‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 4)Chapitre 110 sur 117 · IL NY A QU'UN ANGLAIS DE MOINS · texte numérisé non relu

IL NY A QU'UN ANGLAIS DE MOINS

grès; qu'il resterait fidèle aux principes qui lui avaient valu, pendant vingt ans, la confiance de ses concitoyens de la métropole, et que, quant aux mesures à prendre pour donner vie à ces principes, elles devaient être déterminées par les besoins et les désirs actuels du pays. Si jamais 'langage fut vague, c'est celui-là. Eh bien, loin d'en éprouver du désappointement, le parti libéral s'en est réjoui; il a su gré au minisire de ne s'être compromis par aucune déclaration trop explicite et trop formelle.

Déjà, sous l'empire du mêm» sentiment, on avait beaucoup loué M. Gladstone pour n'avoir rien hasardé dans sa réponse à la députation des ouvriers de Glascow, et s'être, cette fois, renfermé dans un système de réserve assez contraire à ses habitudes. .

De fait, quel a été son langage, à lui aussi? <i La conviction du pays, a-t-il dit, doit être le régulateur de l'État. ))

Et cependant, M. Gladstone est une intelligence active, ardente au bien; il a de l'initiative; il se fait une haute idée des fonctions de l'État; il sait que, si un grand ministre, dans un pays libre, ne doit pas chercher à substituer son opinion à l'opinion, il ne doit pas non plus renoncer au droit et manquer au devoir d'éclairer et de guider les esprits, de montrer la route qui mène au progrès.

La timidité, et j'allais dire l'humilité de l'attitude de M. Gladstone en cette occasion, prouve donc, si je ne me trompe, qu'il n'est pas bien sûr d'être suivi, dans le cas où il irait en avant. Et ce qui confirme cette appréciation, c'est le cri mélancolique que lui a arraché le sentiment de Yisolement (solitariness) dans les luttes de la vie publique. Il semble craindre, s'il veut être tout à fait lui, d'être seul.

Cette crainte, de sa part, est-elle excessive? Je n'oserais l'affirmer. En Angleterre, l'opinion publique est loin d'être au niveau des vues et des aspirations de M. Gladstone. Si

Ton y tremble de le reir à ce poste suprême, où Ton eratemplait lord Palmerston arec ravissement, c'est précisément parce que les qualités supérieures dont lord Palmerston était dépourvu, H. Gladstone les possède!

Yoilàle résumé de la situation politique ici, telle du moins que je la comprends. Ne vous laissez pas abuser par le bruit que la presse anglaise fait autour de cette question de la réforme électorale. La réforme électorale, jusqu^à présent, ne me parait passionner vivement personne. La dasseoavrière ignore jusqu'à quel point elle doit s'intéressera la solution d'un problème qu'on ne résoudra pas, elle le sent bien, dans le sens de ses prétentions; et, en debcNTS delà classe ouvrière, la préoccupation dominante est de savoir s'il est possible d'étendre le droit de suffrage, sans courir le risque de tomber sous le despotisme du nombre. A cet * égard, les libéraux ne sont guère moins inquiets que les conservatistes. Si j'avais à préciser la différence qui existe entre les uns et les autres, je dirais que les seconds ne désirent pas ce dont ils ont peur, et que les premiers ont peur de ce qu'ils désirent.

20 aoTBmlM«.

Le rapport de M. E. Eyre, gouveraetir de la Jamaïque, est publié aujourd'hui par les joomaui. Comme on le sait, une émeute de nègres avait éclaté le 11 octobre à Morant-Bay. Elle a été ré(Nrimée. L'ordre règne à la Jamaïque!

On a très peu examiné, p<ea an point jugé, passable-

ment foiicitté, beaivcoup fusillé et énorménieiil pendu.

Œil pour œil, dent pour dent, voilà la justice des sauvages : à la Jaraaîqiie, la jinstice des civilisés vient d'affirmer sa supériorité, ineoAtestable désoriBais, par une Ëiçoa d'as^ir bien autrement large ; elle a fooctionaé selon la formule que voie! : dix dents pour une deat, et pour un œil dix yeux. L'émeute avait fait périr vio^t et uœ persounies^ et en avait M«ssé seize : la répression en a mis à mort quatre cents ! — Non ! dwix cents ou à peu près, disent quelques-uns ; mais ces derniers marchan* dent à Ténergie de Tautorité militaire riuMaaniiige qui lui est dû, e»r vn témoîa oculaire écrit, dans ua naïf accès de joie : « Les rebelles ont été coodnits à Port-Morant, et pendus en masse, quarante -sept à la fois. Les seJidats en fusiillent un si. grand nombre» que, de Loog-Bay à Manchioneal, la route, sur un espace de huit milles, est jonchée de cadavres, — à ce fomt qu'il est difficile de passer. >

Le rapport du colonel J.-Frai»ds Hebb no^ apprend Avec une louable candeur la méilhode suivie pour découvrir les cemp-ables : « J'ai eu pour me guider le vakt de Paul Bogie (uq des chefs du mouvement). C'est ua garçon d'une intelligence exlraotdinwe. Un bout de corde attaché à Tétrier, et u» revolver que je lui applique de ten^ps en temps à la lête^ s<eiit cause que bous nous etttendons à merveille ; il co'nnalt chaque rebelle, daus l'Ue, de nofiu et de visage; il marque^ daus risicaeikse fo4ile des prisonniers qui soi^t venus ici, les capitaines, colonels, secrétaires,, que je ferai fusiller deinain. > Ceci viérite un chapitre à part dans l'histoîre de la tortiiire «fisployée comme ntoyeu d'arriver à la eoniiaissauee de la vérité.

Le même officier, dans la même dépêche, dit, à propes de priseuaiers qu'où lui avait anienéa : « Les jugea» t ceupafates, et ne pMvaut ui les prendre avec mol ni les

laisser, je les ai fait fusiller. Les conslables spéciaux ont ensuite pendu les corps à des arbres. y>

Dans un autre rapport, on nous parle d'un prisonnier à qui les a jaquettes bleues » (les matelots) « ont donné quelques coups de fouet, au moment où il était traduit devant une cour martiale, pour lui enseigner les bonnes manières et lui rafraîchir la mémoire i».

Ailleurs, les documents officiels nous placent sous les yeux le spectacle d'hommes attachés à des canons, et recevant chacun sur le dos mis à nu cinquante coups de fouet: « Un d'eux, au quarante-septième coup, ayant grincé les dents et lancé au prévôt-maréchal un regard furieux, il a été immédiatement détaché du canon et pendu. »

Vous penserez peut-être que cette inexorable rigueur, cette précipitation cruelle, ce brutal dédain de toutes les formes de la justice, s'expliquent par le redoutable caractère de rémeute dont il s'agit, et par l'imminence du danger dont elle menaçait la colonie. C'est, en effet, ce qu'ont prétendu les instigateurs de ces barbaries et ceux qui sentent le besoin d'en voiler l'horreur. A les entendre, il s'agissait d'une guerre des noirs contre les blancs, d'une guerre de race, d'une guerre d'extermination ; le plan était de faire main basse sur tous les planteurs, de s'emparer de leurs propriétés, d'éiçorger leurs enfants, de se partager leurs femmes. Eh bien, j'ai là devant moi le rapport officiel du gouverneur de la Jamaïque, M. E. Eyre; et, dans cet essai de justification des mesures prises, il n'y a pas une seule ligne, pas un seul mot, d'où il soit possible de conclure à la réalité de ces projets abominables. C'est une invention profondément calculée du Colonial Standard, violent organe du parti qui, à la Jamaïque, tient le haut du pavé. Heureusement le journal qui* lance l'accusation, fournit luimême à son issu la preuve de ce qu'elle a de calomnieux.

Selon lui, M. George William Gordon et certains autres fauteurs de la révolte, parmi lesquels, remarquez-le bien, des hommes éclairés, des ministres de la religion, des missionnaires de Tanabaplisme, devaient, la révolulion accomplie, partir pour TAngleterre, et demander à la reine Victoria de sanctionner le nouvel état de choses. Concevez-vous M. George William Gordon, un membre de la législature de la Jamaïque, un riche marchand de Kingston, un esprit imbu d'idées religieuses, un homme qu'on représente comme doué d'une remarquable intelligence, se proposant d'aller dire en Angleterre, à la reine Victoria : « Madame, nous avons massacré là-bas tous les planteurs; nous avons pillé leurs propriétés; nous avons ravi leurs femmes; nous avons égorgé leurs enfants. Sur quoi, nous venons humblement prier Votre Majesté de vouloir bien sanctionner cette série d'actes vertueux ! » On a aussi cherché à faire croire qu'il s'agissait d'un soulèvement épouvantable; que la Jamaïque s'était vue à deux doigts de sa perte. Or, que résulte-t-il de l'exposé du gouverneur et des documents qui l'accompagnent? Le 7 octobre, comme on était en train déjuger, àMorant- Bay, un homme de couleur, des paysans se réunissent, et, armés de bâtons, viennent se ranger autour du tribunal, après avoir laissé derrière eux des musiciens qui avaient précédé leur marche. Leur intention était de délivrer le prisonnier. Dans la salle où le procès avait lieu, un des assistants ayant été arrêté pour avoir troublé l'audience, la foule du dehors s'irrite, pénètre dans l'enceinte, arrache le prisonnier des mains des policemen et les maltraite. C'était là un déplorable désordre sans doute. A la Jamaïque, un des griefs des nègres est que le pouvoir judiciaire y est un glaive dont la pointe est appuyée sur leurs poitrines, et dont les blancs manient la poignée : n'importe ! Fondé ou non, ce grief n'autorisait pas un tel acte de violence. Mais y avait-il dans

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cet acte quelque chese qui ressemblai à rexéeution d'un complot ou au début d'une réfolution? Les magistrats k croyaient si peu ; ils attactiaient — le gouverneur le dé^ clare en propres termes — si peu d'importance à cet accident (occurrence) ^ qu'ils ne scmgèrent même pas à en référer au pouvoir exécutif.

