ANDREW JOHNSON DIVERSEMENT JUGÉ EN ANGLETERRE
28 avril.
Loin de diminuer, il semble que Témotion publique ici devienne plus profonde, à mesure que les détails viennent préciser et compléter la sinistre nouvelle.
Rapproché de l'horrible boucherie dont la maison de M. Seward a été le théâtre, l'assassinat de ce grand hoanêle homme, M. Lincoln, se présente à l'imagination effrayée avec un caractère de bassesse, de perfidie et d'a(rocité, qui en fait un des crimes les plus noirs dont le récit ait jamais souillé, ou puisse jamais souiller les pages de l'histoire.
Ce n'est pas la première fois, hélas ! que la stupidité humaine se révèle sous la plus hideuse de ses formes, l'assassinat; mais on chercherait en vain dans les annales de la fureur devenue folie un attentat aussi impossible à concevoir. Nous trouvons dans le passé d'importants personnages qu'on assassine, ou parce qu'ils se sont mis audessus des lois, comme César; ou parce qu'ils ont été des tyrans, comme Hipparque; ou parce qu'ils ont armé contre eux la pire des démences, le fanatisme religieux, comme Henri III ; ou parce que, comme Henri IV et Gustave-Adolphe, ils ont jeté un éclat de nature à faire croire V. 9.
154 DIX ANS DE L'HISTOIRC D'AKGLETERRE.
qu'on tuerait une idée en les tuant. Hais pour quel unitif;^ dans quel but, sous l'inflaence de quel espoir, assassiner Abraham Lincoln? Quelle ki avait-il foulée aui pieds? quel acte de tyrannie avait-il commis ou mevatçait-il de commettre ? de quelle cause pouvait-on espérer, en le frappant, empêcher le triomphe ou arrêter la ruine? Encore si l'affreuse tragédie avait eu lieu avant la prise de Richmond, avant la reddition de Lee! Mais déshonorer de propos délibéré la cause du Sud, quand le dernier espoir de la sauver ou de la relever était évanoui ! mais irriter jusqu'au délire un vainqueur tout-puissant, quand aux vaincus, désormais à sa merci, il tendait généreusement la main! mais choisir, pour l'immoler, l'homme qui représentait avec le plus de puissance et le mieux ces dispositions vraiment héroïques, un homme dont le génie était fait de modération et de vertu, un homme dont le pouvoir promettait d'être si tatélaire à l'égard des confédérés à bout de ressources, qu'ils auraient dû prier à deux genoux pour la prolongation de sa vie ! Non, ee n'est pas même par un sentiment de haine violente, de vengeance implacable, que peut s'expliquer entièrement cet assassinat infâme. Car, de tous les adversaires du Sud, Abraham Lincoln s'était précisément montré le plus doux, le plus disposé à ramener sans violence au sein de la grande famille américaine ceux qui s'en étaient détachés d'une manière si déplorable. Lincoln n'avait-il pas poussé le noble désir de la réconciliation jusqu'à proclamer, presque à l'heure du triomphe, la théorie des State rights^ au risque de transporter du champ de bataille dans le conseil le pouvoir de la rébellion ? Et c'est le lendemain de ce discours, dont la touchante magnanimité ressemblait à de l'imprudence, qu'un histrion, parodiste ignoble de Brutus, brandissait sur la scène l'instrument de soncrime^ en s^écriant : Sicsemper tyrannis f ajouiani ainsi au plus lâche des meurtres le plus effronté des mensonges, et
«'oubliant rien de ce q«i pocrvait aTÎKr jusqu'à sou vil attentat !
Dieu nous gsetée d'étendre au Sud tout entier la res^ ponsabihté morale du tripla assassinat, étonnement et horreur du moBde. II sera flétri publiquement, nous en avons confiance, par Jefferson Davis, par Lee, par ceux des généraux confédérés qui ont encore les armes à la main, par tous ceux qui ont autorité pour parler au nom de la cause sur laquelle vient de tomber ce voile sanglant. Déjà, M. J.-*M. iHason a rompu le silence. Dans une lettre à YIndex, que publient aujourd'hui tous les journaux, il affirme que < par personne, le crime commis ne sera vu avec plus d'horreur que par le peuple du Sud ». Nous le eroyons sans peine ; mais ce que nous ne croyons pas, e'est que ce crime soit un acte de folie, ainsi que cherche à nous le persuader le Mornmff HeredA, jontmt plsm aveuglément, plus furieusement dévoué à la cause du Sud fue le Sud lui-même. Un assassinat commis à deux est un peu phis, j'imagine, qu'un acte de folie. Et puis, n'y at-il dbnc rien qui le rattache à d'autres actes trahissant l'existence du plus noir des complots? L'assassin Booth, sécessionniste forcené, n'appartient*il pas au même parti que les assaillants de M. Sumner; que les misérables qui, déguisés en tranquilles voyageurs, se jetèrent dans le Yennont et dans le Maine sur des villes sans défense pour tuer, pour brûler, pour piller; que les scélérats qui avaient formé le projet infernal d'incendier Nevr-lfork et forent à la veille d'y réussir? Ah ! sans doute, l'institution de l'esclavage, cela soit dit en l'honneur de la nature humaine, ne fait pas un cœur d'airain à tous ceux qu'elle investit d'un pouvoir sans bornes sur des créatures qui ont «ne âme; maison comprend de reste que, parmi ceux-là, il y en ait qui, dans des circonstances données, soient changés en bêtes fauves par l'habitude d'avoir un bétail d'hommes.
M. Mason est donc mal Tenu à appeler M. Stanton un calomniateur, parce que ce dernier, dans sa lettre à M. Âdams, représente les attentats commis sur la personne de MM. Lincoln et Seward comme les résultats d'un ^ complot ourdi par des rebelles, sous prétexte de venger le Sud et d'aider la cause de la rébellion», complot dont M. Stanton assure qu'on a des preuves.
Mais ce que M. Mason est absolument inexcusable d'avoir Qsé écrire, c'est ceci : « Je puis parfaitement comprendre que ces crimes aient pour effet d'aider la cause de ce parti dominant dont M. Stanton est la personnification, et dont Andrew Johnson, qui succède à la présidence est, avec Butler, surnommé ce que chacun sait, le portevoix et le chef, — parti qui avait sur le Sud des desseins de vol et de rapine, auxquels le président défunt et son secrétaire faisaient obstacle. »
Quelle insinuation! Passons vite.
Le nom d'Andrew Johnson vient de se trouver sous ma plume, et je vous disais hier à quelles appréhensions son avènement au pouvoir donne lieu en Angleterre. Avant d'examiner ce que ces appréhensions ont de fondé, quelques mots sur les attaques virulentes dont 1^ successeur d'Abraham Lincoln est l'objet de la part de certains journaux.
Tout ce que le vocabulaire des injures peut fournir à la haine, le Morning Herald l'emploie et Tépuise contre Andrew Johnson. Celui qui, né dans les rangs les plus obscurs de la société, et arrivé à l'âge viril sans savoirni lire ni écrire, a été porté au timon de l'État par les suffrages libres de ses concitoyens, dans un des pays les plus éclairés et les pins intelligents de la terre, n'est, à entendre le Morning Herald^ qu'un imbécile, qu'un démagogue du Nord, altéré de sang, qu'un fanfaron et un sacripant, qu'un amant de la dive bouteille, qu'un de ces malheureux que l'écume des révolutions pousse à