SENSATION PRODUITE EN ANGLETERRE PAR LA
19 avril.
La défaite de Lee et l'entrée des fédéraux à Richmond sont ici le sujet de préoccupations fort vives.
Il était bien petit, le nombre de ceux qui, en Angleterre, prévoyaitent ce résultat épique, et combien plus petit encore le nombre de ceux qui le désiraient ! Je parle, bien entendu, des classes aristocratique et moyenne; car la masse des ouvriers, dirigée par un sûr instinct, n'a pas cessé de faire des vœux pour l'Union, et ne s'est pas un instant méprise sur la portée européenne et démocratique des victoires fédérales.
Les dernières nouvelles reçues d'Amérique ont donc causé beaucoup de joie à l'Angleterre d'en bas, et beaucoup de tristesse à l'Angleterre du milieu, surtout à celle d'en haut.
Les sudistes de ce côté de l'Océan sont à la fois affligés, humiliés et effrayés d'un dénouement qui heurte leurs
sympathies, coafond leurs prédictions, et vient brusquement convaincre leur partialité d'imprudence. Ils ne peuvent se dissimuler que cette partialité a dû éveiller dans le Nord de terribles ressentiments. Ils savent de quelles mains sont partis les coups frappés par VAlabama, et quelles voix ont acclamé les. funestes exploits du capitaine Semmes, et quels journaux ont pendant si longtemps représenté les armées de l'Union comme un impur ramas de bandits lancés par des généraux féroces ou slupides contre des légions de gentlemen, transformés en héros.
11 est bien vrai que les Etats-Unis n'ont, dans ces derniers temps, élevé aucune réclamation contre l'Angleterre; qu'ils ont, au contraire, fait droit avec bonne grâce aux réclamations qu'il lui a plu d'élever ; que le gouvernement de Washington est entré en relations presque amicales avec le gouvernement canadien ; que la menace de couper court à la convention de 1817, limitant les forces navales de l'Angleterre et de l'Amérique sur les lacs, a été retirée ; que M. Disraeli et lord Russell ont lutté de courtoisie avec le président Lincoln; que M. Bright s'est porté garant des dispositions pacifiques de ses amis d'au delà de l'Atlantique; que lordPalmerston a dit, tout récemment encore : « Je ne crois pas qu'il y ait danger de guerre avec l'Amérique; 5» et enfin que M. Seward, de son côté, a dit en haranguant le peuple au plus fort de l'orgueilleuse émotion produite par la nouvelle d'une victoire décisive : « L'Angleterre n'a qu'à être juste envers nous, seulement juste, et nous laisserons le Canada tranquille, aussi longtemps qu'il aimera mieux reconnaître le pouvoir de la noble reine d'Angleterre que se réunir volontairement aux États-Unis. »
Oui, tout cela est vrai; mais tout cela ne suffit pas pour rassurer des hommes qui ont la conscience de leurs torts et qui croient voir déjà la grande république améri-
caîne sortir des ruines sanglantes que la guerre civile a entassées, plus forte, plus fière, plus compacte, plus confiante en elle-même, plus entreprenante, et plus formidable que jamais.
Aussi avec quelle anxiété ils s'étudient à écarter l'image d'un avenir qui les trouble! quelle ardeur ils mettent à se faire illusion sur l'énorme importance d'un résultat qui leur est un sujet d'alarme autant qu'un sujet de douleur!
D'abord, à les entendre, rien n'était encore fini, tant que Lee tenait la campagne. Une armée, disaient-ils, n'est pas anéantie, parce qu'elle est battue ; elle n'est pas démoralisée et mise hors d'état de servir, parce qu'elle est amenée par le sort des combats à transporter la guerre sur un autre théâtre. Les confédérés ont abandonné leur capitale, très bien ; mais les colons n'en avaient-ils pas fait autant dans la guerre de la Révolution, et leurs descendants lors delà guerre de 1812? L'abandon de Richmond n'est qu'un incident de la lutte. Le président Davis n'avait-il pas déclaré que, si Richmond succombait, la guerre pouvait être continuée quarante ans dans la Virginie seule?
Aujourd'hui, on se rejette sur la ressource des guérillas.
La résistance militaire domptée, est-on sûr que la résistance révolutionnaire n'entrera pas en jeu? C'est un immense territoire que celui du Sud : après l'avoir conquis, il s'agira de l'occuper; et, de ces deux tâches, quelque difficile qu'ait été la première, la seconde pourrait bien être plus difficile encore. Après tout, on ne gouverne pas un peuple malgré lui, du moins sans d'affreuses convulsions. Qui oserait affirmer que le Sud, en admettant qu'il soit subjugué, ne Serait pas au Nord ce que la Pologne est à la Russie? Trop de sang a coulé pour qu'il soit désormais possible d'en effacer la trace. Trop de haines
ont pris racine dans les cœurs pour que Théritage transmis désormais par la génération présente à celle qui la suivra ne soit pas un héritage de colère et de vengeance.
Ainsi parlent ceux à qui il en coûte trop de se rendre à l'évidence. Vains raisonnements, par lequel ils s'efforcent de^ donner le change à leurs inquiétudes!
