L'ÉLU DU SOUTH-LANGASHIRE
Ea 1850, n'a dressait-il pas àTévêquc de Londres, touchant la suprématie royale, une lettre qui était le développement de ce thème : lois ecclésiastiques, juges ecclésiasiiqueSy lettre dont, tout récemment encore, les meneurs du parti ultra-clérical faisaient tirer une nouvelle édition à l'appui de Yagitation ayant pour but d'enlever le jugement des causes ecclésiastiques au « conseil privé » ?
Enfin, en ce moment même, repoussé comme il Test avec insulte par l'université, qu'il a si bien servie, voyez avec quelle révérence filiale, avec quelle respectueuse tristesse il parle d'elle, dans son discours au meeting de Liverpool !
Mais quoi! aux yeux d'une corporation où l'élément ecclésiastique occupe tant de place, M. Gladstone a certains défauts absolument impardonnables : il pense, il veut être lui, et il marche.
M. Gladstone pense pour lui, et l'université d'Oxford exige qu'on pense pour elle.
M. Gladstone entend s'appartenir, et l'université d'Oxford entend que ceux qui la représentent lui appartiennent.
M. Gladstone marche, et l'université d'Oxford a pour principe d'être immobile.
Autant de causes de divorce!
Sous ce rapport, le Standardy organe des conservatistes, a parfaitement raison de trouver absurde qu'on accuse l'université d'Oxford d'inconséquence et d'ingratitude. Quelques titres que M. Gladstone puisse avoir à la représenter en sa qualité d'orateur éminent, d'écrivain classique, de scholar, comme on dit ici, et de théologien, il est clair qu'il lui manque les qualités essentielles à ce rôle. Le jour où, tirant de son propre fonds ses pensées, M. Gladstone a mis le pied dans le camp libéral ; le jour où, ne prenant conseil que de son intel-
^1 DIX ANS DE L'HISTOIRK D^ANOLSTERRE.
ligence, il s'est axisé d'être tolérant, il a cessé tfèlre l'homme d'Oxford. Reprocher à Oxford, qui l'atait choisi en 1847, de l'aroir abandonné en 1865, c'est supposer de deux choses l'une : ou qu'Oxford, depuis 1847, a suivi le mouvemenC du siècle, ou que M. Gladstone ne l'a pas suivi. Eh bien, les deux suppositions sont également fausses. Tout indique, ainsi que le Standard l'affirme avec un orgueil grotesque, qu'Oxford est en 1865 ce qu'il était en 1847, et il est incontestable, d'un autre côté, que le Gladstone d'aujourd'hui n'est plus le Gladstone d'autrefois. L'homme qui s'est avancé sur la route du libéralisme jusqu'aux confins du suffrage universel, après avoir débuté par le torysme ; l'homme qui, après s'être fait le preneur des religions d'État, en est venu à poursuivre, au profit des catholiques romains et des dissidents, le triomphe de la tolérance religieuse, cet homme-là, on le nierait en vain, a commis un crime de glorieuse apostasie, dont il est juste que les bigots du protestantisme le punissent.
Heureux châtiment, dont nous nous félicitons et dont nous devons le féliciter! Le voilà, en effet, rendu à luimême ; le voilà, selon sa propre expression, démuselé {unmuzzled). Il continuera de servir l'Église et Oxford, parce que cela est dans son éducation et dans sa nature; mais il les servira désormais à sa manière, selon les inspirations de son cœur, d'après les lumières de sa raison, sans leur sacrifier les intérêts de la liberté. Il ne sera plus tourmenté par k crainte d'être infidèle à son mandat en obéissant à son intelligeuce. A l'indécision qui chez lui est le résultat d'une clairvoyance extraordinaire, d'une aptitude embarrassante à saisir d'un coup d'œil tous les aspects de chaque question, ne s'ajoutera plus l'indécision née de Timpossibilité de suivre deux maîtres à la fois : le progrès et Oxford. Par sa défaite, qui est sa victoire, il échappe au plus gênant des liens, au plus tyran-
L'ÉLU DU SOUTH-LAnCASflIKE. 23S
mqu« des contrôles, au servage le plus intolérable : il est élevé du coup à la dignité du penseur, à l'indépendance du véritable ministre d'État.
Et certes, s'il est un homme qui, par tempérament, ait besoin de cette indépendance, c'est M. Gladstone; car sa répugnance à se plier à la discipline d'un parti égale son impuissance à manœuvrer de façon à s'en créer un. Autant il excelle à manier les idées, autant il est inhabile à manier les passions. Il n'est ni un cajoleur de majorité comme lord Palmerston, ni un partisan comme lord Derby et lord Russell, ni un tacticien parlemenfôire comme M. Disraeli. Fût-il aussi versé qu'il l'est peu dans cette connaissance des individus, de leurs intérêts, de leurs goûts, de leurs habitudes, qui caractérisait sir Robert Peel, il est douteux qu'il en prît avantage pour accroître son influence. A un homme ainsi fait, à un homme qui aime à vivre dans les régions de la pensée, qui n'entend rien à la stratégie politique, qui propose brusquement les mesures qu'il juge utiles, les défend sans regarder aux conséquences, et, quand on l'irrite, ne se met point en peine de le cacher, ce qu'il faut, par-dessus tout, c'est une situation qui ne gêne en aucune sorte la liberté de ses allures. Qui sait jusqu'où il serait allé déjà, si, pendant dix-huit ans, Oxford ne l'eût jusqu'à un certain point tenu en laisse?
Voilà ce qui a été généralement compris et ce qui fait plus que consoler le parti libéral. Représentant d'Oxford, M.Gladstone était obligé de louvoyer; représentant du Sottlh-Lancashire, rien ne l'empêchera d'aller droit devant lui.
D'ailleurs, n'est-il pas l'homme du Lancashire plus encore que l'homme d'Oxford? Né à Liverpool, fils d'un marchand écossais, disciple de sir Robert Peel, l'esprit commercial ne fait-il pas contrepoids en lui à Tesprit ecclésiastique? S'il est attaché aux intérêts de l'Église,
l'est-ii moins à ceux du capital et du travail? Lequel remporte chez lui du théologien ou de Téconomiste, du littérateur ou du financier? Il serait difficile de le dire. Nul doute que, par son éducation classique, la nature de son savoir, son penchant pour la scolastique, ses idées sur le rôle de TÉglise, il ne tienne à Oxford; mais il est certain aussi que, par son génie des affaires, ses préoccupations économiques, ses conceptions financières, il tient au Lancashire. Son passage d'un siège à l'autre ajoutera à sa liberté d'action, sans lui rien ôter de son importance. Il représentera beaucoup moins le passé, et beaucoup plus Tavenir.