Cependant, deux jours après, ledoctobre, des mandats d*arrêt sont lancés, pour le fait de l'avant-veille» contre vingt-huit individus. Sur ce, grande agitation à Sloney- Gut, résidence de ces derniers. Les habitants se rassemblent et font mine de s'opposer à l'exécution des mandats d'arrêt. Mais l'affaire ne parut auconement sérieuse au c custos », c'est encore le gouverneur E. Eyre qui, dans son exposé, le déclare. Le 11, ceux de Stoney-Gat se rendent à Morant-Bay, siège du tribuDal. On leur lit le c Riot Âct » (loi martiale), et les volontaires font feu sur le rassemblement. C'est alors, mais seulement alors que, saisie de fureur, la foule attaque les volontaires, les refoule dans le palais de justice, l'emporte d'assaut, tue ou blesse une quarantaine de personnes. Dans la journée et le jour suivant, plusieurs maisons, paratt-il, furent pillées. La grande révolution qui devait ouvrir un abîme où la race blanche tout entière était condamnée à disparaître engloutie, s'arrête là. Le jeudi, des femmes se réunirent en tumulte. On leur envoya, d'une chaloupe canonnière, quelques bombes qui les dispersèrent. Le reste de l'histoire appartient aux sanglants exploits d'ofûciers transformés en bourreaux.

Glorieuse campagne! on peut juger de ce que la victoire a demandé de bravoure et d'efforts aux vainqueurs, par le passage suivant du rapport du gouverneur : c Nulle part nos troupes n'ont rencontré de résistance, et, quoiqu'elles aient traversé tous les districts troublés (disturbed), nous n'avons perdu ni un soldat ni un matelot. »

A la vérité, le colonel Hobb a pu recommander à l'ad-

LA JUSTIGK »BS CIVILISÉS A iA lAXAIf^VE. 371

miration de la postérité rkéroîsme de ses bemmes, lesquels, efaose surprenante ! se sonf trouvés crvttés jiusqu'à réebine^ après SToir marché éans la boue, 9i ont éié mouiUés jusqu'aux os, |iarte qu'il pleurvaift à verse : ft Mes hommes^ raconte-il avec orgueil, qui o»t raaorché si vaiU lamiBent {sa gallarMy)^ dorment dans leurs véteioent» humides. Ils auraient sueeombé depuis ionglemp?, si eo n'était la quantité de bKBtBf et de Âum cpe je leur ai donnée. »

Conciliez eela, s'il vous est possible, Sfvee l'idée d'uiUie vaste conspiration des noirs, ourdie de longue main, sa* vanunent organisée, ayant des ramifieations éteuduies, embrassant l'île entière, — une île gardée par une poignée de soldats, et où, sur une population totale de 40^000 âmes, le nombre des noirs ne s'élève pas à moins de 350 000.

Les faits, tels que nous les fournissenl les documents officiels prouvent fort bien, si l'on veurt, ^'un vif seo* fnent d'irritation règne parmi les nègres de la Jamaïque, et qu'un procès oà la justice leur a pant,à tort ou à raison, «njttste a fait déborder leurs colères. Mais il y a loin de là, «onvenons-en, à une révolte infernale, ayaa»t pour but l'extermination de toute une race, et de nature à rendre absolument nécessaire une répression fiarieuse. Le gouverneur, dans son rapport, n'avoue-t-il pas qu'aucune femme, qu'aucun enfant, n'a eu à souffrir de l'emportement des insurgés"?

Il est certain, toutefois, qu'à la no^wvelle de l'émeute de Morant-Bay, les blancs ont été saisis de frayeur. Et, que cette frayeur fût exagérée ou non, nul doute qu'elle ne fût sincère. On fuyait, on se cachait, on secroyait déjà «ous le couteau.

C'est qu'en effet l'état des choses à la Jamaïque n'est propre ni à satisfaire les uns, ni à inspirer beaucoup de sécurité aux autres. On a eu beau en bamnir l'es-

clava^e, Tesclavage y a laissé derrière lui les préjugés orgueilleux et les passions qui l'avaient engendré. Les nègres y sont écrasés sous le double poids du mépris et des taxes. De leur côté, les planteurs se plaignent d'être ruinés par la difficulté de trouver des travailleurs, même en les payant bien ; ils se résignent malaisément à une situation qui, dans un pays où la terre est abondante et la population clairsemée, donne au travail le pouvoir de faire la loi au capital; ils s'indignent de la paresse systématique du nègre, qui préfère, à l'appât d'un salaire élevé, le plaisir de vivre sans fatigue sur un morceau i^ terre dont le produit suffit à ses besoins, naturellement limités par la douceur du climat. Griefs réciproques, d'où naissent la haine et la crainte.

Il y a donc eu panique. Le lendemain du il octobre, c'est sous l'impression de cette panique que les autorités, les officiers, les soldats, ontagi, et il est juste dereconaitre dans ce fait une circonstance atténuante. Mais le désir de rassurer ceux qui avaient pris l'alarme autorisait-il des hommes qui portent l'uniforme anglais à fouetter, à pendre, à fusiller, presque au hasard, et à prendre au service d'aveugles vengeances les sauvages indigènes, les marrons, dont on pourrait dire qu'ils ont servi de chiens dans cette chasse au nègre ?

Quant aux atrocités qu'auraient commises les émeutiers de Morant-Bay, malédiction sur eux, si Taccusation est fondée ! Mais où est la preuve? <ic On dit y lisons-nous dans le rapport de M. E. Eyre, que le Révérend V. Herschell a eu la langue coupée, étant encore en vie, et qu'on a essayé de l'écorcher... On dit que le lieutenant Hall a été poussé dans un bâtiment auquel on a mis le feu, et y a été retenu jusqu'à ce qu'il fut brûlé vif. On dit,.. » Mais à quoi bon continuer? L'auteur du rapport ajoute, en parlant de ce massacre et des circonstances qui l'ont précédé : « Il est clair, d'après la nature même de l'événement, qu'on ne

saurait en avoir qu'un compte rendu très imparfait et très incomplet. L'histoire vraie et complète n'est plus maintenant à espérer. »

Ainsi, ce n'est pas sur des affirmations précises, sur des témoignages signés, mais sur des « on dit » relatifs à un événementdont l'histoire maintenant ne sera jamais bien connue, que s'appuient les terribles imputations contenues dans le rapport.

On dit! ah! nous savons ce qu'ils valent, ces mots-là, à de certaines heures ; nous savons à quelles fables hideuses peut donner lieu, dans des jours d'émotion et de colère, la nécessité de couvrir des actes sanglants ! Il ne sont pas sortis de notre mémoire, ces articles meurtriers qui, à Paris, le lendemain d'une bataille horrible, et quand le frémissement de la lutte durait encore, nous parlaient de télés de gardes mobiles tranchées, de poings coupés, de gardes nationaux empoisonnés par le vin des vivandières? Et ce qui n'est pas non plus sorti de notre mémoire, c'est le résultat de ces calomnies, dont les conseils de guerre eux-mêmes dévoilèrent, quelque temps après, c'est-à-dire trop tard, la portée funeste!

D'ailleurs, ce qu'on reproche aux autorités civiles et militaires de la Jamaïque, ce n'est pas d'avoir frappé les coupables, reconnus tels, mais de s'être exposées au malheur irréparable de frapper des innocents.

Comment justifier, par exemple, l'odieuse exécution de M. George-William Gordon? On ne peut pas dire de celuilà qu'il ait été pris les armes à la main. Il était à Kingston lors de l'émeute de Morant-Bay. Apprenant qu'un mandat d'arrêt était lancé contre lui, il va se mettre à la disposition de l'autorité. Rien n'empêchait de le juger à Kingston. Mais non : Kingston n'était pas en état de siège, et ce qu'on voulait, c'est que la victime fût jugée par une cour martiale : on brûlait d'en finir. En conséquence, on traîne George- William Gordon à Morant-Bay ! Sans plus

^i DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.

tarder, on le eondamne à laert, et, le sarleBdemainy de très bonne henre^ il est pendu. C'était un lundi. On n'avait

pas osé célébrer par une pendaison le jour du Seigneur; maïs le brigadier général Nelson a sein de nous apprendre ifoe, si cela avait été bien nécessaire, la chose aurait eu Ueo le dimanche. Pourcpioi cette précipitation? Craignait-on -^'elle n'arrÎTât, par la d飻ise de l'accusé,, à être un peu mieux connue, cette histoire que M. Eyre nous ôte l'espoir de connaître jarnais? Le fait est que supprimer le narrateur est un moyen sûr de couper court à la narration!

Mais enfin, le crime de ce malheureux gentleman, en quoi consistait-il? Il consistait à « avoir tenu aia nègres, population ignorante, des propos séditieux et qui présentaient les choses sous de busses couleurs ». Allons! que ' les ennemis de la liberté chantent victoire ! c'est un Anglais, c'est le gouverneur d'une colonie anglaise qui trouve bon qu'un homme s(Ht livré à un tribunal d'exception, et pendu pour propos estimés séditieux par l'autorité!

Oh ! certes, elle n*est pas nouvelle, cette doctrine de la complicité moraley et il n'est pas besoin d*aller à la Jamaïque pour voir un parti dominant rendre responsables de troubles auxquels ils étaient parfaitement étrangers, ceux des hommes du parti adverse dont il avait juré la perle ; mais que les représentants d'un pays libre suivent de pareils exemples et descendent à employer de pareils procédés, voilà ce qu'il est impossible de constater sans une amère douleur.

Gardons-nous, cependant, d'assombrir outre mesure le tableau, et ne donnons pas aux partisans du despotisme cette joie, de pouvoir s'armer contre l'Angleterre de ce qui vient de se passer à la Jamaïque. L'Angleterre ne serait comptable de la conduite du gouverneur Eyre, du brigadier général Nelson, du colonel Hobb et de leurs coadjuteurs, que si elle les approuvait. Elh bien, je n'hésite pas à dire qu'elle les désavoue. Je l'affirme^^ et le cri

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généreux» indigné, que poussent à la fois des journaux tels que le Daily News^ le Morning Siar, le SfectatoTy m'est gourant que je ne me trompe pas. La véritable opinion publique, en celte circonstance, c'est par ces journaux, j'en suis conyaineu, qn'elle est exprimée, pour l'honneur de l'Angleterre et la consolation des cœurs honnêtes... £n tout cas, un point d'une importance capitale est à noter : dans une contrée gouvernée despotiquement, qui aurait osé dénoncer les actes d'hommes représentant l'autorité? Personne. £t, de la sorte, la sinistre responsabilité se serait trouvée peser sur la nation entière. Ici, au contraire, les sentiments d'indignation excités par les événements de la Jamaïque ont pu se donner carrière; une enquête est énergiquement demandée; le Parlement devra se prononcer ; les public servants de la nation seront désavoués, si la nation juge qu'ils doivent l'être, et, grâce à la liberté d'écrire, il ne tiendra qu'à l'Angleterre de sauver le crédit moral dont il importe qu'un peuple libre jouisse dans le monde.

