‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 72 sur 106 · CAUSE D'INQUIÉTUDE POUR L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

CAUSE D'INQUIÉTUDE POUR L'ANGLETERRE

Le fait est que, si le gouvernement impérial subordonne la conservation de la paix à la division de TÂllemagne en « trois tronçons », — vous savez que c'est le mot de M. Rouher, — le discours du grand-duc de Bade peut être rangé au nombre des « points noirs ». Ce prince ne dit-il pas, en effet, très formellement, très carrément, que tous ses eflorts tendront à former, sous la Prusse, une union nationale avec la confédération allemande du Nord? Ne félicite-t-il pas le peuple badois d'être lié avec la Prusse par un traité d'alliance offensive et défensive? N'insistet-il pas sur la nécessité d'opposer à l'étranger, en temps utile, des forces unies sous un seul chef? Certes, on conçoit, après cela, que le roi de Prusse se donne le facile mérite des réticences et d'une modération apparente. Pourquoi parlerait-il, quand le grand-duc de Bade se charge de parler à sa place? pourquoi afficherait-il la prétention blessante de prendre ce qu'on semble impatient de lui donner? La Prusse n'a pas besoin d'aller audevant des États du Sud, si les États du Sud vont audevant d'elle. Elle n'a pas besoin de se fatiguer à courir après ce qu'elle est sûre d'avoir en restant coi.

Il s'agit toujours, vous le voyez, de savoir jusqu'à quel point il sera possible à Napoléon III de souffrir que, par delà le Rhin, se lève un soleil dans les rayons duquel l'astre impérial disparaîtrait.

De là, ce qu'il y a de persistant dans l'anxiété où le déplorable ralentissement des affaires a sa source.

Et qu'on le remarque bien; il n'est pas au pouvoir de Napoléon lui-même, tant qu'il n'aura point rendu les armes à la liberté, de remédier au mal ! Vainement prodiguerait-il les assurances pacifiques. Ce serait un pauvre remède : d'abord, parce qu'on n'y croirait pas et qu'on se rappellerait de quelle sanglante guerre fut suivie la fameuse affirmation : « l'Empire c'est la paix; » ensuite parce que l'Empire, ainsi que je l'ai expliqué plus haut,

^ DIX ANS DE L'HIBTOIRE D'ANGlETERRE.

est voue par essence àla fatalitétles aveiriures, et enfia parce que ces assurances fassent-elles, à rheurequ^il est, sincères, on regarderait comme fort mal garantie unepaix qui n'aurait d'autre garantie que les dispositions actuelles d'un prince dépourvu, quoi qu'en disent ses flatteurs, âe prévoyance, de résolutmn et d'esprit de suite.

Il faut donc que l'Angleterre prenne son parti du malaise qu'elle éprouve et de la défiance incurable dont elle est tourmentée. Que d'autres la plaignent en cecil Moi, je ne saurais la plaindre : elle a aide TEmpire à se consolider ; il est juste qu'elle expie cette faute, la plus grande que pût commettre un peuple libre.

tW XrVRE D'E M. HEPWORTH DIXOW :

« LA NOUVELLE AltfÉRlftUE. »

25 septembre.

Neuf éditions de ce livre ont été publiées coup sur coup. Neuf éditions? Eh bien, oui. Est-ce que cela vous étonne? Lisez l'ouvrage, et rien ne vous paraîtra plus simple. Car, sur ma foi, voici un bon livre, un beau livre, un livre charmant. îl instruit, il émeut, il amuse; il décrit une nature grandiose, îl peint des mœurs originales, il rend compte d'innovations dont l'audace étonne l'esprit, îl ouvre à l'imagination je ne sais combien de perspectives inattendues; il fait penser, il fait rêver; que vous dirai-je? On y trouve la Trinité, telle que Diderot la définissait, savoir : « Le vrai, qui est le Père, et engendre le bon, qui est le Fils, d'où procède le Saint-Esprit. »

Remercions, d'abord, M. Hepworth Dixon d'avoir em-

TTN LrVT\E BE H. H«PWORTH WXON. £W

ployé ses ivacaaccfs à nous doimer un pareil 'ouvrage. Se^ons-liri recemiaîssaiït d'avoir entrepris, t^out notre instruction et pour notre plaisir, un voyage -dont les fatigues 0t les 'dangers prévus étaient de nature à aurêler le plus intrépide chercheur d'aventures.

