XL II
24 juillet.
Constance Kent, jeune fille de vingt et un ans, serat-elle, oui ou non, « pendue parle cou jusqu'à ce que mort s'ensuive»? On pense généralement que non.
Ce qui est sûr, c'est que, s'étant avouée coupable d'un meurtre commis il y a cinq ans, elle a été condamnée à mort.
Rien de plus dramatique que cet événement ; rien qui ait donné à l'attention publique une secousse plus forte et plus prolongée; rien qui soit plus* digne d'être médité, à cause des questions soit légales, soit morales et philosophiques que soulèvent les diverses circonstances de cette affaire célèbre. Je demande donc au lecteur la permission de la lui présenter dans son ensemble, et en commençant par le commencement.
Il y a cinq ans, un M. Kent, inspecteur de manufactures, vivait à Road-House, dans le Wiltshire. D'un premier mariage, il avait eu un fils et trois filles, dont la plus jeune, Constance, était alors âgée de seize ans. Il avait, après la mort de sa femme, épousé la gouvernante de ses enfants. De ce second mariage, il eut deux filles et un fils, Francis Saville, lequel n'avait que quatre ans, à Tépoque où le drame commence.
Le matin du 30 juin 1860, Elisabeth Gough, nourrice de Francis Saville, s'aperçut, en s'éveillant, que le berceau était vide. Elle va frapper à la porte de la chambre de la mère, pensant que c'était elj^ qui était venue prendre l'enfant, mais non : l'enfant avait disparu. L'alarme est donnée; on cherche partout, et, pendant que les domestiques visitent chaque coin et recoin de la maison, le père court à Trowbridge avertir la police.
Enfin, dans les latrines, le corps de l'enfant est découvert, enveloppé d'une couverture. Le malheureux avait été étranglé; on lui avait ensuite coupé la gorge, et donné deux coups de rasoir, l'un au côté, l'autre à la poitrine.
Qui pouvait avoir commis cet effroyable meurtre? sous l'empire de quelle noire passion? dans quel intérêt? Soupçonner une personne étrangère à la maison, impossible ; Bt, des onze personnes qui étaient sous le même toit, dans celte nuit sanglante, savoir huit membres de la famille et trois servantes, laquelle accuser? Aucun bruit n'avait été entendu. Interrogée, la nourrice répondit avec calme et en femme qui disait la vérité. Pas d'indice imaginable qui s'élevât contre les deux autres domestique^; encore moins contre le père et la mère. Des six enfants, deux étaient âgés de cinq ans et au-dessous. Restaient les trois filles et le garçon qui étaient issus du premier lit. Étaitce parmi ceux-là qu'il fallait chercher l'auteur du meurtre? On se souvint que deux d'entre eux, William «t Constance avaient, en diverses occasions, témoigné de
leur aversion pour Francis Saville. Ce fut cooséquemment sur eux que se portèrent d'abord les soupçoss. Hais aucune circonstance matérielle ne vint les confirmer en ce ^ui regardait William ; et, en ce qui cMLceraait Constance, on ne trouva non plus rien contre elle, à part la disparition d'une de ses chemises de nuit. Maiâ, comme la blanchisseuse qui avait déposé de cette disparition, déclarait avoir vu, postérieurement au meurtre, la chemise de nuit, qui manquait, et n'y avoir remarqué rien qui expliquât la nécessité de la cacher, on passa outre.
Le crime resta ainsi à l'état de mystère. Les soupçons, toutefois, ne se dissipèrent pas. Seulement, ils se détoiH^ nèrent de miss Constance, qui, après son arrestation, et devant les magistrats, avait déployé toute la sérénité de l'innocence, pour se porter ou sur la BKmrrice, ou sur le père, que quelques-uns supposaient ne s'élire hâté d'aller avertir la police qu'afm de se débarrasser en chemin des objets et instruments accusateurs du crime.
il y avait une malédiction sur cette famille. EUe s'éloigna des lieux où se dressait sans cesse devant elle ce spectre ensanglanté, et^ trois ans après, nûss Gonâtance Kent entra dans un cauvent à Brighton.
Quelque profonde qu'eût été la sensation produite par cette ténébreuse tragédie, le souvenir en était aux trois quarts effacé, lorsque, le 26 avril 1865, le public fut saisi de stupeur en lisant dans les journaux que miss Constance' Émily Kent était partie de Brighton, accompagnée de la dame supérieure de son couvent, et du ministre protestant Wagner, s'était rendue à Bow-Street, et s'était avouée coupable devant le magistrat, sir Thomas Heary, du meurtre comoûs dans U ^^^^ du 29 juin 1860.
De son côté,, ea réponse aux questions qui lui avaient été adressées, M. Wagner avait déclaré que pluskurs dames se confessaient à lui, que Co<nstance Kent était
GONSTA?fGB KENT. 93»
du nombre; mais que c'était de son propre mouvement qu'elle était venue faire connaître la vérité.