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27 novembre.

Au mois de juillet, lord Ellenborough, parlant dans la Chambre des lords sur la question danoise, laissa tomber ces paroles : « J'en appelle à ce qu'il y a de plus noble, de plus élevé dans les sentiments de la nation; d'autres, avec plus de succès, se sont adressés à de moins hautes propensités : l'amour delà tranquillité, l'amour du repos, et, par-dessus tout, l'amour de l'argent, qui est décidément devenu la passion absorbante de ce pays. »

M. Cobden, lorsqu'il lut ce passage du discours de lord

Eilenborough, se crut pris à partie, et l'on peut considérer comme sa réponse la harangue que, vendredi dernier, il a prononcée à Rochdale. Il ; attaque lord Ëllenboroiigh en termes au fond desquels gronde le ressentiment; il le montre du doigt comme une preuve vivante de cette vérité, qu'il est possible d'avoir beaucoup d'éloquence et de manquer de bon sens ; il lui reproche d'avoir censuré les sympathies allemandes de la reine, qui naturellement n'était pas là pour se défendre; il nie qu'un homme ait le droit de taxer l'Angleterre d'avarice, lorsque cet homme reçoit de l'Angleterre, ainsi que lord Ellenborough, et cela sans y avoir aucun titre, une pension de 7 700 liv. st.

La réplique est vive, vous le voyez. Mais, si M. Cobden s'en était tenu à cette passe d'armes, il n'y aurait pas lieu de s'en inquiéter autrement. A ces messieurs de vider leurs querelles! Malheureusement M. Cobden a pris occasion de là pour affirmer de plus belle, en l'appliquant aux nations, l'étroite et égoïste doctrine du chacun pour soi, chacun chez soi. A l'entendre, l'Angleterre aurait dû non seulement s'abstenir de toute intervention officielle en faveur du Danemark; mais même de toute démonstration populaire de sympathie.

A l'entendre, l'élan de générosité et d'humanité dont témoignèrent les meetings de Guildhall, quand la Pologne agonisait, fut une grande faute, un tort, une imprudence.

La raison qu'il en donne est curieuse. Il condamne l'intervention diplomatique en faveur du Danemark, parce qu'il a vu, dit-il, des caricatures françaises et allemandes qui représentaient l'Angleterre coiffée d'un bonnet de coton, ou bien le lion britannique fuyant devant un lièvre; et il condamne les efforts faits pour sauver la Pologne, parce que Mouravief n'en a pas frappé moins fort.

Ainsi, de ce que, dans les circonstances dont il s'agit, ou n'est pas intervenu assez, M. Cobden tire la conclusion

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que, dans quelque circonstance que ce soit, le mieux est de ne pas intervenir rft^ tout. Laissez faire, laissez passer, laissez souffrir, laissez mourir! Voilà le conseil que M. Cobden donne à son pays! Il lui demande de n'intervenir en aucun cas, à aucun prix; mais, comme cela n'empêcherait pas, j'imagine, d'autres puissances d'intervenir si elles en avaient envie ou croyaient y avoir intérêt, la doctrine de M. Cobden se réduit à rendre complètement indifférente aux attentats qui se pourraient cortimeltre en dehors d'elle, la seule nation libre qui, aujourd'hui, soit en mesure de protéger efficacement les faibles, \a seule nation libre qui ait à mettre au service du droit une force capable de le faire respecter!

Supposons que la fantaisie vînt un jour à l'empereur des Français d'envahir la Belgique, de marcher droit à Bruxelles, de pousser jusqu'aux murs d'Anvers, et d'en finir avec le mauvais exemple donné au monde par un peuple dont les progrès et la prospérité n'ont rien de commun avec l'existence du despotisme, — l'Angleterre, d'après M. Cobden, devrait se croiser les bras et regarder taire! S'il arrivait que, sur le continent européen, le voisinage de la Suisse républicaine parût incommode au cèsarisme français, l'Angleterre, d'après M. Cobden, devrait s'abstenir même de protester par la voix de ses meetings populaires! Cette politique, ai-je besoin de le dire? ne serait pas seulement pour l'Angleterre celle de Végoïsme, ce serait celle de l'amoindrissement.

Elle le sent bien elle-même, et c'est ce qui explique pourquoi M. Cobden n'est pas plus populaire dans un pays auquel il a rendu de si éminents services et avec le génie duquel son génie a de si nombreuses affinités. Car, comme l'Angleterre, M. Cobden est porté à envisager toutes les questions sous un point de vue pratique; comme l'Angleterre, M. Cobden professe théoriquement le culte des intérêts matériels; comme l'Angleterre, M. Cobden

:3Tg DIX ANS DE L'HISTOIRE D'AN&LETERRE.

fait du cofiuneree use idole; commePÂDfleterreyM. Cobden repousse et réprouve \e milkamine.

Daitô son discours de Rocbdale, il s*écne ea s'adressant aux Anglais : c Eto^i aassi, je pourrais devenir premier ministre, si je vous flattais, au Ueu de tous dire la vérité. > Le fait est que ce n'est pas flatter les Anglais que leur dire : € Vous êtes des marchands^ des manufacturiers, des fabricants de coton ; mêlez^vous de vos petites affaires et n^ vous mêlez que de cela. Pour vous, les grandes ques- 4ions doivent être des questions de consommation, de profils^ de salaires, d'importations, d'exportations, de délioaehés. Oeeupez-vous de gagner de l'argent. Laissez le •monde aller comme il plaît à Dieu. Si, hors de chez vous, le droit est écrasé, si la justice succombe, contentez-vous 4'eife gémîr^ sans toutefois gémir de façon à faire trop de Wuîit. Venger k droit, secourir la justice, c'est l'affaire et la Providence, ce n'est pais la vôtre. >

Oui, tel est au fond le langage que M. Cobden tient aux An«^lais, et ce langage^ touit Anglais qu'ik sont, les humilie.

On lui doit, au reste, cette justice qu^il possède au plus haut degré le courage civique do»t il se glorifie. Lui et SOQ ami M. Bright sont admirables quand il s'agit de faire face à Topinion publique, ce qui n'est pas chose facile dans un pays où la dictature deropiaion publique est si impérieuse, si prompte à irriter, et, quelquefois, si implacable. Dans le discours que je iNi»«is signale^ par «siemple, M. Gobden, qui ssût à merveille avec quelle violence l'opinion ici s'est déclarée en faveur du Sud,, n'a pas hésité, l«i, à se prononcer deredhef et très énergique* m^at en faveur du Nord.

J'ajouterai qu'il y a du bon dans la guerre que M. Cob- 4«k &it à la guerre.

Nul doute qu'il n'aille trop loin lorsque, sans égard à Sa condition aeluelle de l'Europe, il presse l'Angleterre

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de laisser là fortifications, canons, vaisseaux de ligne, fusils, épées, poudre et le reste. L'âge d'or n'est point, hélas! près de revivre, et ce qui se passait hier encore en Pologne, ce qui se passe aujourd'hui en Amérique, ne prouve pas que nous soyons sortis de l'âge de fer. Douglas Jerrold, grand satiriste, mort en 1857, et qui était fort de mes amis, a écrit dans un ouvrage très remarquable, intitulé Folie de Vépée {Folly of the sword) : « Maintenant, regardez à côté, et contemplez l'image de Bieu, mousquet au bras. Belle chose à voir que la guerre! Toutefois^ habillez-la de votre mieux, ehamarrez-la d'or, acclamez-la, chantez-la. Qu'est^elle, neuf fois sur dix? Le meurtre en uniforme. Homme de guerre, J>omme de guerre. Gain recevant la paye de caporal, aux temps où BOUS sonames, tu chancelles, tu te flétris, comme un vieux géanL Les doigts de l'opinion sont sur toi. Tu n'es plus la chose empanachée que tu étais. Ton gros corps n'a pu échapper aux silencieuses piqûres de la petite plume d'oie que voici, et, pendant que tu t'amuses à regarder briller cette encre corrosive, elle, de ses dents d'acier, ronge ton épée! »

Pauvre Douglas Jerrold! que n'a-t-il dit vrai! N'importe, M. Cobden est le bienvenu quand il tonne, à son tour, contre la folie de Vépée. Ce n'est là, au bout du compte, qu'une question de temps, espérons-le. Il luira, si jamais le genre humain atteint l'âge de raison, le jour où se vérifiera le mot de Victor Hugo sur le glaive et la phune : < Ceci tuera cela ! »

26 novembre.

A quoi pense le Times? Où veut-il en venir avec ces articles qui couvrent les exécutions de la Jamaïque d'un voile si complaisant? Qu'espère-t-il de l'insertion de ces lettres, publiées coup sur coup, hérissées d'anathèmes contre les noirs en niasse, et dont le but semble être de déjouer l'indignation publique? Eh quoi! le Times passe pour être la voix de l'Angleterre quand elle parle au monde; et, au lieu de dire que l'Angleterre professe le culte de la modération et de la justice, filles l'une et l'autre de la liberté; que, par conséquent, elle a ea horreur l'abus de la force, le luxe en matière de répression, la prodigalité en matière de supplices, la dictature hâlive de l'homme d'épée se transformant lui-même en juge, et le système de la complicité morale appliqué par ces tribunaux d'exception, dont la justice n'est si souvent que l'hypocrisie de l'assassinat : au lieu de dire cela, de le crier bien haut, et d'ajouter que tout Anglais qui se rend coupable d'actes semblables méconnaît son pays, ou plutôt l'insulte, voilà que le Times s'étudie à envelopper la nation anglaise tout entière dans une responsabilité qu'elle ne saurait accepter sans se manquer de respect! Chose étrange, que nous étrangers, nous Français, nous soyons obligés, en cette occasion, de prendre la défense de TAngleterre contre le plus considérable, le plus accrédité de ses organes !