Lorsque Davis disait que, si Richmond succombait, la lutte pourrait être soutenue dans la Virginie seule pendant quarante ans,il comptait sur ses ressources, — le Times en convient, — que cinq effroyables campagnes ont, depuis, entièrement épuisées. Où est l'arsenal delà confédération, maintenant qu'elle a perdu Atlanta? où est le siège de la religion esclavagiste, maintenant que le principe du travail domine dans Charleston? où bat le cœur de la ré* bellion, maintenant que Richmond appartient à l'Union?
Quelques journaux américains assurent que Jeffersoû Davis n'avait pas attendu que Lee jouât sa dernière partie, pour proposer de se soumettre. Suivant un correspondant de Washington, M. Seward aurait été d'avis d'accep* ter, et, pour faire prévaloir son opinion, se serait rendu àCity-Poinl; mais il aurait trouvé, à son arrivée, la question résolue négativement par M. Lincoln et lés troupes déjà en mouvement. Si cette assertion est fondée, elle prouve combien les confédérés redoutaient une défaite, et jusqu'à quel point les fédéraux étaient sûrs de vaincre.
Au reste, les correspondants anglais d'Amérique donnent, sur l'effet produit à New-York par la nouvelle de la c grande victoire », des détails qui dispensent de tout eoramentaire. Cette nouvelle a été accueillie, paraît-il, avec des transports d'ivresse qui ne s'expliquent que par la certitude d'un triomphe décisif, complet, immédiat, d'un triomphe signifiant cette fois : fin de la guerre. Les étrangers qui se trouvaient à New-¥ôrk décrivent comme quelque chose de prodigieux le spectacle d'enthousiasme auquel ils ont assisté. Le peuple parcourait la ville dans
lii DIX ANS DE L*HISTOIRE D'ANGLETERRE.
un état voisin du délire; les rues retentissaient d'hymnes religieux et de chants patriotiques ; les uns poussaient de grands cris et restaient immobiles; les autres, sans prononcer une parole, couraient çà et là les yeux humides, le visage pâle, haletants et éperdus : on s'embrassait sans se connaître, on dansait, on sanglotait, on était fou de joie ! on sentait profondément, et Ton disait bien haut qu'il n'y aurait pas dorénavant sous le soleil de nation comparable à celle qui s'était montrée capable d'efforts aussi gigantesques, et n'était pas morte noyée dans cette immense mare de sang.
On parle de guérillas ; mais, outre qu'une guerre de guérillas n'est pas dans le génie de la race saxonne, ce n'est pas après les coups terribles qui viennent d'être frappés qu'une résistance de ce genre pourrait tenir longtemps en échec les forces régulières dont le gouvernement de Washington dispose.
Au moins faudrait-il pour cela que l'exaltation du sentiment qui poussa les confédérés au combat fût de nature à survivre d'une manière permanente à leur défaite, et cela n'est guère vraisemblable. Il n'est donné qu'aux causes justes d'être immortelles. Quelque vigueur que les confédérés aient déployée dans cette horrible lutte, leur énergie, née de l'égoïsme changé en fureur, disparaîtra certainement avec les motifs d'intérêt qui en ont été la source impure. Où puiseraient-ils la force d'une opiniâtreté indomptable, lorsque, l'institution de l'esclavage étant abolie sans retour, la lutte sera devenue sans objet? Ce sont de puissants mobiles, sans doute, que le désir de la vengeance et la haine; mais le désir de la vengeance et la haine sont des passions qui, faute d'aliment, jBnissent par s'émousser.
A en juger par le langage des journaux de New- York, le Nord est tout entier à des idées de réconciliation ; une amnistie générale est attendue ; on demande que le règne delà
générosité succède au règne de la force ; et beaucoup désirent que la générosité de la république victorieuse s'étende jusqu'à Jefferson Davis, qui, en effet, serait plus complètement vaincu s'il était gracié que s'il était mis à mort. La question se réduit ainsi à savoir si, dans le cas où les hommes du Nord tendraient noblement la main aux hommes du Sud, ceux-ci refuseraient jusqu'au bout de la serrer? Et pourquoi le refuseraient-ils? Vainqtieurs et vaincus ne sont-ils pas de la même race, au bout du compte? ne parlent-ils pas la même larigue? L'esclavage une fois aboli, ne sont-ils pas le même peuple? Et quel peuple, quand ils seraient unis de nouveau, étroitement, pour jamais!
Des montagnes de cadavres les séparent, répondra-t-on; mais ce n'est pas d'après nos idées européennes qu'il convient de juger les Américains. Plus encore que les Anglais, les Américains ont l'esprit pratique. Je lis dans une lettre adressée à la Pall Mail Gaz elle y que les Américains ne sont pas gens à s'obstiner dans une lutte sans espoir, sous l'unique influence du ressentiment et de la haine, comme feraient les Suisses, les Espagnols, et comme ont fait les habitants du Caucase. La justesse de cette remarque est frappante pour quiconque a eu occasion d'étudier le caractère de la race saxonne. Fécondé, repeuplé et moralisé par le travail libre, le Sud est appelé à de brillantes destinées : celte perspective répond de sa soumission, et de la reconstruction du grand édifice républicain élevé dans le nouveau monde.
Cette reconstruction est elle un danger pour l'ancien? Je ne crois pas; mais je comprends que l'Angleterre aristocratique, l'Angleterre des classes gouvernantes, en soit préoccupée et s'en inquiète.