Gooformément à une habitude qui honore l'humanité des juges anglais^ sir Thomas Henry n'avait pas manqué d'avertir à plusieurs reprises la jeune femme de l'extrême gravité de sa démarche, l'engageant à ne pas s'accuser elle-même avec tant de précipitation, à s'arrêter au bord de l'abîmo quand il en était temps encore ; mais elle avait persisté, et il avait fallu donner l'ordre de la conduire dans le Wiltshire pour y être jugée.
Ici, une première réflexion se présente. En France» l'aveu de la partie intéressée aurait été suivi, de la part du juge, d'un interrogatoire ayant pour but l'éclaircissement des faits; de telle sorte que l'aveu pût être, ou corroboré par la clarté, la précision, la concordance des explications, ou démenti par leur caractère confus et contradictoire. En Angleterre, les choses se passent autrement : la loi défend que le prisonnier soit interrogé. Un pa* reil système est-il favorable à la découverte de la vérité? C'est ce que mettent ici en doute de fort bons esprits, et je me souviens d'avoir lu à cet égard, dans la Pall-- Mail Gazette des remarques très judicieuses.
En attendant le procès, une question était à résoudre pour l'opinion publique. Lorsque, il y a cinq ans, miss Kent avait été accusée du meurtre de son frère, elle avait repoussé cette horrible accusation avec une assurance, une calme énergie, une persévérante fermeté qui, aux yeux de la plupart, avaient péremptoirement établi son innocence. Comment était- elle amenée, après uu si long silence, à venir tout à coup réveiller l'histoire funèbre doni le secret était enseveli dans son cœur, à déchirer d'une inain violente un voile que personne ne s'attendait plus avoir soulever? Qui lui avait donné cette soif de l'opprobre et de la mort? Ce double suicide devait-il s'expliquer par l'égarement d'une imagination en délire, ou
bien par les tortures intérieures d'une âme à jamais troublée? Les avis se partagèrent.
Sans s'arrêter à ce que l'aveu de Constance Kent paraissait avoir de réfléchi et avait de positif, les uns se plurent à le considérer comme un acte de folie ; ils s'efforcèrent de croire qu'une jeune fille dont l'esprit était hanté continuellement par des souvenirs lugubres, continuellement obsédé par d'affreuses images, avait pu s'exalter au point de se figurer qu'elle était réellement coupable ; et à l'invraisemblable de cette supposition, ils opposèrent les arcanes, non encore explorés, de la psychologie.
Les autres trouvèrent plus naturel d'admettre qu'une femme qui avait tué physiquement son frère et moralement son père, n'avait pu résister jusqu'au bout aux vengeances du remords, et avait fini par vouloir mourir pour se fuir.
Enfin, il y en eut qui, attribuant la détermination prise aux influences de la vie de couvent et de confessionnal, se demandèrent si cette détermination était bien spontanée; si le formidable aveu n'avait pas été arraché petit à petit d'un cœur incapable de se défendre par des questions pieusement pressantes, par des terreurs religieuses soigneusement entretenues, et si, Taveu une fois obtenu, les conseillers spirituels de Constance Kent n'avaient pas cédé, dans leur désir de le rendre public, à l'orgueilleuse tentation de faire preuve de l'étendue de | leur ascendant moral, comparé à l'impuisssance de la justice humaine! • i
Toujours est-il que les partisans de cette vie monas- j tique, que le frère Ignace et ses pareils s'étudient à introduire dans le protestantisme, ne manquèrent pas de s'applaudir d'un résultat qui semblait attester la puissance de leurs principes. Comment nier désormais le souverain pouvoir d'influences auxquelles étaient forcées d« se rendre les natures les plus endurcies? Où les agents
de la loi avaient misérablement échoué, un ministre de Dieu avait réussi, tant la sagesse cléricale l'emporte sur la sagesse laïque et profane ! Ce que les tribunaux établis par les hommes avaient essayé en vain, le confessionnal l'avait accompli : gloire au confessionnal!
Arriva le jour où le révérend Ârthur-Adolphus Wagner devait comparaître devant les magistrats de Trowbridge. On le questionna, et quelle fut sa réponse? Il refusa de révéler les secrets qui lui avaient été confiés sous le sceau de la confession.
Assurément, il n'est pas besoin d'être prêtre pour se croire lié par la religion du secret. Divulguer une confidence, avec violation de la foi jurée, est une chose que les lois de l'honneur ne défendent pas avec moins d'autorité que celles du confessionnal. Si donc la question était de savoir jusqu'à quel point il est convenable que la loi commande aux témoins de déclarer à la justice ce qu'ils savent, de quelque façon qu'ils en aient acquis connaissance, peut-être y aurait-il là matière à une discussion sérieuse. Mais, quand la loi est telle, il faut ou l'abolir à l'égard de tous, si on l'estime mauvaise, ou la faire f especter par tous, si on l'estime nécessaire. Il est étrange, au point de vue légal, qu'une classe particulière d'homme ait le privilège de se soustraire à une obligation considérée, à tort ou à raison, comme essentielle à la sécurité du corps social.