Ah ! c'est qu'en effet la cause du peuple anglais ici est

celle des hommes libres de tous les pays, c'est la nôtre. Que veut-on que nous répondions aux prôneurs des gouvernements absolus, quand ils nous diront :

« Eh bien, messieurs, que vous semble de ce qui se passe sous la domination immaculée des monarchies constitutionnelles? Lorsque le baron de Haynau fut ignominieusement chassé d'une brasserie anglaise qu'il visitait, vous files grand bruit de l'aventure arrivée au fouetteurde femmes y ainsi qu'il vous plaisait de rappeler; elle attestait, selon vous, Texcellence de Téducation que donne aux esprits le régime de la liberté. Expliquez-nous donc comment il se fait qu'à la Jamaïque, la veuve du malheureux George- William Gordon ait été arrêtée, après le meurtre juridique de son mari, pour avoir trop pleuré sa mort, et que des femmes aient été condamnées par des cours martiales à être pendues, non pour avoir pris les armes, mais pour avoir assisté à des meetings dont elles avaient juré de garder le secret ! Lorsque l'empereur de Russie combattait par des mesures dont la rigueur, à vous entendre, était excessive, une révolte qui menaçait de démembrer son empire, une immense clameur s'éleva contre lui en Angleterre, et vous vous empressâtes de triompher. Expliquez-nous donc comment il se fait que les excès d'une répression furieuse, si condamnables de la part d'un gouvernement absolu, soient dignes d'éloges de la part d'un gouvernement libre. Allons, convenez-en, vous avez deux poids et deux mesures. Vous nommez cruauté ce qui sert nos colères, justice ce qui sert les vôtres. Et ne venez pas prétendre que le peuple anglais n'est aucunement comptable des actes commis dans une contrée lointaine par quelques-uns de ses agents qu'il désavoue. Voici le Times; lisez! »

Oui, je le demande, à ce langage qu'aurons-nous à répondre?

Que, dans la circonstance particulière dont il s'agit, le

382 DIX ANS DE L'gISTOIRG D'ANGLETERRE.

Times n'exprime pas fidèlement l'opinion de l'Angleterre? Mais si, par malheur, on refusait de nous croire? Si l'on nous objectait la position éminente qu'il occupe, le crédit dont il jouit, l'autorité qu'il exerce, le grand nombre de lecteurs dont il est tantôt la voix, tantôt le guide?

Ce m'est donc un sujet de profonde tristesse que h ligne adoptée par ce puissant journal dans une question où l'honneur des peuples libres est si fort engagé.

Il était nécessaire que l'émeute fut réprimée; soit Mais était-il nécessaire qu'elle le fût aux dépens de la justice, de l'humanité, de la loi?

Non, ma mémoire ne me trompe pas : c'est bien le Times qui dénonçait à l'exécration publique, il n'y a pas longtemps encore, le système d'airain sous lequel, à la Nouvelle-Orléans, Butler avait comprimé l'esprit de révolte. Or, ce n'était pas de couper court à une misérable émeute qu'il s'agissait en Amérique : il s'agissait de parer aux formidables périls de la plus grande guerre civile qui ait jamais ensanglanté le monde.

On se rappelle la vengeance terrible qu'au plus fort de la révolution française les représ^tants victorieux de la Convention tirèrent des traîtres qui avaient livré Toulon aux Anglais. Ils firent rassembler les habitants, désignèrent ceux d'entre eux, au nombre de deux cents, qu'ils croyaient coupables, et ordonnèrent que ces malheureux fussent fusillés en masse. Eh bien, le Times ne trouverait-il rien à redire à l'emploi de ce procédé, si nous cherchions à le justifier en disant qu'à cette époque la France était aux abois; que l'invasion l'enveloppait; qu'on brûlait de la mettre en lambeaux; que la patrie allait périr; que des Français livrant à l'ennemi, en pareille circonstances, leur ville, qui était le Portsraouth de la France, avaient commis le plus affreux des crimes; que, d'ailleurs, les rebelles avaient aggravé leur trahison par toute sorte d'attentats ; qu'ils avaient jeté dans un

cachot deux représentants du peuple, et les avaient soumis à des tortures qui rcRdirent Tus à moitié fou, et réduisirent l'autre à s'étrangler de ses propres mains;, qu'ils s'étaient souillés de cruautés iixmîes, et qu'on les^ avait vus, notamment, accrocher des créatures humaines aux grands clous dont les bouchers se servent pour étaler leurs quartiers de viande? Ce raisonnement, j*en suis convaincu, ne toucherait que très faiMemeàtle Times; il n'admettrait pas qu'une condamnation puisse être juste sans un jugement préalable. Et, si je lui faisais observer qu'il y eut un jugement préalable ; que les patriotes, op* primés pendant l'occupation de la ville par les Anglais, et qu'on avait entassés dans le Thémistocle, furent formés ea jury, furent appelés à désigner chaque coupable, non seulement sans qu'on leur appliquât un pistolet sur la tempe, mais après serment solennel prêté par eux que leur seateuce ne serait dictée par aucun intérêt personnel, par au^ cun égoïste ressentiment. •• le Times ne manquerait j»as lie s'écrier : «: Jugement! vous nommez jugement le fak d'hommes fusillés en masse, péle-méle, sur des iDclication& données par leurs ennemis naturels? > Oh! comme il est vrai que tel aperçoit une paille dans l'oeil d'autrui, qui II* aperçoit pas une poutre dans le sien! Ce que le Times maudirait, ayant une soèn<e de la révolution française sous les yeux, il l'approuve ou, du moins, il l'excuse, ea ce qui concerne les scènes sanglantes dont la Jamaïque vient d'être k théâtre !

Serait-ce qu'un peuple se doit de soutenir ses agents quand même?

11 y a qiielques années, les électeurs de la Cité ayant demandé au baron de Rothschild, qui soilicitadt leurs suf- ^^^ges, de quelle manière il aurait volé dans l'affaire du ArroWy sa réponse fut : c J'aurais voté sans hésitation ^vec le gouvernement, parce que j'estime que, toutes les fois qu'en ce qui touche les actes d'un agent, la question

est douteuse, le principe doit être de soutenir Tagent.i (/ should unhesitatmgly hâve voted with thegovernmenl because I hold that, whenever any qmstion is doubtful^ the principe ought to be to support the agent.)

A Dieu ne plaise qu'on doive se ranger de cet avis! Quand une question est douteuse, le principe doit être d'attendre, avant de se prononcer, que le doute ait disparu. Mais qu'est-ce donc quand il n'y a pas l'ombre d'un doute, quand la culpabilité de l'agent est flagrante, quand elle résulte de ses propres déclarations? Admettons pour un instant qu'on soit indigne d^ toute créance par cela seul qu'on est un nègre, ou un anabaptiste, ou — crime plus abominable encore aux yeux de certaines gens — un philanthrope. Mais ce n'est pas un nègre qui nous a appris comme quoi un officier anglais avait obtenu des désignations meurtrières, avec une corde dans une main et un revolver dans l'autre. Ce n'est pas un anabaptiste qui a accusé le colonel Hobb d'avoir fait fusiller des malheureux qui étaient venus se mettre sous sa protection, parce qu'il ne pouvait pas les emmener et ne voulait pas les laisser derrière lui. Ce n'est pas un philanthrope qui nous a montré le gouverneur E. Eyre arrachant George- William Gordon à la justice ordinaire, le traînant devant une cour martiale, qui n'avaitnul droit de le juger, et, vu le caractère des opinions parlées et des opinions supposées écrites de cet homme dont la peau n'était pas tout à fait blanche, le faisant pendre bien vite, dans un moment où l'ordre était parfaitement rétabli. Les dépêches officielles 'feont là, claires, précises, inexorables. Ce sont les coupables eux-mêmes qui ont rédigé et signé le réquisitoire.

On frémit quand on songe que, si le docteur Underhill se fût par hasard trouvé à la Jamaïque, il aurait peut-être été, lui aussi, pendu bien vite. Et pourquoi? pour avoir adressé, dans le mois de janvier dernier, au ministre des colonies, M. Cardwell, qu'il connaissait personnellement

une lettre particulière sur l'état des choses dans la Jamaïque. Je viens de la lire, cette lettre. C'est une critique très calme, très mesurée de la situation des nègres et des causes de leurs souffrances; nulle déclamation : des faits, des chiffres. Et voilà le document que, dans son rapport, le gouverneur E. Eyre dénonce comme la source empestée des troubles de la colonie; ce qui signifie, je pense, que puisque M. le gouverneur s'est tant hâté d'appliquer à G.-W. Gordon la doctrine de la complicité morale, il l'aufait à plus forte raison appliquée au docteur Underhill.

Mais combien la surprise, combien l'indignation redoublent, à l'idée que c'est M. Eyre lui-même qui, recevant de Gardwell communication de la lettre, l'a publiée dans la colonie, avec invitation à tous de la discuter, d'y répondre! Voici donc deux hommes, dont le premier allume ce qu'il plaît à M. Eyre de considérer comme une torche; le second la saisit, l'agite, la promène de gaieté de cœur sur des matières qu'il considère comme combustibles, et, quant il croit qu'elles ont pris feu, c'est lui qui veut qu'on pende l'autre!

Voyons, ai-je tort de regretter amèrement qu'un journal tel que le Times n'ait pas figuré à la tête de ceux qui ont flétri des actes semblables !

Heureusement, les protestations, si elles n'ont pas été unanimes, sont du moins très nombreuses, et, quoique plus ou moins réservées, quoique inégalement énergiques, elles forment un ensemble imposant. Aux journaux que je vous signalais avec joie dans ma dernière correspondance, n'oubliez pas de joindre, je vous prie, la Pall Mail Gazette^ y Economiste la Saturday Review, le Manchester Examiner, le Leeds Mercury, le Scheffield Telegraph, le Birmingham^ Journal, le Manchester Guardian, \Ar^ my and Navy Gazette, le Solicitons Journal, etc., etc.

Dans le Solicitofs Journal, je lis ces belles et fortes paroles : « Parmi les hommes de loi, il n'y aura qu'une y. 22

aB6 DIX ANS DE I/HISTOIRE D'ANGLETERRE.

opinion, nous en sommes convaincus, sur ce point, que des prisonniers politiques jugés par des tribunaux militaires, sont un plus grand mal que la rébellion elle-même. • Et, après avoir rappelé pourquoi lord Strafford eut la tète tranchée, le Solicitor's Journal cooelut en ces termes : € Nous ne désirons pas que le goovernenr Eyre soit mis en accusation et qu'on intente un procès criminel au brigadier Nelson, bien que, si Ton en agissait de la sorte avec eux, ils n'eussent pas le droit de se plaindre ; mais nous pensons que rintégrité de la loi ne sera pas maintenue aussi longtemps que Tun ou l'autre de ces messieurs continuera d'être employé par Sa Majesté. >

Ainsi s'exprime l'organe des hommes de loi. Et l'organe des soldats, voulez-vous savoir comment il défend l'honneur du drapeau? c II n'est pas de pays dont l'intérêt ne soit de sauvegarder sa bonne renommée, comme un pays ou régnent l'esprit du christianisme, la charité, la bonne foi, en punissant quiconque use de son pouvoir pour attenter à l'humanité et détruire la réputation de tout un peuple. ^

Encore un mot, et j'ai fini. A la requête d'un grand nombre d'habitants de Manchester, le maire de cette ville a dû provoquer un meeting auquel ont assisté, entre autres personnages notables, deux membres du Parlement. L'objet de ce meeting était d'amener le gouvernement à instituer une enquête impartiale et approfondie sur l'origine des déplorables événements de la Jamaïque, sur les circonstances qui ont caractérisé cette tragédie, et aussi sur les moyens mis en usage pour le rétablissement de l'ordre. L'agitation ne se bornera point là, soyez-en sors, et l'honneur de l'Angleterre sortira triomphant de cette épreuve. Est-ce tout? Non pas. On rendra hommage à b vérité, on vengera la justice.

