IL N'Y A ÛU'UN ANGLAIS DE MOINS
n'exigeait de lui, pour le moment, rien de semblable. Il est vrai aussi que nul n'aurait pu dire, avec certitude, quel camp était décidément le sien. Mais cela même lui assignait un rôle. Il devait à son entourage ministériel d'être suivi par leswhigs; à ses tendances naturelles, bien connues, d'être accepté par les tories; à son tolérant scepticisme, d'être ménagé par les radicaux. Placé de la sorte au point d'intersection des partis, il plaisait aux uns, s'imposait doucement aux autres, et faisait prendre patience à tous.
Ce serait aller trop loin, je le crois, que de rapporter exclusivement à l'action de son influence personnelle Tespèce de demi-sommeil dans lequel, pendant les dernières années de son administration, l'Angleterre sembla pion* ^ée. Si cet état de somnolence politique n'avait pas tenu à des causes générales, à une certaine disposition des esprits, je n'aurais pas à le signaler; car lord Palmerston n'aurait pas été capable de le créer ; mais que, par ses qualités et, mieux encore, par ses défauts, il fût propre à le maintenir, c'est certain. Lui mort, on peut s'attendre à voir l'Angleterre se réveiller un peu plus tôt de son assoupissement. Quelques questions épineuses, qu'on paraissait ajourner d'un commun accord, vont probablement reparaître; on remet déjà sur le tapis cette question de la réforme électorale, qu'on permettait à lord Palmerston d'oublier, bien qu'elle eût constitué le programme de son avènement au pouvoir. Sa mort met donc, selon toute apparence, son successeur dans la nécessité de se rappeler des engagements dont on lui pardonnait, à lui, la violation ; de remplir une tâche dont on souffrait que lui se dispensât.
C'est sous ce rapport et dans cette mesure que la mort de lord Palmerston a de l'importance, importance qu'il est puéril d'exagérer, mais dont il convient de tenir compte.
302 DIX ANS B«E L'HISTOIRE D'ANGLETEliRË.
Or, comme il faoft plus ée force p^w marcher qiïe poar rester assis, une question ^ni se présente tottt d'abord est de savoir si le cabinet de lord Russeii peat, saas mou* rir à la peine, remplacer par nne politique active une po- IKique au repos. Le biU de réforme à proposer provoquera, quel qu'il soit, une lutte dans laquelle le ministère ne saurait entrei^ sans être un peu mieux armé. Où lord Palmerston ne trouvait que des adversaires complaisants, lord ftusseli va trouver des adversaires résolus. Dans la Chambre des communes, l'opposition, dont les secrètes sympathies faisaient au premier une besogne facile, ne manquera pas de mettre à Tépreuve le pouvoir de résistance du second. Il est à remarquer que, dans les dernières élections, beaucoup de candidats ont été iKunmés plutôt comme partisans de lord Palmerston 'que eom«ae soldats de la cause libérale. Leur appui est-il assuré à lord Russell, s'il prend l'initiative d'une politique progressive? Qui peut en répondre?
Dans de pareilles circonstances, il est clair qfi'il faudrait un ministère plus vigoureusement constitué, un ministère en mesure de rallier autour de lui toutes les forces vives du parti libéral. Et, malheureusement, le cabinet de lord Russell ne remplit pas la condition voulue. La part faite dans sa formation à la Chambre des lords, — qui occupe la première place da ministère, par lord Russell; le département des affaires étrangères, par lord Clarendon; le département de la guerre, par lond Grey, et qui a occupé jusqu'à présent le département de la mariae par le duc de Somerset, — cette part exorbitante et au fond inconstitutionnelle n'est pas de nature à concilier au cabinet les bonnes grâces de la Chambre des communes. Et, pour retenir une majorité incertaine, |K)ur faire face aux attaques d'une minorité énergique, quels orateurs a-t-«il à mettre en avant .^ Sir Roundell Palmer? C'est beaucoup. M. Gladstone? C'est plus encore. Mais sir Roundell Pal-
IL N'Y A QU'UN ÂNOLAIS DE MOINS. m
mer et M. Gladstone ne sauraient être continnell^ment sur la brèche. Pourront-ils être là, toutes les fois que Tassaut sera donné, toutes les fois qu'il y aura à repousser les attaques d'assaillants tels que M. Disraeli, sir Hugh Cairns, sir E. Bulwer Lytton, M. Whiteside, le général Peel, M. Henley, M. Walpole?
li semble donc impérieusement commandé au ministère de se recruter, de se rajeunir. Mais comment?
