ENCORE L'ASSASSINAT DE LINCOLN
force si considérable, que, dans le cas où, après la prise de Richmond, il aurait jugé nécessaire de retirer à Grant son commandement, il l'aurait pu sans que la surprise générale s'exprimât en commentaires soupçonneux ou éclatât en murmures; bref, il concentrait en lui et personnifiait tout ce que le Nord avait de courage persévérant, de calme énergie; de fermeté tranquille et d'indomptable vouloir : lui mort, le gouvernement dont il était l'âme ne serait-il pas désorganisé? les haines qu'il contenait ne se donneraient-elles pas carrière? le pouvoir, dont l'unité ne courait aucun risque tant qu'elle était représentée par lui, ne flotterait- il pas abandonné aux conflits des factions rivales ou des ambitions militaires? la confusion ne s'introduirait-elle point parmi les vainqueurs? l'espérance ne renaîtrait-elle point parmi les vaincus?
Il était d'autant plus naturel de prévoir tout cela, qu'aux termes de la Constitution, l'héritage d'Abraham Lincoln devait tomber aux mains d'Andrew Johnson, homme qui passait généralement pour avoir des sentiments exaltés, nourrir des animosités dangereuses, et manquer de cette force si nécessaire à un chef d'État dans les moments de grande crise : être maître de soi.
Il semblait donc naturel, je le répète, que les sudistes d'Angleterre ne reçussent du crime dont Abraham Lincoln a péri victime d'autre impression que celle de l'horreur dont tout cœur honnête doit être pénétré à la nouvelle d'un lâche et exécrable assassinat. Cependant, il n'en a pas été ainsi. Oui, même chez les partisans du Sud, la consternation s'est trouvée unie à l'indignation, dans le sentiment que la mort de Lincoln a inspiré.
Il est bien vrai qu'en parlant de ce martyr d'une noble cause, le Standard n'a pas rougi de se servir des expressions qu'on emploie à l'égard des criminels, et que le Globe s'est signalé par un ton d'indifférence tristement scandaleux; et que, sur l'emprunt confédéré, il y a eu
lea DIX ANS DE L*HIST01RE D*ANGLETERRE.
hausse de 3 p. 100 au reçu de la sombre nouvelle ; et qu'a Lirerpool, au reçu de cette même nouvelle, un misérable a osé crier hurrah ? Mais il n'en est pas moins certain que, chez les partisans, du Sud comme chez les partisans du Nord, l'impression dominante a été, en dehors de l'indignation qui ne pouvait manquer de leur être eoranaune,, une douleur mêlée d^ appréhension.
Pourquoi? pour phisi^urs raisons toutes fort graves.
Fabord, Texistenee de Lincoln rassurait les Anglais sur la crainte d'une guerre entre l'aifcien et le nouveau- monde. Les prôneurs de la rébellion n'avaient certes pas épargné au président des États-Unis les sarcasmes, les attaques^ les invectives; mais^ au fond, ils s'applaudissaient de satvoir à la tête d'une démocratie omlrageuse et irritable nft homme essentiellement modéré, ami de la paix, et auquel aucune de leurs injures n'arracha jamais un mot de ressentiment ou de dépit. Lorsqu'ils apprirent qu'il n'était plus, ses grandes qualités, qu'ils avaient méconnues, leur apparurent en pleine lumière; ils tremblèrent d'avoir perdu en lui le seul homme capable d'empêcher une rupture entre les États-Unis et l'Angleterre ; Ûs se rappelèrent de quelle façon Andrew Johnson avait souvent dénoncé la partialité des Anglais pour le Sud-; ils se demandèrent ce qu'ils pouvadent gagner à l'avènement an pouvoir de cet ancien ouvrier tailleur qui était parvenu à l'âge de raison sans savoir lire ; qui, lors de la séanee d'inaugorar tion du 4 mars, s'était montré an monde étonné dans un état d'ivresse, et que le correspondaniidu Times leur avait dépeint comme le plus grossier, le plus ignoratnt, le pl«is irresponsable représentant que se fût Jamais donnaé la démagogie en< délire.
