‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 4)Chapitre 51 sur 117 · V. il · texte numérisé non relu

V. il

LES FÉNIANS.

24 mai.

Savez-vous au juste ce que c'est que la société des fè* ni ans?

Son origine, sa formation, son but, son organisation, rétendue de ses ressources, la nature de ses espérances, et ce qu'il y a de réel dans son pouvoir, sont choses qu'il n'est pas sans intérêt de connaître ; car, en dépit da ton railleur qu'affectent, lorsqu'ils en parlent, certains journaux de ce pays, la société en question pourrait bien quelque jour causer de sérieux embarras à l'Angleterre.

J'ignore si vos lecteurs ont jamais entendu parler de Robert Ëmmet, Irlandais que iord Clare condamna an supplice de la potence. On rapporte qu'au moment de sabir la sentence, Robert Ëmmet exprima le vœu que ses concitoyens n'élevassent un monument à sa mémoire que lorsqu'ils auraient délivré l'Irlande du joug de la race saxonne. De là, le nom de Emmet monument Association o\x E.M. A.y donné, antérieurement à 1857, par le colonel Jean O'Mahony et le lieutenant-colonel Michel Dobeay, à l'organisation d'une société ayant pour but de rendre l'Irlande à l'Irlande.

Cette société fut l'embryon de celle qui, s'étant répandue aux États-Unis, au Canada et en Irlande, existe aujourd'hui dans ces trois contrées, sous le nom de c Société des fénians » ; — le mol Fénians signifiant, en langue irlandaise ou erse, Phéniciens, nom des premiers colonisateurs de l'Irlande.

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Llaée mère remonte à 1848, et se ratache à l'exécution des patriotes irlandais qui furent compromis dans les mouvements de cette époque.

La confraternité des fénians se divise en trois sections indépendantes l'une de l'autre^ mais ayant un même amoar: l'Irlande; une même haine : l'Angleterre; un même but : le renversement en Irlande de la domination anglaise.

La première de ces sections a son siège en Irlande; la seconde au Canada; la troisième aux États-Unis.

En Irlande, la société des fénians est organisée sur le {rfan des sociétés secrètes dont la France fut le berceau. Pendant son séjour en France, où, frappé par la pro-^ scription, il avait été contraint de chercher refuge, le colonel O'Mabony s'était fait une loi d'étudier le système des conspirateurs français, et il l'importa en Irlande, dans une des visites secrètes qu'il fit à ce pays. La haute direction, en Irlande, est aux mains d'un gouvernement provisoire composé de quatre membres, représentant les provinces de Munster, de l'Ulster, de Leinster et de Connaught. Chacun de ces quatre chefs a choisi parmi ses plus intimes amis vingt ou trente colonels, dont chacun, à son tour, s'est trouvé appelé à choisir parmi ceux dont il avait pu éprouyer le patriotisme huit ou dix capitaines, et ainsi de suite. Les plus strictes précautions sont prises, pour que le colonel ne soit connu que des capitaines, le capitaine q^e de ses lietub^ants, et le simple soldat que de ceux dont le contactavec lui est absolument indispensable , tout cela, bien entendu, pour dépuer la surveillanice de la police et désarmer la trahison. Inutile d'ajouter que les réunions auxquelles les membres assistent se tiennent dans l'ombre, et que rien n'est épargné de ce qui est de nature à assurer l'inviolabilité dn secret

Au Caaiada, où la latitude d'action est plus grande, la nécessité de la prudence est moins impérieuse* Là aussi,

cependant, le mystère préside aux mouvements et couvre les réunions de son voile.

C'est seulement aux États-Unis, où elle n'est condamnée à éviter aucun regard, à craindre aucune dénonciation, que la société des fénians fonctionne librement et agit à la lumière du jour. Là, point de serment occulte, point de mot d'ordre mystérieux, point de signes de reconnaissance . Un chef; autour de lui, un conseil suprême: et au-dessous, des conseils d'État, dont chacun a sous sa juridiction le territoire d'un des États de l'Union ; voilà, en quelques mots, ce qui constitue l'organisation de la confraternité, de l'autre côté de l'Atlantique. Quant aux séances ténébreuses, aux scènes de coups de stylet, aux empoisonnements..., contes de croquemikine!

