SI LES WHIGS DIFFÈRENT BEAUCOUP DES TORIES
18 9L-WÏI.
Qui remplacera Richard Cobden à la Chambre des CQmmunes? Telle est ici la question politique du moment.
11 semble que, le lendemain même de la mort d'un tel homme et au moment où toute l'Angleterre le plenre, il ne devrait y avoir qu'une voix sur la convenance, sur la nécessité de lui donner pour successeur un homme appartenant à l'école dont il était la gloire, professant les opinions qu'il professait, et marchant dans la voie tracée par lui. Il n'en est rien, cependant. A M. Potier, le disciple, l'intime ami de M, Cobden; à M. Polter, dont la candidature a pour patrons des hommes tels que M. John Stuart Mill, M. Brighl, M. Goldwin Smith, les tories, avec une assurance caractéristique, opposent M. Brett, partisan déclaré de la politique de lord Derby.
Le fait est d'autant plus surprenant, que les suffrages à conquérir sont ceux des électeurs de Rochdale, le berceau de M. Bright, le centre lumineux du mouvement coopératif, la ville qui, en 1857, s'empressa d'élire Cobden, scandaleusement puni par les électeurs de Hud-
LBS WHiaS BT LBS TORIBS. Ii3
dersfieldde sa gioriease ardeur à mettre au-dessus de i'Ângleterre les intérêts de la justice, dans le fameux débat sur la guerre de Chine.
La Reform associêUion avait naturellement pensé que, Cobden mort, l'honneur de lui succéder comme repré- Bentant de Rochdale revenait de droit à M. firight. Hais, quel que soit l'attachement de M. Bright pour sa ville natale, il n'a pas cru deîoir lui sacrifier, en cette occasion, les liens qui l'unissent aux électeurs de Birmingham.
C'est donc pour appuyer, noû sa propre candidature, mais celle de îf. T.-B. Potter, que le grand tribun s'est présenté dans l'arène, où, s'airachant à sa douleur, il a disputé avec sa vigueur ordinaire, à des mains selon lui indignes de la posséder, la succession de son ami.
«Nous voyons en présence, a-t-il dit tout d'abord, deux hommes, deux croyances, deux systèmes de législation et de gouvernement. Il s'agit de choisir. i> Faisant ensuite allusion à celte idée que, entre les tories et les whigs, il n'y a pas de différence, et déclarant que telle n était pas tout à fait son opinion, il s'est mis à attaquer les premiers en termes d'une amère et puissante éloquence.
A vous dire vrai, je doute que M. Bright soit très frappé de la différence qui peut exister, au temps où nous sommes, entre les tories et les whigs. J'avoue, quant à moi, que je n'ai jamais réussi à m'en rendre bien compte. Autant qu'il m'est donné d'en juger, la lutte n'est guère plus qu'entre des familles et des familles, des noms et des noms. Je vois bien face à face deux partis parfaitement distincts, mais je cherche, sans les trouver, les deux doctrines parfaitement distinctes qui devraient répondre à l'antagonisme de ces deux partis. M les déûominations de tories et de whigs, aujourd'hui tombées en désuétude, ou peu s'en faut, ni celles de conserva-
tistes et de libéraux, qu'on emploie maintenant de préférence, ne me paraissent se rapporter, en ce qui touche la politique intérieure, à rien de bien déterminé. Lord Palmerston n'est certes pas moins opposé à une réfornie électorale que lord Derby. Le ballot n'est pas plus do goût de lord Russell que de celui de M. Disraeli. Quand M. Bright tonne en faveur du droit de suffrage étendu à la classe ouvrière, il n'est pas un moindre sujet d'effroi pour ceux qui, dans la Chambre des communes, siègent à la gauche du speaker, que pour ceux qui siègent à sa droite. Essayer de prendre en main les affaires, disposer des emplois, gouverner, et, comme moyen, soit de conquérir le pouvoir, soit de le garder, satisfaire, lorsqu'elles se montrent impérieuses, les exigences de l'opinion puplique : voilà le but et le procédé commun aux deux partis.
Il est certain que cette rivalité d'ambitions sert, après tout, la cause du progrès, et que la liberté trouve son compte à être ainsi mise au concours ; mais il n'en est pas moins vrai que celui-là serait fort embarras.sé à qui l'on demanderait de tracer, à l'heure qu'il est, entre la doctrine des tories et la doctrine des whigs, une ligne de démarcation bien nette, bien fixe et invariable.
Je ne me rappelle plus qui a dit : € Un gouvernement conservatiste, pour être bon, doit être tory quant aux personnes et whig quant aux mesures, i^ On pourrait dire avec tout autant de raison : « Un gouvernement libéral, pour être bon, doit être whig quant aux personnes et tory quant aux mesures. i>
Entendons-nous, toutefois. Je ne prétends pas qu'il en ait toujours été de même. Les mots whig et tory ont une valeur historique qu'il y aurait ignorance profonde à nier. Depuis 1680, époque où ils commencèrent à être employés, jusqu'à l'expulsion de Jacques II en 4688, ils répondirent l'un et l'autre à quelque chose de très réel.