiétude de toxis les trro* ments qui intimide le capital^ paralyse le commerce et tue la spéculation. Car ce dont on se pïaînt d'une voix si atpère en France est précisément ce dont on se plaint ici. Une anxiété vague mais persistante, une défiance mal définie mais universelle et insurmontable ; td est, ici comme en France, le trait caractérislique de la sîttratîon.
La rais(^ en est simple : on a besoin de la paix, et comment croire la paix assurée tant que l'Empire existe?
M'ëme avant la bataille de Sado^a, même avant l'apparition de «: ces points noirs >, dont il est qnesâon dans le discduTS de Lille, on ne pouvait se dissimuler, en Angleterre, qu'il y avait dans le seul fiait de Vexîstence de FEmpire quelque chose d'essentiellement incompatible avec tcB conditions normales de l'ordre européen, avec l'établissement d'une paix durable. ïl était non seulement dans les traditions, mais dans les nécessités de l'Empire que la gloire militaire fut donnée aux Français comme dédommagement de la liberté perdue. Pour Napoléon QI, non moins impérieusement que pour Napoléon P% le régime du despotisme amenait le régime des soldats. Le faux éclat des aventures au dehors pouvait seul faire illusion à la masse du peuple français sur l'opprobre de cette immobilité intellectuelle qui lui était imposée au dedans. Il fallait que ses regards se portassent sur des spectacles intérieurs, pour qu'elle oiÂliàt «de ^e regarder elle-même et d'être honteuse de sa nudité. La satisfaction vaniteuse de briller était la maladie qu'il importait de lui inoculer pour l'accoutumer à perdre l'orgueil de s'appartenir. Tout tela était dans la logique du 2 âëceml)re, comme tout cela était dans la logique du iS Lrumaire.
Ainsi s'explique la guerre de Crimée, qu*on fît sortir du plus ridicule des prétextes.
Ainsi s'explique la guerre dîtalie, qu'aucun intérêt français ne justifiait.
CAUSE JD^IKf^DIETDDE .POUA L^ANfiLETËlRRE. t»5
Ainsi s'flEplique Texpéditien du Mexique, «entreprise oonlre toutes ies lois de la pnudence et de la justice.
Éblouir la iîlrattoe, Éavlours et coûte quccoûte^ l'Empire ne pouvait vi^e qiitàretle icondition. £tie moyen d'éblouir la France .sans ikvuUeril'Ëurope?
En. 481 Si, les puiâsasnces qui renveraèrent rhamine du 18 jbnuBaaîre étaient si frappées de l'impofisibftliité où, méHie après lui, tenie politique napoléonienne serait de se maintenir sans une série presque non interrooipue de coups de théààre, qu'elles déclarèrent la dynastie «de Napoléon à jamais ^exolne du Irène, motivant cette esclnsion sur la nécessité de {>ourvair d'avance à la paix du .monde!
L'Angleterre ne manquait donc pas de «raisons, même avant Sadowa, pour èfere continuellement incertaine du lendemain. On juge si, depuis, elle doit se sentir rassurée.
Je ne connais pas un Anglais, non, .pas un^ qui ne considère comme absolument inévitable un effroyable conflit entre la Franee et la Prusse. On me dit que le prestige militaire est à la^vie de l'Empire ce que l'air est à la vie de il'homme; que ie jour du Napoléon III ne serait pas le •chef des nations iguerreyantes, il ne serait rien ; que, ce jour-là, le sol se déroberait sous lui; que la fatalité de sa situation lui prescrit d'arrêter à tout prix ila {marche ascendante de la Prusse, qu'il y va de son intérêt dynastique, iet,peut-ètre,'de plus encore. Voilà le commentaire qu'on dorme à la famofuse «phrase des « points noirs ». Et commant s'en cétosiner?
Ce qui ajoute au^Limotifs d'incert}tude,'C'est cette lametntable absence de contr61e qui fait qu'en France tout dépend des caprices d'un seul bomme. Si, en f ranoe, ia nittion avait ^oixau chapitre 4 s'il létatt .possible de jugper delà iroute où elle entrera, par ios teruiances, îles Afûnions qui prévalent soit dans la pnesee, .soit à la trabune, il ^aurait moyen de savoir d'avance à quoi s'en tenir^ on
aurait un critérium; mais, quand un homme porte la guerre cachée dans les plis de son manteau et n'a qu'à l'ouvrir pour l'en faire tout à coup tomber, n'est-il pas naturel qu'en s'endormant chacun se demande s'il ne sera pas réveillé en sursaut par le bruit du canon?
Aussi avec quelle curiosité morbide on épie les moindres actions de cet homme ! Avec quel servile empressement on cherche à débrouiller dans ses moindres démarches les mystères de l'avenir! Qu'il élève un peu trop la voix en parlant, qu'il lui arrive par hasard de faire un geste brusque, que son front se ride parce que sa digestion aurait été mauvaise, voilà — ô humiliation ! — tout le monde en Tair. Il n'en faut pas davantage pour que les capitaux prennent l'alarme, pour que le crédit se resserre, pour que la spéculation rentre sous terre!
Il est possible, à la rigueur, que la visite de Saltzbourg n'ait été qu'une visite de condoléance. Cependant, que n'y a-t-on pas vu de ce côté de la Manche? Plus de doute : le monde serait mis avant peu sens dessus dessous! Quoi de plus clair? l'empereur des Français et l'empereur d'Autriche entendaient qu'on respectât le traité de Prague ; ils s'étaient concertés, dans ce but, conlre le roi de Prusse ; et, comme il était certain que le roi de Prusse ne reculerait pas, on devait s'attendre à un bouleversement prochain.
Vous croyez, peut-être, que ces prévisions sinistres ont été dissipées par le calme et pacifique discours que le roi de Prusse vient de prononcer à l'ouverture du parlement du Nord? Eh bien, non. Le roi de Prusse a eu beau s'abstenir avec soin de toute parole irritante, de toute allusion à une ingérence étrangère, il a eu beau dire : « C'est à une œuvre de paix que vous êtes appelés, j> un pareil langage ne rassure personne. On le rapproche de celui qu'a tenu le grand-duc de Bade, et de ce rapprochement on tire des conséquences qui laissent subsister les inquiétudes.