PRÉOCCUPATIONS DE L'ANGLETERRE TOUCHANT LA DURÉE DE L'EMPIRE
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Chose singulière en apparence, et pourtant bien explicable quand on y réfléchit! Plus l'empire dure, moins tes esprits éclairés, en Angleterre, semblent le croire durable.
Depuis le coup d'État, et malgré la diversité des événeijients, l'Angleterre pensante n'a cessé d'être tourmentée, en ce qui concerne le lendemain de l'Europe, d'une inquiétude qu'on voil éclater à chaque incident nouveau de l'histoire impériale contemporaine. Un homme de l'entourage vient-il à mourir, c'est une pierre importante, dit-on, qui se détache de l'édifice. Un journal est-il averti eu suspendu, le fait est sur-le-champ dénoncé comme une preuve alarmante de l'impuissance où l'Empire est de faire bon ménage avec la pensée. Un pamphlet éloquemment amer est-il lancé, on s'en préoccupe comme de la révélation soudaine des sentiments de colère et de haine que le cœur d'une nation réduite au silence cache dans ses replis. La parole est-elle ôtée à un orateur de l'opposition, on se demande avec une sorte d'anxiété comment se soutiendra un régime qui ne sait même pas qu'on s'appuie sur ce qui résiste.
J'ai sous les yeux un article inspiré au Daily News par le spectacle de la majorité du Corps législatif fermant la bouche à M. Jules Favre et s'avouant incapable d'entendre évoquer le souvenir du 2 décembre. Rien de mieux
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^crit que cet article, rien de plus fortement pensé. L'attteur, en qui une intelligence pénétrante s'unit évidemment à une âme élevée, refuse absolument d'admettre qu'il y ait un princtpe réel de vitalité dans un i^oovernement condamné à dire : € Je serais perdu le jour où je «erais discuté. »
Et, d'un autre côté, si, à k mort de Napoléon, rEmpire s'affaissait sous son propre poids, qu'arriverait-^il? L'article doftt je parle signale on termes d'une vigueur saisissante le danger d'un régime oà le sort de plusiours millions d'hommes se trouve dépendre de Ja volonté et, par conséquent, de l'existeace d'un seul homme. Dans l'état actuel du monde, et eu ^ard à l'influence incontestable que les mouvements de la France exercent sur les destinées des autres peuples, le danger a ici un caractère européen, un caractère universel. Voilà ce qui éveille, et non sans raison, la sollicitude du Daiiy Nemê.
Ce journal, vous le savez, n'a pas à se reprocher, lui, d'avoir battu des mains au triomphe du système dont il signale aujourd'hui les périls. Organe accrédité de tous ceux qui, en Angleterre, envisagent la liberté sous son grand aspect, son aspect cosmopolite, et qui voient dans la victoire d'un principe quelque chose de plus que la satisfaction d'un intérêt particulier ou national, le Daily N£W8 n'a jamais pactisé avec le despotisme au dehors, tout en vantant les bkntàits du constitutionnalisme au dedans; il n'a jamais prétendu que la liberté fût une plante impossible à acclimater ailleurs qu'en Angleterre; il n'a jamais méconnu l'intérêt puissant qu a l'Angleterre libre à l'existence d'une France libre; il n'a jamais fait aux Français cette mortelle injure de les comparer à des enfants qu'il faut mener par des lisières, sans espoir qu'ils atteignent l'âge de maturité; il n'a jamais, en un mot, endossé la livrée impériale, dans ses appréciations de 1 état des choses eu France. Il est donc aujourd'hui
dans son rôle, lorsqu'il montre que le despotisme, fatal quand il est debout, risque d'être encore fatal quand il est par terre.
