LES WHI6S ET LES TORIES
En ce temps-là, les whigs étaient bien décidément pour la liberté, le gouvernement parlementaire, le droit de résistance à la royauté quand elle violait les lois, la tolérance en matière religieuse; et les tories, eux, n'étaient pas moins décidément pour le droit divin des monarques, rinviolabilité de la prérogative, l'obéissance passive, l'absolutisme dans l'Église comme dans l'État.
La chute de Jacques TI modifia cet antagonisme sans le détruire; et, jusqu'à la défaite du prétendant en 1745, on peut dire que la politique des whigs fut vraiment libérale, son objet étant d'établir et d'asseoir d'une manière solide un système de gouvernement parlementaire. Mais après raffermissement de la maison de Hanovre, la question entre tories et whigs fut de savoir, non pas jusqu'à quel point il fallait étendre les droits populaires, mais lequel valait mieux de ces deux systèmes : le système des tories, demandant qu'on laissât le roi choisir ses ministres, et celui des whigs, voulant qu'on laissât l'aristocratie choisir les siens. Or il n'est pas sûr que le peuple eût gagné plus à l'adoption du second qu'au triomphe du premier. Des ministres choisis par l'aristocratie sont assurément très propres à faire les affaires de l'aristocratie, mais c'est tout.
D'ailleurs, même dans l'intervalle dont je parle, ne vit-on pas les tories et les whigs changer entièrement de rôles, selon qu'ils étaient au pouvoir ou dans l'opposition? Ne vit-on pas, sous la reine Anne, Bolingbroke et Windam vanter les parlements triennaux, dénoncer les « bourgs pourris», se plaindre de l'influence trop grande de la couronne, signaler le danger des armées permanentes, alors que les whigs, au contraire, et pendant le règne d'Anne et après sa mort, se montraient pleins de tendresse pour les parlements septennaux, les tarifs protecteurs et le militarisme, comme il convenait à des gens en place?
Sous George III, élevé à l'école de rabsolutisme, les rôles changent encore. Le roi, qui se souvient des services rendus jadis à la prérogative royale par les tories, n'est pas plus tôt installé sur le trône qu'il les appelle au pouvoir. Dèsce moment, volte-face complète. Les tories, maîtres du pavé, repoussent tout progrès, traitent la liberté en ennemie; et les v^higs, rejetés dans l'opposition, ne manqnent pas de revenir à leurs anciens principes, quelque peu oubliés par eux sous les règnes précédents.
Rien de plus admirable à coup sûr que la vigueur et l'éloquence avec lesquelles lord Chatham, lord Gaindeo, Fox, Burke, Sheridan, décrièrent les empiétements de la couronne, protestèrent en faveur de la publicité des débats, défendirent la liberté de la presse, flétrirent la corruption électorale. Mais il ne faut rien taire : ce fut, au bout du compte, un whig, M. Grenville, qui, en ce qui concernait le droit des Américains de se taxer eux-mêmes, proposa le « Stamp Act » ; ce fut un whig, lord Rockingham, qui y ajouta le « Declaratory Act». La réforme parlementaire compta Burke au nombre de ses adversaires, et chacun sait que la masse du parti whig fut loin de partager les sympathies de Fox pour la révolution française.
M. Bright, dans son discours de Rochdale, reproche avec raison aux tories d'avoir, à des dates plus récentes, combattu le «: Reform Bill » et l'abolition des lois sur les céréales. Ce que M. Bright n'a pas dit, c'e^ qu'en 1832 plus d'un membre du parti whig, dans la Chambre des lords, aurait bien voulu voir échouer la fameuse mesure proposée par lord Grey, mesure fort utile sans aucun doute, mais dont il convient de ne pas exagérer l'importance populaire : car le « Reform Bill » n'a pas coupé court à la corruption parlementaire, et s'il eut pour effet de balayer ceux des « bourgs pourris » dans lesquels l'influence des tories était dominante, il en laissa subsister
LES WHiGS ET LES TORIES. 127
beaucoup dans lesquels c'était i'inCiuence des whigs qui dominait.
C'est aussi avec raison que M. Bright accuse les tories de s'être opposés à l'abolition des lois sur les céréales ; et, quand le Standard lui répond que c'est un ministre conservatiste, sir Robert Peel, qui a proposé cette grande réforme, le Standard feint d'ignorer que sir Robert Peel, en cette circonstance, fut cerné par l'opinion, vaincu, forcé démettre bas les armes; qu'il ne se rendit qu'après un combat désespéré ; que, loin de le suivre, les tories le regardèrent comme un déserteur, l'appelèrent un traître, et que, par conséquent, ils seraient aujourd'hui fort mal venus à revendiquer pour leur parti l'honneur d'un acte dont le seul souvenir les ût si tongtemps frémir décolère. Mais ce qu'il est juste de reconnaître, et ce que M. Bright, à son tour, n'a pas voulu se rappeler, c'est que, sur la question du € Free Trade)^,à l'époque de cette lutte célèbre, le parti whig était fort divisé. Lord John Russell, par exemple, commença par combattre le principe du libre échange comme sir Robert Peel, et, comme sir Robert Peel, il ne céda que lorsque l'opinion publique devint assez forte pour l'entraîner.
Ainsi donc, même en remontant le cours de l'histoire, même en revenant par la pensée aux époques où il y avait à résoudre des questions de nature à expliquer la division de l'aristocratie en deux partis armés de deux doctrines opposées, an a quelque peine, en fait de principes, à trouver toujours d'accord avec eux-mêmes, soit les tories, soit les whigs, bien qu'ils se distii^uent les uns des autres, dans le passé, sinon par un ensemble d'opi* nions immuables, au moins par un ensemble assez marqué de tendances générales. Mais du passé, en tout cas, il n'y a pas à conclure au présent. Aujourd'hui, je le répète, la ligne de démarcation est effacée au point de n'être guère perceptible. Qu'il y ait certains whig $ qui
ressemblent beaucoup à certains tories, c'est ce dont M. Bright s'est cru obligé de convenir; et ceci n'exprime très probablement, sous une forme adoucie à dessein, qu'une partie de sa pensée. Ardent à soutenir la candidature de M. Potter, il aura craint, Je le suppose, de la compromettre en ne circonscrivant pas ses attaques. Mais, au fond, il sait à quoi s'en tenir sur les deux partis qui se partagent les dépouilles opimes du pouvoir; et il a ses raisons, lorsqu'il ménage l'un en s'étudiant à écraser l'autre.