Loin, bien loin, par delà l'Atlantique, Â l'ouest de la grande république du nonveau monde, entre le Missouri et les montagnes Rocheuses, s'étend une région immiense qui n'était, il y a quelques années, qu'un désert sans nom, et qui a reçu, depuis, le nom tragique de région « saignarite ». Aujourd'hui ^encore, de hardis colons, venus de la Nouvelle-Angleterre, orit eu beau franchir le -Missouri, et, un revolver dans une main, une houe dans Tautre, marquer de leur empreinte le Kansas, a le Bleeding Kansas » ; ils ont eu beau y bâtir çà et là des forts, y construire des villes, les Peaux-Rouges n'ont pas cessé de regarder ce pays comme leur domaine. Là est leur chasse; là, il faut qu'ils défendent pied à pied, sous peine de mourir, contre la civilisaftion qui s'avance, ce domaine des animaux sauvages dont la chair les nourrit : l'élan, le buffle, l'antilope:; là, « un Visage-Pâle » ne^saurait voyager, même sous bonne escorte, sans être exposé à recevoir un coup de tomahawk et à être scalpé. Vaste est l'espace à parcourir, et pas une route; nombreux sont les cours d'eau; nombreux les ravins, et pas un pont; on risque à tout moment de voir apparaître les Peaux-Rouges, et les petits postes mililaires des État-Unis se trouvent à deux cents milles de dislance l'un de l'autre !

Voilà quelle contrée M. Hepworth Dixon s'imposa Tobligation de traverser, le jour où il résolut d'aller visiter les Mormons, poussé par cet inirépide désir de connaître qui. Tannée précédente, l'avait conduit en Palestine.

Et remarquez bien qu'il ne s'agit pas ici d'un explorateur de profession vaquant à sa besogne. M. Hepworth Dixon, vous le savez, dirige VAtJienœum, Sa vie est celle

d'un homme de lettres très occupé, très actif, dont toutes les minutes, à Londres, sont comptées. Pour le noble exploit littéraire dont son livre est le fruit, il a dû, je le répèle, choisir le temps des vacances. Ce long et périlleux voyage a été sa manière, à lui, de se reposer. La saison du travail à peine finie, il est allé passer ses heures de loisir à une des extrémités du monde, comme d'autres vont les passer à l'île de Wight ou à Brighton. Il s'est généreusement amusé à être utile. Heureux ceux qui ont au service d'un grand talent une telle force de volonté, et ce courage, vraiment admirable, qui a son siège à la fois dans rintelligence et dans le cœur !

Rien de plus vif et de plus dramatique que la façon dont l'auteur entre en matière. I! a passé le Missouri, avec son compagnon de voyage, M. C.-W. Dilke. Ils sont à table, dans la ville d'Atchison, entourés des aristocrates du Kansas, rudes convives dont chacun porte un poignard et un pistolet à sa ceinture. S'adressant au shériff de l'endroit : « Pourriez-vous me dire, monsieur, demande M. Hepworth Dixon, à quelle heure la malle part pour le lac Salé? » à quoi le shériff répond que, dans le Kansas, nos deux voyageurs n'ont qu'à se bien tenir, s'ils ont envie de conserver leurs dents canines. L'avis n'est pas rassurant. Il est accompagné, de la part de tous, — nos deux voyageurs exceptés, bien entendu, — d'un éclat de rire satanique. Us apprennent alors que, pour aller au lac Salé, ils n'auraient pas dû se rendre de Saint-Louis à Atchison ; qu'Atchison a cessé d'être le point de départ de la malle-poste ; qu'on Ta transportée à Loavenworth ; qu'ils ont, par conséquent, à descendre le fleuve jusqu'à cette ville; que ranciennjî route était la bonne; que la nouvelle, nommée « la Côte enfumée », à cause du brouillard qui la noie, est affreusement infestée par les Peaux-Rouges... Un des assistants tire de sa poche un journal. Tristes nouvelles ! Noir-Chaudron^ Nez-Romairiy

UN LIVRE DE M. HEPWORTH DiXON. 301

Chien-Tachetéy et autres héros delà race Rouge, sont aux aguets; à leur voix, ceux de leurs tribus ont pris le tomahawk, se sont peinl le corps d'ocre et de vermillon; déjà les massacres de blancs ont commencé ; malheur aux voyageurs à visage pâle !