Outre que lord Russell doit naturellement éprouver une très vive répugnance à renvoyer quelques-uns de ses collègues actuels, sans autre motii* que leur insuffisance supposée, les hommes d'État qui pourraient, dans les premiers postes, lui apporter un concours utile, sont bien peu nombreux. Il en est trois que l'opinion désigne, trois seulement : lord Stanley, M. Horsman et M. Lowe. Hais lord Stanley est à moitié engagé dans l'opposition. D'ailleurs, ni lui, ni M. Horsman, ni M. Lowe, ne seraient possibles que dans le cas où la réforme électorale, dont ils ne veulent pas, serait de nouveau une question enterrée.
Quant à M. Bright, quelle place lui faire dans le gouvernement d'un pays où son amer et puissant génie de tribun a dénoncé tant de choses qui, selon lui, sont à détruire? Comme le demande avec raison la SaturdayReview, lui offrira-t-on le litre de chancelier du duché de Lancastre, à lui, l'inexorable ennemi des sinécures? Lui donnera-t-on à diriger les affaires de la guerre, ou celles de la marine, ou celles des Indes, à lui qui maudit la guerre, abhorre l'emploi de la force sous tous ses aspects, et ne se lasse pas de flétrir l'esprit de domination et de conquête? Serait-ce le ministère de l'intérieur qui lui conviendrait, à lui l'effroi des gentilshommes campagnards? Ou bien irait-on jusqu'à lui confier les rênes de l'État, au risque de voir le cheval prendre le mors aux dents sous un tel cavalier?
Peut-être la place de M. Bright serait-elle marquée à la tête du bureau de commerce (Board of tradé), s'il n'y était déjà représenté en partie par M. Milner Gibson, son ami... Mais non : un homme de la trempe de Caïus Graccbus n'est pas né pour emprisonner dans les obligations de la vie officielle son orageuse intelligence. Au ministère sa coopération paraîtrait plus formidable encore que son hostilité.
Beaucoup de journaux ont recommandé au choix de lord Russell, pour les postes de sous-secrétaires d'État, M. Stansfeld, qui a déjà fourni des preuves de son habileté administrative, et qui possède à un haut degré le don de la parole; M. Forster, qui à un talent oratoire distingué joint l'avantage de représenter, sans que la Chambre en prenne alarme, les aspirations de la classe ouvrière dans le Yorkshire; et enfin M. Goschen, à qui ses connaissances économiques, ses aptitudes financières, une éloquence nerveuse, et le crédit dont il jouit dans la cité de Londres, frayent le chemin du pouvoir. Nul doute que le cabinet de lord Russell n'eût dans ces trois messieurs d'excellents auxiliaires, et, pour mon compte, j'estime que la force qu'ils apporteraient au cabinet serait, dans les circonstances données, à peu près suffisante.
Rien n'indique, en effet, que l'Angleterre soit à la veille d'entrer dans une de ces périodes d'agitation féconde qui mettent à l'exercice du pouvoir de rudes conditions. Je le répète : il est probable que la mort de lord Palmerston disposera quelque peu les esprits à secouer leur somnolence ; mais je ne pense pas qu'il en résulte un mouvement d'opinion bien sérieux. Ceux mêmes qui demandent au ministère de marcher, n'expriment ce désir que dans l'espoir qu'il avancera lentement, bien lentement, à pas comptés, aprèsavoir soigneusement tâté le terrain. Dans son discours de jeudi dernier, au banquet du lord maire, lord Russell a dit que sa politique serait une politique de pro-