ANDREW JOHNSON
la surface. Oui, c'est en ces termes, c'est en insultant de la sorte, dans la personne de son chef élu, le peuple américain tout entier, que le Morning Herald travaille au maintien de la paix entre les Etats-Unis et TAngleterre.
Cependant quelle est la vérité? La vérité est qu'Andrew Johnson, ce démagogue du Nord, est un homme du Sud; qu'ayant eu à lutter seul, de bonne heure, contre la misère et l'ignorance, il les a vaincues à force de courage et de mérite; que cet homme, poussé à la surface d'une révolution par son écume, est depuis trente ans sous les yeux du public, qui a pu le juger et lui a confié librement des postes d'honneur de plus en plus élevés ; qu'il fut élu en 1835, dans le Tennessee, membre de la législature d'État, puis réélu en 1839, puis élu membre du Sénat en 1841, puis envoyé au Congrès comme représentant du Tennessee, puis élu gouverneur de cet État et enfin élu sénateur dans le Congrès des États-Unis.
Le Baily News, de qui j'emprunte ces détails caractéristiques, et auquel l'assassinat d'Abraham Lincoln a inspiré des articles aussi sages qu'équitables et éloquents, le Baily News remarque avec raison que l'élévation d'Andrew Johnson, ce démagogue du Nord, a été justement l'ouvrage d'un État du Sud, et de celui de tous les États du Sud qui, à cette époque, était, après la Virginie, le pays à esclaves le plus peuplé et le plus riche.
Ajoutez à cela que, comme membre du Congrès, M. Johnson a déployé pendant plusieurs années un talent politique égal à l'ardeur de ses sentiments républicains, et a soutenu contre Jefferson Davis plus d'une lutte parlementaire où la raison, la modération, la justice, ont été sans contredit de son côté.
Dans un moment où tout ce qui tendait à décrier le Nord était accueilli avec transport en Angleterre, et sur la foi de correspondances dont on aimait à ne pas se dé-
198 DIX ANS DK L'HISTOIIIK B'JLRGLETERRE.
iev, on fit un bruit énorme de la surexcitation, effective-' ment fâcheuse, à laquelle M. Johnson s'était laissé aller (kns la séance d'inauguration du 4 mars. Mais, ramené k ses proportions vraies, Taccident — ce fut un pur accident — n'a rien de l'importance que la presse sudiste se plut alors et se plaît encore aujourd'hui à loi donner; importance que démentent si péremptoirement le» habitudes connues d'Andrew Johnson, la carrière qu'il a four*^ nie, et la dignité de son attitude, la dignité de son langage, le jour où il a été appelé à accepter publiquement le glorieux héritage d'Abraham Lincoln.
Les partisans du Sud, ceux du moins dont te Momin^ Herald est Torgane, affectent de regarder la nation américaine comme prête à tomber dans un abîme, à la suite d'un pareil guide. Cette joie ne leur sera pas donnée. Non seulement M. Johnson paraît décidé à laisser le ministère intact, mais rien n'annonce qu'il veuille substituer à la politique de M. Lincoln une politique plu» exaltée.
G'estd'ailleurs une erreur de croire que les destinées d'une nation dépendent de la volonté ou des caprices d'oB seul. Même dans les pays despotiques, il n'en va pas ainsi, parce que les situations pèsent d'un poids irrésbtible sur ceux qui, aux yeux des observateurs vulgaires, semblent les dominer. Les hommes puissants ne sont en réalité qae des hommes représentatifs ^VmssdLUis pour le bien quand ils représentent la partie saine de la société, puissants pour le mal quand ils en représentent la partie cadavéreuse : leur force, dans l'un et l'antre cas, ne leur vient que du milieu qui les entoure. Le fameux L'État , c'est moi est plus qu'un mot insolent, c'est un mot bête ; et il n'en faut pas davantage pour convaincre l'assassinat de folie. Est-ce qu'on tua jamais une situation, en tuant l'homme qui en était le produit? Le sort du monde, n'en déplaise à Pascal^ ne dépend pas de la longueur du nez
ENCORE L'ASâASSINAT DE LINCOLN. 159*
le Cléopàtre ; il ne dépend pas davantage du succès avec k(fitl le premier venu peut avancer le bras et presser la létente d'un pistolet.
En tout cas, s'il est un pays oA il ne soit donné à personne de faire tenir les destinées d'une nation dans le îreux de sa main, ce pays est l'Amérique. On n'y crie )as : € Le roi est mort, vive le roi! » En revanche, on j peut crier : < Un homme est mort, vive le peuple ! ]»
ANALYSE DE L'ÉMOTION PRODUITE EN ANGLETERRE PAR L'ASSASSINAT DE LINCOLN.
30 avril.
Il peut paraître étrange que la sensation si vive, si profonde, causée dans le monde entier par l'assassinat de M. Lincoln, ait été, peut-être, plus vive et pins profonde en Angleterre que partout ailleurs.
K'étail-ce pas en eflfet ici qu'étaient les détracteurs les plus passionnés du grand honnête homme que vient d'arrêter dans sa glorieuse carrière la balle d'un vil assassin?
N'était-ce pas ici que le Nord avait ses plus ardents ennemis, et le Sud ses partisans les plus fougueux?
N'était-ce pas ici enfin qu'on redoutait le plus la reconstruction de la république américaine, et l'éclat que pouvait jeter sur le principe de la démocratie l'imposant spectacle de ce principe donnant à un peuple le pouvoir de résister aux déchirements d'une guerre civile sans exemple, de dompter une rébellion gigantesque, et, quand on devait le croire épuisé par l'immensité de ses efforts^
accablé du poids de ses propres victoires si chèrement payées, à bout de ressources, altéré de vengeances, nous montrant le même peuple plein de force, plein de sérénité, et assez sûr de lui-même pour être (généreux envers les vaincus?
L'aristocratie anglaise — cela se comprend de reste — n'a jamais pu voir la démocratie américaine prospérer et rayonner, sans prendre souci des résultats possibles d'un tel exemple donné au monde. Dans ce seul fait que rhomme appelé à guider son pays à travers tant de difficultés et de périls était un simple ouvrier porté au sommet de l'État par le suffrage universel, il y avait quelque chose de nature à troubler tous ceux à qui, en Angleterre, le développement des institutions démocratiques fait peur.
Aussi, avec quelle assurance, réelle chez les uns, jouée chez les autres, ils affirmèrent, dès le lendemain de la sécession, que la démocratie américaine avait touché Técueil prédit par leur sagesse! Et tant que durèrent les péripéties de la lutte, de quel air triomphant ils annoncèrent que jamais il ne serait donné à un gouvernement populaire de survivre à d'aussi terribles épreuves!
Qu'après cela, la prise de Richmond et la reddition de Lee leur fussent un sujet de tristesse, d'inquiétude, c'était tout simple. D'où la conséquence qu'ils auraient pu être tentés, non pas de se réjouir de la mort de Lincoln, — c'eût été infâme! — mais de la regarder comme un événement favorable à leur cause.
Abraham Lincoln avait la confiance du peuple; au seiu d'une crise formidable, il avait su se faire obéir, en obéissant lui-même aux lois; il avait grandi avec les circonstances; il s'était élevé au génie à force d'honnêteté; son autorité s'imposait avec une puissance irrésistible même aux généraux sacrés par la victoire; élu de la nation, il puisait dans la confiance que la nation mettait en lui une