Mais, bah! peut-être les gens d'Atchison exagèrent. Qui sait si ce n'est pas le dépit de la préférence accordée à Leavenworth qui les fait parler? Ainsi pensent M. Hepworth Dixon et son compagnon. Ils descendent le fleuve, les voilà dans Leavenworth. Hélas! à Leavenworth non plus, la perspective mise devant leurs yeux n'est pas riante. On les prévient qu'ils vont avoir à parcourir une distance de treize cents milles, à travers un pays où il n'y a pas de chemins, et où les Peaux-Rouges n'entendent pas qu'il y en ait, disant, non sans raison : a. Dès que l'homme blanc arrive, le buffle s'en va. » On leur exprime, toutefois, Tespoir bienveillant qu'ils atteindront le terme de leur voyage, et, comme moyen de les rassurer, on leur conseille de s'armer jusqu'aux dents!

Il faut lire dans le liv^ '--ôme comment nos deux voyageurs furent d'abord cl ai âgés par l'idée (ju'une route que parcourt chaque jour la malle-poste des Etats-Unis ne pouvait pas être, après tout, si dangereuse; comment celte illusion leur fut enlevée ; comment ils apprirent que la ligne nouvelle n'avait pas encore été pratiquée, et qu'on n'y avait jamais envoyé qu'un wagon vide dont on ignorait le sort; comment ils se décidèrent néanmoins à tenter l'aventure; comment un petit bout de chemin de fer les conduisit à Wamego, où on les établit tant bien que mal dans une méchante voiture bourrée de lettres et de dépêches; comment, après avoir payé sa place, une dame fut laissée là avec ses deux babies, criant et se lamentant, parce que la place manquait dans le coche; comment nos deux voyageurs, en comptant sur une escorte, avaient compté sans leur hôte, et comment ils se trouvèrent eux-

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mêmes fdpmer T^oorte dela'maUe-p&ëke : péFÎUeHxdtDiH neur qui leur avait coûté à chacmi cinq 'cents dollaps ; — tout cela raconté d'un style aterte, s^vec infîniment d^ grâce «t de bonne »humeur.

Suit un tableau du Karisas, qui a toctte'la saveur <de cm Famans de Fenimore Gooper, où sont décrites avec tant de charme la nature vierge de rAmérique,la physionomie à la fois imposante et sauvage de laPrmrie, et la vie des Indiens. Le Kansas est 4a patrie du buffle, comme «riowa est celle 41u castor, comme ITiJtah^est^celle de Tours, àtitérieurement à l'arrivée de M. Hepworth Bixon, cette patrie du buffle, comprenartt le vctôte espace qui s-étend du Missouri aux montagnes ♦RochfeuBes, n'était traversée que par la ligne de laPialte, au nord, allant d'Atchfeon à San-Francisco, par Benver ^t -le lac Salé, et la ligne d'Arkansas, au sud, allant à San-Francisco, par Puébla et le district de Colorado. Mais, lors de Tarrivée de nos voyageurs, le gouvernement des États-Unis, pour abréger les distances, venait de décider que, désormais, la malleposte aurait à suivre une ligne centrale, coupant en d«ux le pays où les Indiens vivent de la chasse et n'ont pas d'autre moyen de vivre.

C'est sur cette ligne que M. HepworCh Dixon et son compagnon durent se risquer. Sérieuse aventure, si Ton considère que, pour les tribus indiennes qui rôdent dans ces parages : Cheyennes, Kiowas, *Sioux, Arrapahoes, Comanches, la question d'empêcher qu'on ne leur eiiFlève leur chasse est une question d'existence. Aussi les Indiens avaient-ils vu avec désespoir l'ouverture de cette nouvelle ligne, qui élait déjà un chemin de fer jusqu'à Wamego, et tout le long de laquelle ils s'attendaient à entendre bientôt la cloche de ce chemin de fer maudit, succédant «u coup de fouet du postillon. Vainement les Visages-Pâles disaient-ils que leurs routes étaient à l'usage de tous, sans distinction de race, et que la route de Saint-Louis à

