MOUVEMENT DES ÉLECTIONS
15 juillet.
Le mouvement électoral continue. Après Londres, les provinces. Le résultat définitif n'est pas encore connu, mais on peut dès à présent prédire à coup sûr que, dans le nouveau Parlement, l'opposition conservatiste sera
moins forte encore que dans l'ancien. Toutefois, l'avantage remporté jusqu'ici par le. parti libéral n*a rien, numériquemeat parlant, de bien considérable : Jbuit voix de plus ne sont pas une affaire. La vraie victoire consiste, d'abord dans le nambre et la qualité des électeurs, ensuite dans le mérite des élus.
C'est dans ces bourgs de poehey dont je vous parlais dans ma dernière lettre, que les iodes l'ont emporté, tandis que les libéraux ont, en général, le dessus dans les grandes villes, dans les villes où la puissance de l'argent est forcée de reculer devant la puissance des idées, dans les villes pleines d'hommes et qui s'appartiennent.
n faut tout dire, cependant : les oonservatistes ne sont pas sans avoir à se vanter de plus d'un important triomphe. Blackburn et Preston, riches cités manufacturières, situées dans un pays qu'on avait regardé jusqu'à ce jour comme le camp retranché du libéralisme, ont donné chacune deux sièges à l'opposition, qui se trouve avoir triomphé aussi à Carlisle, à Kidderininster,à Devenfvort, et enfin à Liverpool, où M. Graves a renversé M. Ëwart, le persévérant avocat de l'abolition de la peine de mort.
D'un autre côté, les défaites essuyées par ropposition eonservatiste ne sont pas toutes aussi sérieuses qu'elles pourraient le paraître au premier abord. A Brighton, par exemple, elle n'a certainement pas perdu beaucoup en perdant M. Moor, qu'a remplacé M. Fawcett, le savant professeur de l'université de Cambridge, le clairvoyant aveugle, comme l'aurait, peut-être, appelé Voltaire. M. Fawcett votera très certainement contre M. Disraeli; mais M. Moor, presque toujours absent de la Chambre des communes, ne votait pour personne. Il en était de même de M. Chapman, qui, à Grimsby, s'est vu forcé de céder la place à un libéral.
Et puis le ministère a subi des échecs qui ont dû lui
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être particulièrement sensibles. Le secrétaire de la frcsorerie, M. Frédéric Peel, n'a-il pas été rejeté par la populeose ville de Bury? Le contrôleur de la maison de la reine n'a-t-il pas été vaincu dans un bourg considéré comme une sorte de propriété du gouvernement? La ville de Lichfield n'a-t-elle pas échappé à un membre de radministration, lord Alfred Paget, et celle de Kidderminster à un autre membre de Tadministration, le colonel Loke Whyte?Sir Charles Wood, un des ministres, n'a-t-il pas dû battre prudemment en retraite à Halifax? Ëntin, — symptôme plus significatif que tout le reste, — Tiverton, le bourg pourri du premier ministre, ne s'est-il pas mutiné au point de repousser, sous les yeux de lord Palmerston, le protégé de lord Palmerston, M. Denman? Ajoutez à cela que lord Amberley, fils de lord Russell, s'est porté candidat à Leeds et a été repoussé comme nn simple mortel.
La vérité est que, dans les élections qui viennent d'avoir lieu en Angleterre, le parti réellement vainqueur, au point de vue du terrain gagné, est le parti radical. A Londres, sa prépondérance a été marquée, car on n saurait ranger parmi les ministériels purs, ou les libéraux flottants, ou les whigs,ni l'élu de la Cité de Londres, M. Goschen; ni l'élu du quartier de Lambeth, M. Hughes; ni l'élu du quartier Marylebone, M. John Stuart Mill. A Newcastle, qui est resté maître du champ de bataille? le radical M. Cowen, auquel les paimerstoniens ont vainement essayé d'opposer M. Somerset Beaumont. Mais c'est à Edimbourg surtout, dans l'Athènes de l'An* gleterre, que le libéralisme avancé s'est mesuré avec succès contre le libéralisme tiède et affublé de ministérialisme. Edimbourg avait pour représentant M. Adam Black, homme d'un caractère honorable, associé depuis longtemps à la fortune du libéralisme, et connu par les sacrifices qu'il avait faits à cette cause. Malheureusement,
M. Black, sans changer tout à fait d'amours et de drapeau, s'était récemment rapproché, dans la question de la réforme électorale, de M. Lowe et de M. Disraeli. Comme eux, il s'était prononcé contre l'extension du droit de suffrage à la classe ouvrière ; comme eux, il avait crié à l'invasion des barbares. Eh bien, il n'en a pas fallu davantage : la plus élégante, la plus raffinée, la plus intellectuelle, la plus aristocratique cité de la Grande-Bretagne, a puniinpitoyablement M. Black de sa désertion d'un moment; et, pour mieux caractériser la sentence, elle a élu à sa place, qui? M. Mac Laren, dont on connaît les opinions décidées et la politique énergique.
En résumé, si l'on s'attache au caractère moral des élections plutôt qu'à leurs résultats purement numériques, on peut dire que l'opposition a été vaincue sans que le ministère ait été victorieux. Parmi les hommes nouveaux et éminents à qui le vote des électeurs ouvre les portes de la Chambre des communes, quels sont ceux que le ministère est fondé à appeler siens? Des esprits de la trempe de M. John Stuart Mill, de M. Fawcett, de M. Hughes^ ne sont assurément pas gens à se laisser traîner dans les bagages de l'armée opposante à la suite de M. Disraeli; mais ils ne sont pas gens non plus à se laisser traîner dans les bagages de l'armée ministérielle, à la suite de lord Palmerston.
Si l'issue de la lutte n'est pas plus satisfaisante pour le cabinet actuel, c'est sa faute. Pourquoi, se nommant libéral, a-t-il à sa tète un homme qui ne l'est pas? Pourquoi, ayant d'une manière solennelle promis la réforme électorale en arrivant aux affaires, a-t-il violé sa promesse? Pourquoi, dans la mêlée électorale, n'a-t-il pas eu un cri, un mot de ralliement, un programme? U a inscrit des noms sur son drapeau : franchement, ce n'était pas assez. Tout Palmerston qu'il est, lord Palraerston n'est pas une idée.