Mous savons à quoi nous en tenir, à l'heure qu'il est, sur le compte de ce Johnson si consplaisamment vilipendé. De renseignements puisés à bonnes source, il résulte que c'est un homme d'une capacité peu ordinaire. Son éleva*
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tion ne date pas d'hier; elle est l'ouvrage de trente années (fefforts dont ses concitoyens ont apprécié le mérite et detrenfe années de services dont ite ont reconnu l'importance . L'obscurité de sa naissance et son entrée tardive dans la vie de l'intelligence, loin de le diminuer, le granfissent Que ne portait pas en lui un homme qui, ne devant rien aux circonstances et obligé de tout tirer de son propre fonds, a su se frayer un chemin jus(pi'au poste le plus élevé de TÉtat, dans un pays où l'instruction est universellement répandue, où nulle fonction n'est un privilège, et oit la possession du pouvoir est le prix de la confiance qu*on' insjwre a ses coneitoyens? Quant à l'état de surexcitation qriî, le 4 mars, caractérisa si m^alencontreusement Tattitude d'Andtevr lohnson, ce fut précisément Tefifet, chose curietise,, des habitudes de sobriété qu'il avait contractées.
II revenait mal'ade du Tennessee.. Son médecin, craignant que, dans la séance d'inauguration, ses forces ne l'abandonnassent, eut M maïheureuse idée de lui faire^ boire, pour le ranimer, un petit verre d'eau-de-vie qui lui porta tout de suite à la tête, — ce qui ne serait pas arrivé à un hotnme moins sobre. Voilà ce que le Dailtf News raconte et affirme, sur la foi des autorités les plu», respectables ; mais c'est ce que la presse sudiste est intéressée à ne pas laisser croire, et il faudra du temps, j'en^ ai peur, pour effacer dans l'esprit d*une partie notable du pnblic anglais la première impression reçue.
Ce qui est vrai, c'est que Johnson, en mainte circonstance, a parlé de la conduite des Anglais à l'égard du Hord en termes empreints d'une violente amertume.
Ce qui est vrai encore, c'est que, né dans le Sud et frappé de bonne heure des excès engendrés par Hnstitution de l'esclavage, il a toujours figuré, en Amérique, aux premiers rangs du parti républicain. Il disait un jour, et le mot n'a pas été ouWié, qu'il fallait pendre Jefferson.
Davis vingt pieds plus haut que Haraan. Sa politique ne sera-l-elle pas une politique de rigueur, surtout après les raeurlres qui viennent de jeter TAmériquedansle deuil et qui sont, hélas! si propres à exaspérer les passions? Les sudistes d'Angleterre ont du le craindre, et, pour cette raison aussi, l'assassinat de Lincoln a produit sur eux une impression douloureuse.
Enfin — et c'est peut-être là le motif le plus profond de leurs regrets, — ils ne peuvent se dissimuler qu'un coup terrible vient d'être porté à la cause qui leur est chère. Ils appartenaient à celte cause , ceux qui faillirent tuer M. Sumnerdans le palais du Sénat; ceux qui massacrèrent de sang-froid les nègres à « Fort Pillow » et à <f Harpeth Shoals » ; ceux qui pillèrent la Banque, et firent feu sur de paisibles citoyens, et les renversèrent sanglants sur le seuil même de leurs maisons à Saint-Albans ; ceux qui essayèrent d'incendier pendant la nuit une des plus opulentes et des plus populeuses villes du monde. Vol, incendie, assassinat, quel couronnement donné aux furieux efforts faits pour maintenir l'esclavage !
Ah! sans doute ce n'est pas sur le Sud tout entier qu'il serait juste de rejeter la responsabilité de ces crimes. Mais qu'il faille la rapporter à une conspiration ourdie par des sécessionnistes, sous l'empire des sentiments qui ont amené la sécession, qui pourrait en douter? J'ai sous les yeux les nouvelles venues d'Amérique aujourd'hui même, et que disent-elles? Qu'à New- York l'assassinat d'Abraham Lincoln est regardé comme le résultat d'un complot ; qu'un homme supposé être John Surrat du Maryland a été arrêté, et a été reconnu par les domestiques de M. Seward; qu'on a aussi arrêté comme son complice un habitant de Baltimore, dont on a les aveux ; et qu'on croit Booth caché avec de nombreux compagnons dans le Maryland, où l'on s'attend à chaque instant qu'il sera découvert. Si tout cela est vrai, tout cela prouve, ce qui était déjà malheureuse-