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New-lforit s^affràit k Thomme rouge comme à Thomme blanc. Cette logîqne, ainsi que le fait très tien observer M. ©ixon, n'avait guère chance d'être admise par des sauvages qui ont l'esprit très subtil, tout sauvages qu'ils -sont. 'Chien- Tackeié pourrait-il camper dans les rues d'Indianopolis? Noir-Faucon pourrait-il chasser le buffle dansées campagnes de TOhio? Le bruit courait donc que les chefs avaient tenu conseil et que les tribus s'armaient en guerre. Juge^ des émotions que durent éprouver nos voyageurs, dans le méchant petit coche qui mit trois cents mortelles heures à les transporter 'du fort *Wamego à la capitale ôesUormonsI Misérablement à la gêne et misérablement cahoîtés, condamnés à se mal défendre contre une chaleur suffocante durant le jour, n'ayant l'occasion de respirer un peu d'air que durant la nuit, ne trouvant presque rien -à manger dans les rares stations par où ils passaient, ils avaient, de plus, à compter avec la crainte incessante d'être attaqués par les Cheyennes, aux mains desquels, en ce cas, ils auraient laissé leurs péricrânes... Un jour, ils en aperçurent cinq qui se glissaient furtivement le long de la route, et qui se seraient sans doute jetés sur le coche, s'ils l'avaient su occupé par deux -voyageurs seiilement.

Ils atteignirent ainsi Denver, la cité des plaines, qui, au dire de notre auteur, fait l'cfffet de la cité des démons à celui qui en parcourt les rues brûlantes et sales. Sur cinq maisons, il y en a une qui ressemble à une taverne de bas étage. Sur dix maisons, il y en a une qui ressemble à une maison de jeu ou à une maison de débauche. Dans ces repaires, on 'tue un homme comme on tuerait un chien. Souvent, la nuit venue, un coup de feu retentit, et, quand le jour luit, il éclaire un cadavre lancé du haut d'une fenêtre dans la rue. Voilà pour l'aspect de la ville. La description que M. Hepworth Dixon nous donne des procédés de police qui y sont en vigueur est à TavenanL

Il faut ouvrir l'histoire de Venise sous le conseil des Dix pour trouver quelque chose d'aussi terrible. A Denver, la morale est sous la protection d'un c comité de vigilance > dont les membres sont inconnus, dont les agents sont inconnus, dont rien n'est connu, si ce n'est les coups qu'il frappe. Il a Tœil sur tout, et la main sur tous. Un homme vient-il à disparaître, inutile de demander pourquoi. La ténébreuse justice « comité de vigilance » l'a condamné. Cherchez, vous découvrirez le corps pendu à un arbre. Le personnage important, à Denver, c'est William Gilpin, que M. Hepworlh Dixon représente comme doué de tous les talents et de toutes les vertus qui font les initiateurs, les fondateurs d*empîres. J'avoue que j'ai quelque peine à concilier un pareil éloge avec les pratiques de ce « comité de surveillance i> auquel évidemment William Gilpin appartient. Il est vrai que le conseil des Dix de Denver ne paraît formé que pour foudroyer les malfaiteurs qui, je le suppose, y abondent. Mais est-il bien sûr que la vie des gens de bien soit toujours sauve sous la tutelle d'un pouvoir sans responsabilité, sans miséricorde et sans nom? Quoi qu'il en soit, Denver est en voie de progrès : M. Hepworth Dixon nous l'assure; et cela doit être puisqu'on y rencontre aujourd'hui quelques robes de soie. « Il y a cinq ans, disait un homme de l'endroit, j'aurais donné six dollars pour apercevoir à un mille de distance la jupe d'une servante. ^ Il est clair que, là aussi, un enlèvement de Sabines aurait eu lieu, s'il y avait eu des Sabines à sa portée.

Ne quittons pas Denver, s'il vous plaît, sans parler de la question indienne, à laquelle ce nom de Denver tient de si près.

M. Hepworth Dixon évalue à environ deux cents le nombre des tribus indiennes répandues entre les grands lacs et le golfe du Mexique : Cheyennes, Pawnees, Cherokees, Sioux, Shoshones, Comanches, etc.. Ces peuplades

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