Maintenant, n'y a-t-il rien dans l'existence d'un fait semblable dont il y ait lieu pour l'Angleterre de prendre souci? À en juger par le langage du Times et de quelques autres journaux, on pourrait la croire au-dessus de préoccupations de ce genre. C'est en effet le sourire du dédain et de l'ironie sur les lèvres, que le Times parle du manifeste des fénians que vient de publier le New-York Herald :

a Le lecteur classique, dit-il ,se rappelle sans doute que ce fut sur une terre carthaginoise, c'est-à-dire phénicienne, qu'Énée fut rencontré par une dame qui eut la bonté de le conduire invisible, lui et tout l'équipage, en présence de la reine et de sa cour. Ëh bien, les fénians irlandais ont hérité des Phéniciens, leurs ancêtres, ce privilège de l'invisibilité. »

La plaisanterie, comme vous voyez, n'est pas très fine. Si les fénians irlandais sont constitués en société secrète, il est assez naturel que le voyageur anglais qui visite l'Irlande ait peine à les apercevoir. Pour comprendre cela, pas n'est besoin d'interroger les souvenirs classiques.

Que la puissance de la confraternité fénianeait été exa-

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gérée, soit. Il est possible qu'elle ne compte pas en Irlande soixante-cinq mille adhérents, tous capables de porteries armes; il est possible qu'aux États-Unis, elle en compte moins de quatre-vingt mille. Une chose est sûre, néanmoins, c'est qu'en Amérique son influence est considérable; c'est que plusieurs de ses membres y occupent des positions éminentes dans l'armée, dans la marine, dans les diverses administrations; c'est que, pendant les quatre dernières années, elle a fourni au gouvernement des États- Unis jusqu'à 28 000 combattants; c'est qu'à sa tête figurent des hommes influents et riches : des imprimeurs de premier ordre, tels que M. James Gibbons; des princes du commerce, tels que M. William Griffin; des directeurs de journaux, tels que M. Patrick J. Meehan, et des officiers supérieur3 de grande distinction. Le brigadier général Thomas A. Smith, tué devant Richmond, était le dixième membre du conseil des Fénians; et ils comptaient dans leurs rangs le brave général Matthew Murphy, celui qui mourut de ses blessures à City-Point, quelques jours après avoir reçu la nouvelle de la mort de son frère d'armes le général Smith.

Les noms que je viens de citer font partie d'une liste publiée par le New-York Herald^ et, quelque sceptique qu'il puisse convenir au Times de se montrer, il ne supposera pas, j'espère, que des hommes en vue et occupant une position honorable soient gens à permettre qu'on les désigne publiquement comme directeurs d'une association à laquelle ils n'appartiendraient pas!

La vérité est qu'aux États-Unis, en tout cas, la société des fénians est une puissance. Le gouvernement fédéral, qui a toujours trouvé en elle un appui dévoué, non seulement la tolère, mais la protège. Il la réprimerait sans doute, si, troublant la paix, elle songeait à attaquer le Canada ou à envahir l'Irlande : et là n'est pas le danger. Mais qu'arriverait-il, si entre les États-Unis et l'Angle-

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terre une gnerre venait à éclater? Croit-on qu'une société qui s'appuie d'une main sur le Canada et d« l'autre snr^I^ lande n'aurait aucun rôle sérieux: à jouer dans la luttât

Cela prête à rire au Times : fort bien ; mais, si je dois^ dire ma pensée^ je soupçonne le Times de rire jaune. Que voulez-vous! il est ici des gens qui, toutes les fois qu'ils parlent de l'Irlande^ se croient obligés de le prendre de haut» A leurs yeux^ la dignité de ce pays serait perdue le jour ou il aurait l'air détenir quelque compte du mécontentement des Irlandais. Ils éprouvent je ne sais quelle jouissance brutale à affirmer par l'adoption d'un langage arrogant la supériorité de l'Angleterre sur l'Irlande, C'est bien mal comprendre la race celtique^ celle de tontes les races répandues sur le monde, qu'on gagne le plus aisément par de douces paroles, qui ressent le plus vive* ment l'injure du dédain, qui est la plus susceptible, la plus sensitive, et une des plusfières.

On ne pourrait nier sans injustice l'importance et le salutaire effet de plusieurs réformes introduites en Irlande depuis cette terrible maladie des pommes de terre qui ; causa la grande famine de 1845-1846. Ce furent des me* sures législatives d'une portée incontestablement bieniaisanté, que le Land Improvefnent acty le Renewabh Lea^ sehold aciy et, surtout, le Enenmbered Estâtes aet. Paria première, l'amélioration des terres fut rendue possible; la secoade coupa court, du moins en partie, au funeste régime des tenures dérivatives ou superposées fuae à l'autre et rapprocha ceux qui possédaient le sol de ceux qui l'occupaient, par la suppression des sous-propriétaires appelés mddlemen. La troisième facilita la vente des terres grevées d'hypothèques, et fut comme l'application au sol du principe de la liberté du commerce. Aujourd'hui, l'Irlande est un peu mieux cultivée ; elle tend évidemmeat à sortir du système qui, dans tant de misérables cabines, avait entassé tant da misérables; le divorce entre l'agri-

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