Avis aux détracteurs des institutions qui relèvent du génie de la liberté !

S9 MTembra.

La cour de divorce {Divorce court) vient d'avoir à juger on procès qui a donné ample pâture à la curiosité pablique. On y a vu figurer un jeune duc, le duc de Saint-AlbanSy dont ta correspondance amoureuse a dû faire les délices de mainte laétf, friande de petits détails scandaleux. « Je ne me suis pas lavé la figure, de peur d'effaeer la trace de ton dernier baiser, » voilà ce qu'é* crivail Sa Seigneurie à M" Broadwood ; et cela servira petit-étre à vous expliquer pourquoi M. Broadwood a intenté un procès en adultère à sa femme.

Les Anglais se vantent d*étre le peuple le plus moral qui soit au monde; ils dénoncent chaque roman français comme une œuvre de perdition ; ils s'indignent de Tabsence de décorum qui, disent-ils, caractérise les mœurs d*outre-M ancbe ; ils ont une forte tendance à croire que la famille n'existe bien réellement que che^ eux. Cependant, il me semble qu'il leur conviendrait d'afficber des prétentions un peu moins hautes, depuis l'adoptiiH» du bill présenté en 1857 par lord Cranworth.

De ce bill je n'entends pas médire. Dieu m'en préserve ! Car il coupa court à de flagrants abus. Et, tenez, je me rappelle que, quelques années auparavant, un pauvre diable ayant été amené, comme coupable du crime de bigamie, devant le magistrat M. Maule, ce dernier lui tint le discours suivant, critique sangkmte de la

loi telle qu'elle existait alors, par le juge qui avait charge de rappliquer :

« Prisonnier, vous êtes atteint et convaincu d'avoir épousé une seconde femme, du vivant de la première. Vous prétendez que votre première femme a déserté la maison conjugale, abandonné ses enfants et commis le péché d'adultère. Soit. Mais, dans ce cas, voici comment vous auriez dû vous y prendre. Vous auriez dû d'abord aller trouver un attorney et intenter une action enconversation criminelle au séducteur de votre femme, à reifel d'obtenir des dommages-iutérêts. Cela fait, vous étiez tenu de prendre un procureur et de poursuivre par-devant une cour ecclésiastique le divorce a mensd et thorOy c'est-à-dire celui qui autorise la séparation des époux, sans toutefois dissoudre le mariage. Après ces deux démarches préliminaires, il vous restait à solliciter l'octroi d'un acte du Parlement, pour le divorce a vinculo malrimoniij c'est-à-dire celui qui dissout absolument le mariage. Alors, mais alors seulement, il vous eûtété loisible de vous remarier. Je vois, à votre air étonné, que vous ne comprenez pas bien ce que je vous dis là, mais c'est ainsi. Vous me direz que, pour payer les frais de ces trois actions successives, il vous eût fallu au moins 1 000 livres sterling et que vous n'en possédez pas 100. C'est possible; mais que n'avez-vous 1 000 livres sterling ? Vous seriez libre aujourd'hui du joug d'une mauvaise femme, et vous auriez fait, de la seconde, en 1 épousant, une matrone respectable. Je vous condamne à la prison pour... vingtquatre heures. »

De cet exposé officiel, il résulte, comme vous voyez, qu'en Angleterre il n'y avait, avant 1857, que les gens possesseurs d'une énorme fortune qui pussent se passer la fantaisie d'un divorce a vinculo matrimonii. Le divorce, en ce temps-là, pure affaire de luxe! Or vous conviendrez que cela n'était pas juste, le fait d'être trompé

par sa femme n'étant pas au nombre des privilèges que confère la fortune.

C'est ce que pensa, en 1857, lord Cranworth, et il advint que Chambre des lords et Chambre des communes furent de son avis. On tomba d'accord qu'un principe appliqué au profit de quelques opulents personnages, pendant cent cinquante ans, serait appliqué désormais au profit de tout le monde, et que la juridiction anormale, complexe, monstrueusement dispendieuse, qui faisait dépendre d'un acte du Parlement les séparations devenues indispensables, serait remplacée par une juridiction ordinaire, une juridiction à bon marché.

Par suite de cette bonne opinion que les Anglais ont de leur vertu et que je vous signalais en commençant, on croyait que faciliter le divorce ne tirerait pas à conséquence ; que les procès de ce genre seraient fort rares et pas du tout scandaleux; que leur rareté ferait ressortir d'autant mieux la moralité de la société anglaise, rien n'étant plus propre que l'exception à confirmer la règle. Hélas ! les prévisions de ce patriotique optimisme ont été trompées. De tous les tribunaux, celui qui a le plus d'affaires sur les bras est justement celui de qui relève le mariage; les colonnes des journaux sont, chaque jour, remplies de révélations où la tragédie et la comédie se confondent. Uaction en conversation criminelle^ ce procédé essentiellement anglais et trop anglais qui mettairun homme en état de battre monnaie avec le déshonneur de sa femme, j'en conviens, a cessé, depuis la loi de 1857, de constituer le principal aliment de la chronique judiciaire, et l'on ne vient plus dire aussi carrément qu'autrefois : a Ah! monsieur, vous avez séduit madame? Eh bien-, c'est tant. » Mais la malignité publique n'y a rien perdu, je vous assure, et le nombre des maris qui étalent en public toute sorte de turpitudes domestiques, racontent au passant l'histoire de leur chambre à coucher,

390 DIX ANS DET L'HISTOIRI 9'AXGLETEKRE.

appellent en témoig^ag^e, contre la mère de leurs enfants, les servantes, les cuisinières et les valets de pied, ce nombre est si considérable, que, dans nn pays terre classique de la publicité, beaucoup comraeiieettt à se demander avec inquiétude si, en fait de débats de cette espèce, il est bon de laisser le gn^and joiv pénétrer dans le sanctuaire de la justice.

Quel taMeau, par exemple, présente le procèsBroaéwood contre Broad^rood ?0n y voit une femme qui profitede l'influence extraordinaire qu'elle exerce sur Tesprit de son mari pour l'éloigner, correspondre avec lui par un intermédiaire, prendre une maison dont il ignore l'adresse, y recevoir des visiteurs nocturnes, et courir chercher à Pari s des admirateurs qui aient le titre de duc. Voici la lettre qui fut l'origine des relations de la danoe avec le duc de Saint- Âlbans, qui jusqu'alors ne la connaissait pas. C'est elle qui parle :

c Mon cher duc, quand vous étiez à Paris, n'avez-vous pas remarqué une c traviata » anglaise, auprès de lanuelle vous auriez bien voulu que l'on vous introduisît? Vous l'avez montrée, dimanche dernier, dans le Parc à un de vos amis. Comme vous êtes passablement beau, que vous avez l'air d'un bon garçon et seriez un excellent parti pour un oiseau de passagey ne pourriez-vous fixer un rendez-vous où l'on s'assurât si le penchant est mutuel? Si j'interprète bien l'expression qu'avait votre visage dans la salle à fumer du Grand-Hôtel au bois de Boul(^e, et qu'elle a de fait partout où vous me rencontrez, votre bouche se tait, mais vos yeux disent : « Ma chère, je voudrais bien vous embrasser. > Vous devez être quelque peu épris. De son côté, Nelly s'imagine qu'elle en lient, bien qu'il soit douteux qu'une petite folle de son espèce s'éprenne jamais sérieusement, même d'un tout jeune duc. Probablement, ce n'est qu'un de ces caprices auxquels les femmes de vertu facile s'abandonnent sans crainte et, heureusement, sans honte. j>

UN PROCÈS GtRIEVX. 391

Je VOUS fais grâce du reste. Mais que vous semble de cette entrée en maliéa'e?

li est vrai qu'avant d'être mariée, Nelly avait été, ^elon la définition donnée d'elle par elle-même, une ctraviata >, et ne s'était initiée aux devoirs de la vie conjugale que dans les casinos.

Voilà pour l'épouse. Quant à l'époôx, les débats du procès nous le montrent enfcmcé dans des habitudes d'intempérance, rentrant quelquefois chez lui, le soir, ivremort, et vivant avec une maîtresse qui, par parenthèse, était là quand on jugeait l'affaire. Aimable assurance ! On conçoit que le juge ait déclaré audacieuse à l'excès la conduite d'un homme qui, .lorsqu'il vient accuser sa femme de l'avoir trahi, se fait accompagner par sa maîtresse.

Aussi la demande m divorce a-t-elle été rejetée conformément à la loi.

Quoi 1 direz-vous, être tout à la fois marié et ne l'être pas, ne pouvoir réparer Terreur commise, ne pouvoir reconquérir dans la société une place où Ton ne serait plus un sujet de scandale, telle est la situation que la loi crée, en Angleterre, aux époux divorcés quand il se trouve que les torts sont réciproques? Oui, monsieur.

En 1857, on agita la question de savoir si, le divorce une fois obtenu par le mari pour cause d'adultère, il serait loisible à la femme judiciairement reconnue infidèle de se remarier. Bien différents de Lucio, qui, dans Measure for Measure, paraît regarder le mariage, en certaines circonstances, comme une terrible pénalité, Tarchevêque de Canterbury, Tévêque d'Oxford, les lords Redesdale, Lovât, Petre Stafford, Harrowden, essayèrent d'établir que le meilleur châtiment à infligera Padultère, c'était le célibat. Grâce à lord Brougham, ce fut l'opinion contraire qui l'emporta. Mais, par une inconséquence assez singulière, la faculté de se remarier fut interdite aux

39i DIX ANS DE L'HISTOIRE D'AiNGLETERRE.

