‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 4)Chapitre 52 sur 117 · LE DISCOURS DU PRINCE NAPOLÉON A AJAGCIO · texte numérisé non relu

LE DISCOURS DU PRINCE NAPOLÉON A AJAGCIO

culture et le capital s'y fait moins sentir ; le régime des baux de longue durée a quelque chance d'y être adopté ; la libre disposition de leurs propriétés y a été rendue aux propriétaires ; enfin, le salaire du cultivateur n'y est plus aussi cruellement disproportionné à son travail.

Mais la preuve que tout cela ne constitue pas un remède suffisant ; la preuve que l'emplâtre est encore beaucoup trop petit pour la plaie, c'est le nombre prodigieux d'Irlandais, qui, chaque année, fuient, comme une terre homicide, une pairie que cependant ils adorent; et, s'il est vrai que cette émigration est un bien, en ce sens qu'elle diminue le nombre des affamés qui se disputent un lambeau de terre à cultiver, il est vrai aussi que des divers symptômes auxquels les Anglais feraient sagement de prendre garde, celui-là n'est pas le moins frappant.

Et qu'on ne prétende pas que ceux des Irlandais qui se condamnent à quitter leur patrie, y renoncent! Non, non : c'est la rage dans le cœur qu'ils s'en éloignent; c'est animés de l'esprit de retour qu'ils s'embarquent. L'organisation de la société des fénians aux États-Unis le démontre; et, franchement, je ne cois pas qu'il y ait là, pour les Anglais, matière à plaisanteries.

CE ÛUE PENSENT LES ANGLAIS DU DISCOURS PRONONCÉ PAR LE PRINCE NAPOLÉON A AJAGCIO.

30 mai.

Grande fut la surprise, le jour où l'on connut en Angleterre le discours prononcé à Ajaccîo par le prince Napoléon.

Oh ! certes, que le prince eût fait étalage d'idées libérales ; qu'il eût proclamé le respect des nationalités comme la base indispensable d'une paix permanente; qu'il se fût vivement prononcé pour l'indépendance de l'Italie et contre le pouvoir temporel du pape; qu'il eût tendu la main aux États-Unis; qu'il eût insisté sur la nécessité de ne pas compromettre l'Europe dans les affaires d'Amérique ; qu'il eût parlé du mariage de Napoléon P' avec une archiduchesse d'Autriche comme d'une faute, et dénoncé toute alliance avec Vienne comme contraire à la politique traditionnelle de la France ; qu'il eût enfin introduit dans son programme la liberté sous toutes ses formes, cela n'aurait étonné personne.

D'abord, ce n'est pas la première fois que le fils de Jérôme proteste de son ardent libéralisme; et ceux qui croient à la sincérité de ses professions de foi étaient préparés à Tenlendre s'exprimer ainsi qu'il vient de le faire.

Et puis, s'il est un pays au monde où l'on doive trouver tout simple que les princes du sang se rangent sous l'étendard populaire en attendant mieux, ce pays est l'Angleterre. On n'y a pas oublié comme quoi George IV, qui, une fois devenu le maître, aurait bien voulu s'essayer au rôle de tyran, avait commencé par être l'ami de Fox et l'âme de l'opposition des wighs.

Le discours du prince Napoléon à Ajaccio, malgré sa saveur révolutionnaire, ou plutôt à cause de cela, n'aurait donc fait ici dresser l'oreille à personne, s'il n'eùl été qu'un hymne chanté à la liberté.

Mais ce qui a étonné, c'est l'effort du prince pour faire croire à la terre entière que Napoléon P' avait été un démocrate de bon aloi, un philanthrope pur sang, un ami des nationalités, un réformateur populaire.

Maintenant, il est très vrai que les Anglais ont leurs raisons pour ne pas aimer Napoléon I"; mais, moi qui

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suis Français, et, je m'en flatte, bon Français, j'estime, comme eux, qu'affubler Napoléon I®' en Marc-Aurèle, c'est se moquer. Cela serait tout au plus tolérable s'il s'agissait d'un héros et d'une histoire perdus aux trois quarts dans les hénèbres de l'antiquité. Mais quoi! parler ainsi d'un personnage mort en 1821 et que le monde entier, dans un siècle qui n'est pas fini, a vu à l'œuvre! prendre ces prodigieuses libertés avec une histoire qui est d'hier! Sottes gens que nous sommes d'un bout du globe à l'autre! nous pensions que Napoléon I" avait en lui quelque chose de la moelle des tyrans; qu'il avait eu, lui aussi, son Rubicon à franchir et qu'il l'avait franchi ; qu'il n'avait voulu autour de lui qu'une réprésentation de muets ; que son àme, aussi petite que son génie militaire était grand, n'avait pas connu de jouissance supérieureà celle du pouvoir absolu; qu'il avait brutalement écrasé l'esprit sous le poids de la force; qu'il avait eu peur de la pensée au point de faire la guerre à une femme qui tenait une plume; qu'il avait montré son respect pour les nationalités, en opprimant l'Italie, en volant l'Espagne, en abandonnant la fidèle Pologne, en essayant d'amalgamer sous ses lois d'airain la race allemande et la race latine, en distribuant à ses frères les peuples faits troupeaux, bref en découpant le monde avec son épée, au gré de sa fantaisie ; que sa philanthropie avait consisté à se servir de la France pour noyer l'Europe dans le sang et à dire : « Dans une bataille, les hommes ne sont rien, les minutes Sont tout ! » résumé féroce de ses triomphes ; que ses réformes avaient consisté à remplacer par une discipline grossière tout élan individuel, à faire table rase de la dignité humaine, à abêtir les hommes ; et, quant à ce qui concerne la France en tant que nation, à la monter ainsi qu'il aurait pu faire d'un cheval, et à la pousser à travers toute sorte de meurtrières aventures, jusqu'à ce qu'elle tombât sous lui, harassée, épuisée, demi-morte... Oui, nous pen-

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sions cela, tous taat que nous sommes... Et c'était un rêve! L'univers avait rêvé pendant un demi-siècle^ au sujet de Napoléon I" !