Mais il y a cela de remarquable dans la situation des esprits de ce côté du détroit, que ce n'est pas uniquement le Daily News et le public sérieux, le public vraiment libéral, dont il est l'organe, qu'inquiète ce qui se passe en France. Ceux-là aussi commencent à mettre en doute la sagesse de leur égolsme, qui s'étaient imaginés que l'ordre européen exigeait le sacrifice momentané des libertés du peuple français. Ils sont, en effet, obligés maintenant de reconnaître que ce qu'ils croyaient une nécessité purement transitoire est donné pour une nécessité permanente. Qu'est-ce que la Vie de César j sinon la déclaration faite à l'Europe par Napoléon lui-même que le despotisme impérial est regardé par lui, non pas comme un expédient, mais comme un système; que le césarisme est, à ses yeux, la réalisation d'un principe ; que le couronnement, promis, de l'édifice est tout simplement une phrase de rhétorique ; et que l'Empire doit rester ce qu'il est, dût-il produire ce que produisit à Rome la dictature de César continuée par Auguste, c'est-à-dire le règne d'un Tibère, le règne d'un Caligula, le règne d'un Néron?
Eh bien, il y a dans cette déclaration de quoi effrayer, non seulement la France, mais l'Angleterre, parce que, de la part du potentat qui a risqué une pareille théorie sous forme historique, elle semble indiquer une ignorance profonde des conditions de la vie moderne, conditions qui ne sauraient être jusqu'au bout méconnues sans amener des convulsions et troubler le repos universel.
Il n'échappe à aucun des hommes politiques de ce pays que la lutte où l'Empire s'obstine contre le génie de la France et les tendances de notre époque est une lutte désespérée, une lutte aveugle, une lutte impossible. La persistance avec laquelle les journaux indépendants ré-
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clament la liberté ; Tespèce d'effroi causé aux partisans de l'empire par la mort du duc de Morny ; la publication de cette éloquente, véhémente et audacieuse satire : les Propos de Labiénus ;Y9iTdeuT du public à se la procurer; la remarque faite généralement par la presse française, à Toccasion de la mort de Richard Cobden, que, si Richard Cobden eût essayé en France ce qu'il a accompli en Angleterre, le sol se serait dérobé sous lui, tout enfin conduit les Anglais à penser qu'entre l'Empire et la France il y a, pour ne rien dire de plus, un malentendu terrible. Il n'est pas jusqu'à la préférence que l'Académie vient d'accorder à M. Prévost-Paradol sur Jules Janin qui ne soit considérée par les Anglais comme une protestation des droits de l'esprit contre la puissance du glaive, de rintelligence contre la force. Voici ce que le Times dit à ce sujet : € L'Académie a survécu à deux monarchies, à deux républiques, à un empire, et continuera de vivre, à moins qu'elle ne soit violemment supprimée, car la littérature aura toujours des autels ; mais les empereurs sont* mortels, et ils auraient beau avoir les meilleurs instruments imaginables pour faire leur besogne, ceux-ci, à leur tour, sont destinés à périr. Est-il donc impossible au gouvernement de France de s'assurer, par une concession prudente, l'appui de ces solides influences sans lesquelles rien ne saurait durer? »
Inutiles conseils! Les principes ont leur logique, logique qui meneau salut ou à l'abîme, selon qu'on est parti de la vérité ou de l'erreur. Si la liberté était de nature à être donnée à un peuple par le despotisme et pouvait être donnée au peuple français par l'Empire, croit-on de bonne foi qu'après tant d'années de calme, de résignation silencieuse, de soumission non interrompue, la France en serait encore à attendre? Et si l'Empire estime que ce calme est trompeur ; s'il se défie de cette résignation ; s'il a peur de ce silence ; s'il croit que celte soumission
n'a rien de volontaire, à quels s^nes reconnaîtra-t-il jamais que le moment est venu de rendre la France à elle-même? Voilà ce qu'on se dit en Angleterre, et ce qui inquiète les Anglais, parce qu'une situation semblable ne présente qu'une issue, et que la France, quand elle se tnent, imprime uno secousse au monde.