époux séparés par un double adultère. Dans ce cas, il faut qu'ils restent mariés après avoir cessé de Tétrel le coinjyends fort bien ce qu'ils y perdent, et je ne comprends guère ce que la société peut y gagner. Si elle entend par là les punir, c'est les punir d'une étrange sorte que de les mettre dans l'impossibilité de renaître par un nouveau mariage à une vie régulière. QuMi n'y ait pas trop à compter sur le repentir futur de femmes capables d'écrire la lettre que j'ai citéiî, soit ; et cependant on a vu des pécheresses revenir de plus loin. Il y a, d'ailleurs, une distinction à faire entre l'égarement momentané d'une imagination séduite, et la corruption systématique d'une nature profondément dépravée. Toules les femmes qui tombent, ne tombent pas de manière à ne pouvoir jamais se relever. Non, n'en déplaise au Times, je ne saurais tenir pour prévoyante et philosophique une loi qui, en interdisant toute possibilité de vie régulière aux époux qu'ont violemment et irréparablement détachés l'un de l'autre des trahisons réciproques, risque de les encourager à une vie de désordre et légalise, pour ainsi dire, l'adultère.

7 décembre.

Je vous l'avais bien dit! L'indignation causée en Angleterre par les pendaisons et les fusillades de la Jamaïque s'accentue chaque jour davantage; l'agitation grandit; le cri de la conscience humaine outragée monte de plus en plus vers le ciel. Lorsqu'on 4560, dans notre France de

jadis, le duc de Guise, à la suite d*une tentative avortée de la Renaudie, faisait décapiter, pendre ou noyer tous les protestants que pouvaient saisir les soldats ivres de fureur, un de ceux dont on poursuivait ainsi Texterminalion trempa ses mains, au moment de mourir, dans le sang de ses compagnons, et, les élevant, s'écria : « Seigneur, voici le sang de tes enfants, et tu le vengeras! » Celle tragique prière, George-William Gordon n'aura pas eu besoin de l'adresser à TAngleterre. Dans ses adieux suprêmes à sa femme, il a pardonné à ses ennemis; mais, si l'Angleterre est ce que je la crois, elle ne leur pardortliera pas.

Je vous ai signalé le meeting tenu à Manchester : depuis, les manifestations ayant le même caractère et le même but se sont multipliées, de plus en plus énergiques, de plus en plus menaçantes; la presse a parlé, c'est maintenant la place publique qui parle. Hier soir à Brighton, d'où je vous écris, il y a eu un grand indignation meeting. La salle regorgeait de monde. Le maire de la ville présidait. M. W. Coningham, qui la représentait naguère à la Chambre des communes, MM. James White et Fawcett, qui la représentent aujourd'hui, étaient accourus. Une foule nombreuse n'avait pu trouver place dans l'enceinte, trop étroite, quoique très vaste; cette foule grondait aux portes.

M. W. Coningham se lève, et d'une voix émue : « Ceci n'est pas une question de parti ; elle intéresse quiconque porte le nom d'Anglais. Il y va de l'honneur de l'Angleterre. A chacun, homme ou femme, le devoir de déclarer bien haut que l'œuvre de ténèbres accomplie dans la Jamaïque ne l'a pas été en son nom. » Et l'assemblée d'éclater en applaudissements.

Non qu'il y eût unanimité absolue de sentiments. Dans quel siècle, dans quel pays, la tyrannie, la cruauté, l'injustice, le mal, manquèrent-ils de soutiens, hélas? Quand

3;>4 DIX ANS DB L'HISTOIRS D'ARGLET&RRB.

Torateur a dit qae les Ids dmaes et hamaines n'avaient jamais été foulées aux pieds d'une manière pins atroce^ et les principes de la constitution anglaise plus audaeieusement violés, le brait des acclamations a couvert, sans les étouffer entièrement ^ quelques insultes anonymes, lancées de loin aux victimes pour le compte des menrtriers. Et ce n'est pas le seul passade du discours qui ait provoqué des interruptions; mais qu'importe cela? H. Coningbam devait s'attendre à être interrompu ; car il n'est pas, lui, de ces hommes qui rusent avec la vérité, qui marchandent avec la justice, qui ont des émotions comme il faut, et qui mettent de l'habileté à avoir du cœur. Il a été violent, pour être sincère ; il a tout simple^ ment adapté les mots aux choses; il n'a pas décrit en langage de cour des actes de sauvagerie; il n'a pas appelé erreur ce qui est crime; il n'a pas conservé le nom de soldats à des soldats devenus des bourreaux, et il a déclaré sans détour que quiconque osait approuver ou sanctionner leur conduite, devait être évité comme on évite une bête fauve.

Ce langage vous paraît-il exagéré? Si vous étiez tenté de le trouver tel, songez que les détails reçus depuis l'arrivée des premières dépêches ont ajouté des horreurs à des horreurs; que le nombre des nègres fusillés ou pendus est porté maintenant, non plus à deux cents, mais à deux mille; que la tuerie a doré vingt- hiut jours; que les cadavres ont été entassés sur les cadavres, dans le district de Morant-Baj, au point d'empester l'air; que jusqu'à cinquante coups du martinet à neuf braneiies ont été administrés, même à des femmes, par manière d'avertissement (by watf of mûtiêny-y que des maisons de nègres ont été réduites en cendre ; qse des viRages ont été rasés, et que ces abominations sont constatées, non par ceux qui en ont souffert, mais par ceux qui les eut commises ou qui les approuvent! Que si eefai ne vous

suffit pas, lisez, lisez la dernière lettre de M« W. Gordon à sa femme, cette lettre où il affirme son innocence en termes d'une éloquence si pénétrante , si noble et si douce ; et rapprochez-la du récit où le capitaine Ford vante ses exploits : € Ce matin, je me suis mis en campagne avec trente hommes, tous bien montés. Nous étions rentrés à quatre heures du soir, emmenant quelques prisonniers. Nous avions fouetté neuf individus, bnilé trois maisons. Nous avons eu une cour martiale pour les prisonniers, qui étaient de cinquante à soixante. Plusieurs ont été fouettés, sans cour martiale, sur simple eiamen. Un des soldats a pris à Gordon comme butin son habit noir, un autre lui a pris ses lunettes. Vous le voyez, on ne Ta pas traité autrement que le commun des mortels. Nous vivons le plus possible sur l'ennemi, mettant la main ad libiium sur les menues provisions, dindons, etc. ; nous donnons reçu pour le reste. Nous nous emparons de tous les chevaux que nous pouvons trouver. Les soldats noirs y réussissent mieux que les nôtres. Ils ont fusillé cent nègres en allant de Port-Antonio à Machioneal ; ils en ont pendu sept à Machioneal ; ils en ont fusillé trois en venant ici. Voilà la loi martiale en peinture* Les soldats y ont goilt, les habitants ont à la redouter. Si les seconds fuient k l'approche des premiers, on les fusille pour avoir fui. »

Ne TOUS sembie-t-il pas entendre le rire de l'hyène! Détournons la tête : cela pue le sang.

Aussi, comment s'exprime^ au sujet de ce récit odieux, une feuille très peu sentimentale de sa nature, la Satur- ^y Review : « Si le capitaine Ford ne prouve pas qu'il «st un menteur impudenf, il faut qu'on le pende, ou il n'y a pas de justice dans la Jamaïque. :» M. Goningham a cité ces terribles paroles, et, aux applaudissements prolongés de l'auditoire, il a ajouté : Amen î

Mais ici un Anglais n'avait pas seulement à faire appel

au respect de rhumanité, il avait en outre à invoquerle respect de la loi : « Aucun homme libre ne serait saisi ou emprisonné, ou dépouillé de son bien, ou privé de ses franchises, ou mis hors la loi, ou exilé, ou condamné, si ce n'est par jugement légitime de ses pairs, et conformément à la loi. » Voilà ce qui fut écrit par les barons, hommes de fer {iron barons), dans cette magna charla dont le grand lord Chatham préférait le latin barbare à tous les classiques; voilà ce qui fut, plus lard, confirmé, expliqué, développé, dans le fameux Bill des Droits {Bill of Bights); voilà ce qui inspira le système protecteur de VHabeas corpus; et voilà ce que M. Coningham a eu raison de rappeler, puisqu'il se trouve, de nos jours, en Angleterre, des gens qui Toublient.

Que dans la personne de George-William Gordon, l'innocence ait été indignement opprimée, c'est là Timpression générale en Angleterre ; mais eût-il été coupable, son exécution n'en serait pas moins un assassinat, parce que les formes exigées par la loi ont été mises de côté; parce que, n'ayant été saisi ni les armes à la main, ni même sur le théâtre de la révolte, il a été arbitrairement, tyranniquement, transporté du district où la loi martiale n'aurait pu lui être appliquée, dans un autre où elle avait été proclamée, et où toutes les garanties devaient lui manquer; parce que ce fait seul et la précipitation féroce avec laquelle le prisonnier a été livré au bourreau, montrent assez qu'il y avait parti pris de lui fermer la bouche en le tuant.

Oui, je le répète, celte exécution est un assassinat, et c'est ainsi qu'elle est généralement regardée. En voulez-vous la preuve? Vous save^qu'une compagnie d'assurances ne doit rien quand la mort de l'assuré se trouve être le résultat ou d'une condamnation capitale, ou d'un suicide. Eh bien, la compagnie d'assurance de l'Étoile Star insurance Company) s'est empressée de payer

aux héritiers de George-William Gordon la somme de 2*500 liv. st. pour laquelle il avait assuré sa vie. Cette parlicularité touchante n'a pas été plus tôt mentionnée dans le meeting dont je vous rends compte, par le révérend Paxton Wood, qu'une voix a crié : « Trois salves d'applaudissements pour la compagnie d'assurance de l'Étoile! » Et il y a eu trois salves d'applaudissements. De pareils traits consolent les âmes généreuses.

J'arrive à l'excellent discours prononcé par M. James While.

