LA JUSTICE CRIMINELLE EN ANGLETERRE
€0 supposant même que son innocence soit incontestable? S'il est dans un état voisin de l'indigence, le juge lui donnera un avocat d'office, soit ; mais cet avocat lui sera donné à l'audience, sans instructions antérieures reçues d'un attorney ; et le détenseur ainsi désigné sera forcé d'improviser un discours sur une affaire qu'il connaît très mal ou ne connaît pas. Que d'injustices ne couvre pas un pareil système !
Ajoutez à cela que les frais de la défense pèsent sur l'accusé, quel que soit le résultat. Victime d'une poursuite inique ou mal fondée, on lui devrait un dédommagement. Eh bien, non : aucun dédommagement ne lui sera offert; que dis-je ! les dépenses qu'il aura été obligé de faire resteront à sa charge. S'il est pauvre, il pourra lui en coûter, pour établir son innocence, de sacrifier jusqu'à son dernier farthing. Il sortira de l'audience acquitté et ruiné. Concevez-vous rien de plus monstrueux?
Autre monstruosité. J'ai raconté comme quoi c'était aux efiTorts et aux démarches d'un homme de bien, M. Negrelti, que Pelizzoni devait de n'avoir pas été pendu pour un meurtre commis par Mogni. Le service rendu, en cette occasion, à la société par M. Negretti est d'un prix inestimable. Sans lui, c'en était fait : la justice anglaise avait à répondre devant l'histoire d'un nouvel assassinat judiciaire. Or, aux frais de qui pensez-vous que M. Negretti ail rendu à la justice anglaise, à la vérité, à l'humanité tout entière le grand service dont je parle ? A ses propres frais! Oui, comme, eu matière de justice criminelle, l'intérêt social — à part quelques cas d'une importance particulière qui réclament l'intervention de rallorney général ou du solicitor général — n'est représenté ici que par des particuliers ; c'est en sa qualité de simple particulier, partant à ses frais, que M. Negretti a dû agir. Pour arracher un innocent à la potence, il a fallu qu'il intentât une action contre le vrai coupable; qu'il
payât un ayotié, qu'il payât un avocat, qu'il perdit son temps à courir après les témoins, qu'il se détournât de ses affaires, qu'il soutînt contre )a police une interminable polémique, qu'il affrontât la mauvaise humeur de sir Richard Mayne, le chef de cette police immaculée; qu'il se résignât enfin à toute sorte de désagréments.
Et notez bien que M. Negretti est Italien. N'est-il pas surprenant qu'en Angleterre le soin d'établir l'innocence d'un homme condamné à mort soit considéré comme une chose où la société n'a rien à voir, et soit laissé en conséquence à un simple particulier, à un étranger?
11 est certain que la jurisprudence criminelle anglaise a grand besoin d'être réformée. Les esprits les plos éclairés en conviennent. Mais, dans ce calme pays, le génie des réformes marche à pas de tortue. Combien faudra-t-il encore de procès Pelizzoni pour secouer votre torpeur, messieurs les hommes d'État?