Malheureusement les Anglais, sur ce points ne sont pas faciles à persuader ou à convertir, et ici, en tout cas^ le prince Jérôme a manqué son effet. U a eu beau eiter quelques mots de son onele d'où il sendblerait résulter qu'à l'ile d'Elbe d'abord, puis à Sainte^ Hélène, Napoléon s'était mis à douter de l'excellence du despotisme ; lout ce que ces quelques mots serviraient à prouva, même dans la supposition la plus favorable, c'est que la lourde chute du conquérant et du despote lui avait été une leçon. Mais s'ensuit-il qu'ils exprimassent ce qui avait été, antérieurement à sa chute, le fond de sa pensée et le mobile de sa politique? Que pèsent deux ou trois phrases banales prononcées par Napoléon I*^ quand il n'avait rien de mieux à faire, à côté des actes: de sa vie entière* qui les démentent?

Nul n'ignore, d'ailleurs, combien il méritait le nom ^e lui avait appliquié k pape : Comeâicmte / cemedimtef Lorsqu'il disait à Benjamin Constant, dans des cîreoiH stances qui le condamnaient à tenir ce langage : € Élections, discussions libres, responsabilité des ministres, liberté de la presse, — je veux tout cela, » bien ingénti qui l'aurait cru sincère !" Qu'on lise les livres écrits par son successeur avant qu'il tînt le pouvoir : chaque page y est un hommage i^endu à la liberté. Les peuples sont-ils donc destinés à se prendre éternellement à la même glu?

Pour ce qui est de la lettre dans laquelle Napoléon III a si vertement gourmande son cousin, elle enchanfe le TimeSy parce que rau.ieur de la Vie de César y brise- de sa propre main le masque de libéralisme dont \\ entre, paraît il, dans la politique du Palais-Royal de couvrir la mémoire du vaincu de Waterloo. Napoléon III reconnaît que c'est ne pas comprendre son oncle que de supposer

ONE PftoCUtfÀÏÎON DU PRÉSIDENT JOHNSON, m

qu'il aima la liberté. A la bonne heure! Voilà qui est parler net et bien parier, suivant le Times.

Cela pourra ne pas convenir tout à fait à ceux qui, en France, ont eu jusqu'à ce jour la bonhomie d'attendre le couronnement de Tédifice; mais qu'importe aux Anglais? Ils disent, et avec raison, hélas! « Si les Français s*ac* commodent de la politique impériale, entendue dans le sens d'une sévère discipline qui n'admet qu'une seule volonté et une seule action, c'est leur affaire et non la nôtre. »

UNE PROCLAMATION DU PRÉSIDENT JOHNSON ST hk PRESSE ANGLAISE.

1 1 juin.

Sur le parti qui, en Angleterre, avait si ardemment épousé la cause des planteurs insurgés, la dernière proclamation du président Johnson a produit une impression dont vous devinez sans peine le caractère.

Que cette proclamation excepte de l'amnistie les employés civils, les officiers de l'armée au*dessus du rang de colonel, les officiers de marine au-dessus du rang de lieutenant, les gouverneurs des États, les pirates, et ceux des rebelles qui ont plus de 20 000 dollars de propriél?é, voilà ce qui jette les partisans du Sud dans des transports de colère auxquels le style du Standard donne les couleurs de la rage.

L'organe du parti toi7 affirme que le président Johnson n'a poussé Lee, Longstreet, Hampton, Johnstone, à mettre bas les armes en leur promettant la vie sa«ve ,

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que pour s'assurer le pouvoir de les persécuter, de les pendre, ou de les dépouiller, ou de les bannir, selon son caprice. Là-dessus, il crie au vol, à la trahison, à l'assassinat! La proflamation d'amnistie n'est, du reste, à ses yeux qu'un des traits de la politique, suivant lui, gratuitement sauvage, adoptée à l'égard de Jefferson Davis, qu'on n'a, dit-il, enchaîné et jeté dans un cachot que pour le tuer sans avoir à le pendre, et recueillir de la sorte le bénéfice de sa mort sans en accepter la responsabilité odieuse.

Le Morning Post est moins violent dans son langage ; mais lui aussi s'élève en termes non équivoques contre les exceptions énumérées dans la proclamation d'amnistie. Il se demande ce qu'on fera de ceux qu on exclut, et si le gouvernement des États-Unis entend confisquer la propriété des rebelles, coupables d'être riches, comme moyen de payer l'immense dette contractée pendant la guerre.

Le Times s'apitoie plus particulièrement sur le sort de Jefferson Davis, en qui le leading journal ne veut voir que le chef élu d'une confédération puissante à laquelle ont été reconnus tous les droits d'un peuple belligérant et dont la défaite n'a eu lieu qu'après avoir imposé au monde le fardeau d'une ruineuse neutralité.

Enfin, il n'est pas jusqu'à la Pall Mail Gazette qui, quoique penchant pour le Nord, ne proclame la politique de Johnson injustifiable, soit au point de vue de la justice, soit au point de vue des nécessités de la situation. Les exceptions sont injustes, s'écrie cette feuille, parce que les personnes exclues de l'amnistie ne sont pas plus coupables que celles qu'elle embrasse; et l'excuse de la nécessité ne saurait être invoquée, parce que la guerre a réduit à une impuissance radicale tous ceux que Johnson aurait pu avoin quelque raison de craindre.

Qu'y a-t-il de fondé dans tous ces commentaires d'une partie notable de la presse anglaise?

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