Il y a quelques jours, le Times publiait un chaleureux panégyrique du gouverneur actuel de la Jamaïque. Il rappelait que, dans un voyage d'exploration en Australie, M. Eyre avait surmonté des difficultés immenses, affronté de grands dangers, déployé un grand courage, et, ce qui a plus de rapports avec la question agitée en ce moment, avait fait preuve, à l'égard des aborigènes, de justice et d'humanité. D'où le Times concluait qu'un tel homme ne pouvait guère être soupçonné de s'être montré gratuitement cruel à Tégard des noirs de la Jamaïque. Dans le discours de M. James Withe, j'ai remarqué un passage qui répond d'une manière indirecte, mais saisissante, à cet argument du Times, argument qui nemanquerait pas de force, si," par malheur, les propres dépêches de M. Eyre n'étaient pas là pour le réfuter. Voici ce passage : « Moi aussi, j'ai quelque expérience de la vie coloniale, et je n'ai pas été sans subir quelques-unes des horribles conséquences, qu'entraîne, dans une colonie, la résistance à l'autorité. J'ai souffert, dans ma fortune et dans ma personne, pour avoir agi là comme j'agirais ici en toute circonstance. Les personnes qui vivent en Angleterre ne sauraient se former une idée des actes d'oppression et d'injustice qui ont lieu, quelquefois, dans les colonies. Ils sont tels, que je perdrais ma réputation de véracité, si je me hasardais à dire ce qui est, sur ce

point, à ma connaissance personnelle. Non, il n*est pas possible qu'on se forme en Angleterre une idée exacte des animosités qu'engendrent dans les colonies les luUes de partis, lantagonisme des races et le préjugé de la peau. »

C'est ce qui explique, si je ne me trompe, comment un homme dont le cœur s'était ouvert, autrefois, à des sentiments d'humanité, a pu être conduit à servir d'aveugles fureurs. Jeté dans un milieu funeste, condamné à respirer un air en quelque sorte chargé de poison, il s'est insensiblement pénétré des haines où il vivait comme plongé, et, quand ces haines ont fait explosion, elles l'ont violemment lanoé hors de sasphère. Qu'on ne s'étonne pas, après cela, de l'approbation sauvage donnée à sa conduite par ia lé* gislature de l'endroit, par ceux dont il n'avait que trop épousé les colères. Mais, que dis-je ! pendant qu'on l'accuse ici de barbarie, on est presque tenté là-bas de lui reprocher des velléités de clémence : témoin cette correspondance, publiée .par le Standard de la Jamaïque, où l'on se plaint de la trop courte durée des massacres !

Ah! c'est qu'en abolissant l'esclavage, on n'en a pas supprimé l'esprit, les traditions et les mœurs. La façon dont on vient de traiter, à la Jamaïque, la population noire, le démontre de reste. Ce qu'on aurait regardé comme un crime s'il s'était agi d'un blanc, dès qu'il ne s'agissait plus que d'un nègre, on Ta regardé comme un jeu. Un nègre? chair à potence! Et, autour de la potence, on a ri!

Il est vrai que les noirs, devenus libres, ont l'audace de ne pas aimer assez un genre de travail qui, dans leur pensée, se lie invinciblement au souvenir amer de la ser vitude. Placés sous un climat qui énerve, n'ayant pas besoin de bois pour se chauffer, n'ayant presque pas besoin de vêtements pour se couvrir, n'étant aiguillonnés par aucun de ces désirs artificiels que crée une civilisa-

tion née en d'autre pays, sous des conditions tout autres, et pouvant avoir de la terre à peu près pour rien, ils aimeat mieux mener l'existence du petit paysan propriétaire, que se fatiguer, en qualité de machines qu'on salarie, à faire fructifier les capitaux des planteurs en quête de bras, et qui n'ont pas cessé de les considérer comme leur chose. De quoi s'avisent-ils, ces esclaves d'hier, de vouloir être heureux à leur manière?

J'ai cité un passage du discours de M. James White; il en est un second qui mérite d'être noté. Il se trouve précisément que cet honorable représentant de Brighton a plusieurs parents et amis dans la Jamaïque, où sa femme est née. Eh bien, des lettres qu'ils lui ont écrites, il résulte que pas un d'eux ne croit à l'existence de ce prétendu projet de renouveler aux Antilles le drame des Vêpres siciliennes^ et que pas un, durant les derniers troubles, n'a craint un seul instant pour sa sûreté.

Aussi bien, à qui fera-t-on accroire que, si trois cents mille nègres avaient été de longue main et puissamment organisés pour une guerre d'extermination, il eût été donné à une poignée d'hommes de battre le pays pendant un mois, et sans qu'un des leurs fût tué ou seulement blessé, de brûler les maisons, de raser les villages, de fouetter à plaisir, de pendre et de fusiller à cœur joie? Que de loups dévorants devenus tout à coup des agneaux qui se laissent mener à l'abattoir! Dans son' adresse à la législature de la Jamaïque, M. Eyren'a eu garde d'oublier € la diabolique conspiration ayant pour but regorgement de tous les blancs et de tous les hommes de couleur ». Et la preuve?... Sous-entendue! Pour toute preuve, nous avons jusqu'à présent — chose inconcevable! — la lettre particulière adressée par le docteur Underhill à M. Cardwell, et une proclamation de M. Gordon, engageant les habitants de « Saint-Thomas in the East » à se réunir et à faire connaître leurs griefs, proclamation si pleine d'ex-

pressions d'attachement pour la reine et si mesurée, que, selon la remarque fort juste du Spectator, elle aurait paru manquer de nerf à un homme de la trempe de M. Bright. Mais il fallait à M. Eyre et à ses coadjuteurs une société à sauver. Monter au Capitole leur a semblé un excellent moyen d'éviter la roche Tarpéienne. Ils ont donc invoqué la nécessité, sombre déesse à laquelle, depuis le commencement du monde, on a immolé tant de victimes humaines, et dont le culte a été si vigoureusement flétri dans ces vers de Milton, rappelés par M. James White : « Ainsi parla le diable, et, pour excuser son acte infernal, il invoqua la nécessité, — plaidoyer du tyran. »

So spoke the flend, and with necessity — The tyrant's plea — excused his devilish deed.

Il me resterait encore, à propos du meeting de Brighton, mainte observation utile à présenter; mais ma pensée étouffe dans un cadre qu'il ne lui est pas permis d'élargir à son gré. Je me bornerai donc à mentionner le discours de M. Fawcelt, qui, en perdant l'usage de la vue, n'a pas, heureusement pour nous, perdu l'usage de la parole. M. Fawcett a dit de fort bonnes choses; mais peut-être a-t-il poussé à l'excès la crainte de se prononcer trop vite. Ce que nous savons des faits et gestes du colonel Hobbs, du capitaine Ford et du gouverneur Eyre, de qui le tenons-nous? D'eux-mêmes. S'ils se sont calomniés, à la bonne heure !

13 décembre.

La Gazette a parlé : il est entendu qu'à partir de demain la cour prendra le deuil. Robe noire, gants blancs, souliers blancs ou noirs, plumes et éventails de Tune ou l'autre couleur, perles, diamants, ornements d'or ou d'argent non ouvragé : voilà pour les dames. Les hommes seront en habit de couleur noire, avecépée et ceinturon de même couleur.

Le deuil cessera le 4 janvier prochaî.i.

Les officiers de l'armée et ceux de la marine, en uniforme, auront à porter un crêpe noir au bras gauche : la reine ne leur demande pas davantage.

A\is est donné à chacun qu'on s'attend à le voir prendre le deuil pour dix jours.

Ces prescriptions n'ont rien qui ne soit en parfait accord avec ce qui se pratique en Angleterre, toutes les fois qu'un membre de la famille royale vient à mourir, et, en pareil cas, pour qu'on s'y conforme, il n'est pas besoin qu'on appartienne à la cour, il suffit qu'on ait la prétention d'être une personne comme il faut.

C'est assez dire que, bien souvent, on ne revêt ici la livrée de la douleur que sous l'empire de sentiments auxquels le cœur n'a aucune part. Mais, si j'appliquais cette remarque d'une manière trop générale à la circonstance actuelle, je craindrais vraiment d'être injuste. Comment les Anglais auraient-ils pu se défendre d'une émotion

réelle, à la nouvelle de la mort du roi des Belges? Léopold, c'était un des leurs.

Jeune, il avait combattu, sinon sous leurs drapeaux, du moins pour leur cause. C'était contre leur grand ennemi Napoléon qu'il s'armait lorsqu'il entrait au service de la Russie. Les haines de l'Angleterre, voilà ce qu'il servait indirectement, lorsqu'à Lutzen, à Bautzen, à Ulm et àLeipsig d'abord, puis à Brienne, à Arcis-sur-Aube, à la Fère, il marchait, glaive en main, dans les rangs de la coalition. Décoré par le czar de l'ordre de Marie-Thérèse, alors que les souverains alliés avaient le pied sur Paris, il considéra comme la plus précieuse récompense de ses services l'honneur de les accompagner en Angleterre. Il ne se trompait pas : cette visite lui valut on trône.

^ Ce fut alors, en effet, qu'il attira Fattention et toucha le cœur de la jeune princesse de Galles : sûr moyen de se concilier les sympathies puissantes qui, plus tard, le firent roi des Belges.

Aussi ne quitta-t-il l'Angleterre qu'avec regret, quand Napoléon, en s'échappant de Pile d'Elbe, ralluma la guerre. La paix n'était pas plus tôt de retour, qu'on le voyait se hâter de nouveau vers Londres.

Il avait alors vingt-cinq ans, était bien fait de sa personne, et jouissait d'une réputation de soldat vaillamment conquise. Était-ce assez pour lui donner le droit d'aspirer à la main de la fille du prince régent, Charlotte-Aus:usta? Il s'exprimait en anglais d'une façon à peu près inintelligible; il passait pour avoir des habitudes d'économie fort peu en harmonie avec l'idée qu'on avait, en ce temps-là, des devoirs des grands, et il vivait, dans HighsCreet, Saint-Marylebone, au second étage d'une maison de très chétive apparence, qui aujourd'hui est occupée, j€ crois, par un fruitier. De là au trône de la Grande-Bretagne, héritage prévu de la fille unique du prince régent, la dis-

tance paraissait considérable. Beaucoup trouvèrent que cet aventurier allemand visait trop haut. Il n'était guère aimé, d'ailleurs, du père de la princesse Charlotte, qui lui aurait préféré comme gendre le prince d'Orange. Et cependant, le 14 mars 1816, lord Liverpool apportait à la Chambre des lords un message du prince régent, qui annonçait à Leurs Seigneuries comme quoi un mariage venait d'être conclu entre la princesse Charlotte et le prince de Saxe-Cobourg. Ajoutons que, d'un bout à l'autre du royaume, l'événement fut célébré avec le plus vif enthousiasme. Pourquoi? Parce qu'il n'y avait presque rien dans le prince allemand qui ne fût anglais. Sa physionomie calme, ses manières réservées, la dignité de son maintien, la simplicité de son costume, le tour de ses idées, la circonspection de son caractère, tout cela portait le cachet britannique.

Vous vous rappelez ce qui advint, et comment mourut, le 6 novembre 1817, la jeune femme sur q«i reposaient tant d'espérances, et comment, sans cette mort inattendue, le rôle de prince consort, qui a depuis appartenu au prince Albert, aurait appartenu à Léopold.