Tout au plus, un pareil privilège se comprendrait-il dans un pays où l'État serait entièrement asservi à TÉglise. Mais l'Angleterre n'est pas une théocratie ; l'Angleterre est un pays protestant ; l'Angleterre n'a d'autre religion Qfficielle que celle qui est formulée dans le Prayer Book, lequel est un acte du Parlement et fait partie des lois du royaume. Or le Prayer Book ne reconnaît ni le confessionnal ni les règles particulières et exceptionnelles qui peuvent le régir. La loi, en Angleterre, V. U
est formelle; elle exige qu'un témoin jure de dire toute la vérité et la dise, qu'il soit prêtre ou laïque. Ainsi que ta Pall'Mall Gazette le rappelle aujourd'hui même, pourquoi, sous Jacques I", le jésuite Gamet fut-il pendu? Parce qu'il avait refusé de révéler la eonspiratîon d«s poudres, qu'on supposait lui avoir été eonnue par la voie du confessionnal.
Aussi n'y eut-il qu'un cri sur la prétention élevée par le révérend Wag««r, qui, membre de l'Église étaMie, parlait et agissait en prêtre catholique, et qui refusait de répondre au magistrat, après s'être spontanément, votentairement, porté comme témoin.
De ce refus, combiné avec son empressement à se produire, a-t-on eu tort de conclure qu'il soupirait après une éclatante occasion de braver la majesté de la loi civile, au nom et pour le compte de l'orgueil ecclésiastique? Vous ne serez pas surpris, je pense, que beaucoup de gens aient raisonn-é de la sorte, et que l'impatience de savoir de quelle manière la question serait définitivement décidée ait été au nombre des motifs qui faisaient du procès attendu de Constance Kent le grand objet de la curiosité publique.
Malheureusement, la curiosité publique a été désappointée. A Salisbury, devant le juge qui allaîl décider de son sort et se trouvait armé du pouvoir de la livrer au bourreau, Constance Kent ne s'est pas un seul instant démentie. De nouveau implacable envers eHe-méme, elle à énergiquement affirmé qu'elle était coupaWe^, et cettedéclaration a eoupé court à toute procédure. Gonséquemment, pas de témoins interrogés, pas d'avocats entendus, pas de jury appelé à prononcer son verdict. 11 y a eu sentence, il y a eu condamnation à mort, et il n'y a pas eu procès.
Ai-je besoin de vous signaler l'inconvénient d'un semblable système ? Il est tel cas où il peut rendre la société complice d'un acte de suicide.
Hais ^e voiIez-vous ! les affaires criminelles ici — j'ai défà eu occasion de le dire à propos du procès de Pelizz&ni — ne sont, coninie les causes civiles, qu'une lutte entre deux parties intéressées : la personne qui poursuit et celle qui se défend. Dans le cas présent, la personne qui poursuit est la reine, mais cela ne change rien au caractère, pour ainsi dire, individuel de la poursuite. Un crime est reg^ardé ici comme matière à litige, et, lorsque des deux parties en présence Tune reoonnsdt que l'autre araison, tout est dit. Il n'y aurait lieu alors à pousser reoqitéte que si elle était envisagée, comme en France, sous son aspect social; et c'est ce qui semble incompatible avec le génie de l'Angleterre.
Deux mots encore. S'il y eut jamais un crime excécrable, c'est à coup sûr celui qui a été commis par Constance Kent. Prendre dans son berceau un pauvre enfant de quatre ans, avec lequel on a joué dans la journée et qui dort; l'étrangler, lui couper la gorge, le frapper, comme dans l'élan d'une fureur inépuisable, de deux coups de rasoir, et cela pour tortui'er le cœur de sa mère, sans autre motif, sans autre but, sans autre intérêt! Quand on a demandé à Constance Kent pourquoi, au lieu de s'adresser à une petite créature qui ne lui avait fait aucun mal, ses coups ne s'étaient pas adressés à la femme qa'elle abhorrait, elle a répondu : «: C'eût été trop court! » ËQ d'autres termes, il y avait à tuer l'enfant et à laisser vivre la mère cet avantage que, de cette manière, on tuait celle-ci à petit feu, on lui faisait souffrir mille morts ! Quel raffinement de scélératesse dans une jeune fille âgée de seize ans à peine! Il y a la une profondeur de haine qui rappelle le mot de Macduff : Il n'a pas d'enfants f D'où vient donc que celle qui a montré une perversité si grande et si précoce est devenue l'objet d'une compassion si générale? d'où vient qu'en prononçant la sentence fatale, le juge n'a pu s'empêcher de verser des larmes?
d'où vient que presque personne ne croit à la possibilité d'une exécution? d'où vient que, si la reine n'était pas disposée à exercer, en cette occasion, le droit de grâce, elle aurait presque la main forcée par l'opinion ?
Je veux bien que tout cela s'explique en partie parle sexe et la jeunesse de Constance Kent, par l'âge qu'elle avait quand elle commit le crime, par son repentir et la preuve terrible qu'elle en a donnée; mais l'explication est-elle suffisante, et l'horreur générale qu'on ressent à l'idée d'une intervention du bourreau, ne serait-elle pas une nouvelle protestation — d'autant plus remarquable, qu'elle est moins analysée, — contre la peine de mort?