Devint-il pwir eela étranger à l'Angleterre? Non. Naturalisé Anglais, admis au sein de la famille royale, et, avec le titre d'altesse royale, reçu à porter les armes de la Grande-Bretagne, il put continuer à regarder l'Angleterre comme sa patrie adoptive, et même, dans le cas où la main de la princesse Charlotte aurait relâché les liens qui l'unissaient à la nation anglaise, ces liens n'auraientils pas été renoués, quelque temps après, par le mariage de sa sœur avec le duc de Kent, père de la reine actuelle?

Aussi qu'arriva-t-il lorsque, en 1830, brisant le joug de la Hollande, les Belges crurent avoir besoin d'un roi? Léopold fut le candidat de l'Angleterre presque plus que ie diic de Nemours n'était celui de la France, dont Louis-

40i DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.

Philippe, en cette occasion, représenta beaucoup moios bien l'opinion, en refusant la couronne offerte à son fils, que lord Palrnerston ne représenta l'opinion de l'Angleterre, en faisant donner cette couronne à l'oncle de Victoria.

Roi des Belges, Léopold fut plus que jamais l'homme de l'Angleterre. C'est à peine s'il aurait pu être utile aux Anglais sur le trône de Grèce qu'il avait refusé ; mais, sur le trône de Belgique, il leur était absolument nécessaire. Ils purent, du moins, le croire.

Dans le camp des tories, on a longtemps nié et l'on nie encore que lord Palmerston ait fait preuve de sagesse, au point de vue des intérêts de l'Angleterre, en prenant sous son patronage la révolution belge de 1830. C'était, disent-ils, aller contre l'esprit et le but des traités, qui avaient coupé court à la carrière de Napoléon ; c'était affaiblir la digue opposée alors aux débordements de la France ; c'était exposer la « balance des pouvoirs » à de nouvelles et orageuses oscillations. Il est certain que lorsque, en 1814, les alliés vainqueurs créèrent le royaume des Pays-Bas, ce fut dans l'espoir que la Belgique et la Hollande unies seraient capables de tenir en échec, au nord, l'ambition de la France. Le faisceau une fois brisé, adieu cet espoir! La Belgique, abandonnée à ses propres forces, serait-elle en état de remplir une fonction européenne qui aurait mis à une rude épreuve sa puissance et son énergie, même si elle avait continué de ne faire qu'un avec la Hollande? Voilà ce que, suivant les tories, lord Palmerston aurait dû se demander.

Quoi qu'il en soit, dès que l'indépendance de la Belgique était reconnue, il importait à l'Angleterre d'avoir là un homme à elle. Cet homme fut Léopold.

Et il lui fut d'autant plus facile de jouer, comme roi des Belges, le rôle qui le rendait cher aux Anglais, que ce rôle s'accordait à merveille avec les devoirs de sa posi-

tion. Il avait deux patries adoplives : en veillant sur Tindépendance de Tune, il répondait aux sentiments et apaisait les inquiétudes de Tautre. C'est au point que sa popularité fut plus solidement assise en Angleterre qu'en Belgique même. Et, par exemple, quel gré ne lui sait-on pas ici de ses efforts pour créer une armée nationale et fortifier Anvers, alors que ces efforts n'étaient pas sans rencontrer çà et là de la résistance en Belgique, et une résistance fort animée? Les Anglais aimaient à savoir les clefs d'Anvers dans une main qui ne les laisserait pas tomber par terre; ils aimaient à savoir la Belgique sous la garde d'un homme qui préparait tout pour que, le jour où elle serait attaquée, ils eussent le temps de venir à son secours. Sous un autre rapport, Léopold leur plaisait au poste où ils l'avaient placé. Ils n'ignoraient pas que la France avait toujours eu un parti en Belgique; qu'il y existait entre le parti catholique et le parti libéral des divisions dont la France pouvait être tôt ou tard appelée à faire son profit; que la langue française y était celle de la partie la plus influente et la plus éclairée de la nation; que les provinces wallonnes étaient françaises par le cœur ; que l'industrie belge avait intérêt à voir un nouveau marché — et quel marché! — s'ouvrir à ses produits; et enfin, que, si Bruxelles craignait de déchoir en cessant d'être la capitale d'un royaume, il n'était pas impossible de lui offrir des dédommagements de nature à la tenter. En de pareilles circonstances, le danger, pour les Anglais, était dans l'envie qui pourrait prendre à. la Belgique de se réunir spontanément à la France. Pour écarter ce danger, que fallait-il? Il fallait que la Belgique fut, comme nation indépendante, si prospère, si tranquille, si libre, que le désir d'un changement n'approchât jamais de son cœur. Eh bien, de tous les monarques, Léopold était le plus capable de lui assurer la jouissance de ces trésors : bienêtre acquis par le travail, repos, liberté.

Je ne suis pas de ceux qui admirent sans réserve le genre de mérite qui permet à un souverain de jouer convenablement, au sommet de la société, le rôle d'une statue dans sa niche. L'aptitude à être un vrai roi constitutionnel, c'est-à-dire à n'avoir ni ce besoin d*initiâtive, qui est le tourment des intelligences vigoureuses, ni ce besoin d'action qu'éprouvent les âmes fortes, une pareille aptitude suppose en général ou une profonde médiocrité, ou un profond dédain des hommes. Toutefois, lorsqu'une nation est assez mûre et assez sage pour ne se fier qu'à ellemême du soin de ses destinées, il est heureux, si elle tient absolument à avoir un roi, qu'elle en rencontre un disposé à être aussi peu roi que possible. A cet égard, Léopold se trouva convenir parfaitement aux Belges. Doué d'une sorte d'indifférence philosophique qui pouvait lui tenir lieu de médiocrité, il fit par calcul ce qu'un autre aurait fait par absence d'ambition ou impuissance. Après quelques années d'une politique dictée par le désir, trop peu réfléchi, de se concilier les prêtres dont il avait peur, il retira prudemment son enjeu, se cantonna dans le domaine des affaires extérieures, se mit à obéir avec une impassibilité systématique aux ordres changeants de l'opinion, se laissa aller au mouvement des majorités, régna enfin et ne gouverna pas.

Or, — et ceci n'a peut-être pas été assez remarqué, — Léopold, en s'imposant l'abstention prescrite par la théorie constitutionnelle, servit les intérêts de la nationalité belge d'une manière beaucoup plus efficace, quoique moins directe, qu'il ne le fit en créant une armée, ou en s' appliquant à rendre Anvers imprenable. La raison en est simple. La belle Constitution de 1833 consacrant l'égalité civile et politique, la liberté des cultes, celle de la presse, le droit d'association et de réunion, la juridiction du jury, la séparation de la société civile d'avec la société religieuse; et aucune pression d'en haut ne venant trou-

hier le jeu d'institutions qui ouvraient une carrière à tous les genres de progrès, pourquoi les Belges auraient-ils songé â échanger une condition aussi enviable contre une condition pire? Us s'attachèrent donc de plus en plus à leur indépendance, et ils l'aimèrent dé tout Tamour qu'ils portaient à la liberté, sentant bien qu'en sacrifiant l'une, ils perdraient l'autre.

Là, sans contredit, a été le grand résultat du règne de Léopold. L'Angleterre ne s'y est pas trompée, et c'est ce qui explique la sensation causée dans ce pays par la mort du roi des Belges. L'oncle de la reine est regretté ici à coup sûr, mais moins que le gardien des clefs d'An- Ters, ce qui revient à dire que, dans ce regret, il entre beaucoup d'inquiétude.

Ce n'est pas que les journaux anglais expriment de bien vives alarmes, non : la plupart de ceux que j'ai lus semblent considérer une annexion brutale de la Belgique comme une chose impossible; ils se déclarent satisfiaits de la lettre de condoléance écrite par l'empereur des Français au successeur de Léopold ; ills ne veulent pas y voir une simple affaire d'étiquette; ils s'étudient à signaler comme le seul danger à prévoir le progrès possible de l'influence française en Belgique, dans le cas où le nouveau roi ne la gouvernerait pas avec toute la sagesse requise. Ne vous fiez qu à demi à ce langage. Ceux qui le tiennent ne se pressent si fort de vanter d'avance la modération de la politique impériale, que parce qu'ils espèrent de la sorte l'encourager à la modération. Au fond, j'estime qu'ils sont moins rassurés qu'il ne leur convient d'en avoir l'air.

De fait, comment pourrait-il échapper aux espmts qui pensent — et il y en a beaucoup de ceux-là en Angleterre — qu'il s'est introduit, depuis quelques années, •dans les rapports des gouvernements entre eux des chan- :gements d'un caractère redoutable? 11 fut un temps où

Véquilibre européen était compris dans ce sens, que les grandes puissances ne devaient permettre à aucune d'elles de s'agrandir aux dépens d'autrui..Ce temps n'est plus. La Russie a pu tout à son aise dévorer la Pologne à la barbe de l'Europe indignée, mais se croisant les bras; les Circassiens ont été écrasés, sans qu'on ait même daigné y prendre garde; pour mettre la main sur les duchés, l'Autriche et la Prusse n'ont consulté que leur impatience de les prendre ; et l'Angleterre, qui, par la restitution des îles Ioniennes, a acquis le droit de réclamer, de façon à être écoutée, le maintien de la balance des pouvoirs, l'Angleterre se renferme dans l'égoïste et puérile doctrine de la non-intervention, laissant ainsi passer la justice de la force! Puis, comme moyen de conserver Yéquilibre européen, sans que cela gêne trop les forts, voici poindre le système des compensations. « Ah! vous avez pris ceci? Eh bien, il est juste que, pour rétablir l'équilibre, nous prenions cela. » Telle est la morale internationale qui menace de prévaloir. Si elle prévaut, malheur aux petits États !

Ce qui est sûr, c'est que cet aspect est celui sous lequel la situation se présente, en Angleterre, aux esprits vraiment politiques. Le système des compensations les inquiète... Préoccupations bien naturelles, surtout depuis la mort de ce Léopold, que les souverains choisissaient si volontiers pour arbitre, et dont les décisions avaient quelque chose qui ressemblait à une garantie contre les emportements de la force !

Ce qui allège le poids de ces préoccupations, c'est l'attitude de la nation belge portant le deuil de son roi sans découragement pusillanime, reprenant sa marche d'un pas réôolu, et comptant avec une noble confiaace sur le respect que doit inspirer un peuple libre.

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