LE GRIME ET LA PESTE
viande est tellement élevé déjà, qu'on y regarde avant de s'adresser au boucher. La consternation est dans les ménages pauvres; l'inquiétude dans les familles de fortune moyenne. Chacun prévoit le moment où les riches seuls pourront se passer le luxe de manger de la viande ; et ce n'est pas là un médiocre sujet d'anxiété dans la patrie du Carnivore John Bull! Car, chez la race saxonne, les exigences de l'estomac sont particulièrement impérieuses. Il y a longtemps qu'on a remarqué combien il est impossible aux Anglais de se battre à jeun, ce qui est si facile au soldat d'outre-Manche; mais pas plus lorsqu'il travaille que lorsqu'il se bat, John Bull n'est lui s'il n'a pas sa ration ordinaire de roast-beef.
D'ailleurs, la viande venant à manquer, il faut sur la table de l'ouvrier une plus grande quantité de pain, de sorte que la cherté de l'une entraîne la cherté de l'autre. C'est ce qui a déjà lieu, et, sous ce rapport, le mal empire de jour en jour.
Ajoutez à cela le risque de manger de la viande infectée. Vainement a-t-on nommé des inspecteurs, les nombreuses saisies opérées et les condamnations qui les ont suivies prouvent assez que la spéculation est à l'œuvre. Du moins, si les empoisonneurs publics étaient traités selon leurs mérites ! Mais non : ils en ^ont quittes pour une amende insignifiante, qu'ils inscrivent probablement d'avance dans le compte des profits et pertes. Ce que je puis vous dire, c'est que, dans les ménages que je connais, le mouton a partout remplacé le bœuf, tant on est pénétré du danger qui plane sur l'hygiène publique !
A son tour, l'Irlande a pris l'alarme. Quoi de plus naturel? Depuis plusieurs années, les propriétaires y ont transformé les champs en pâturages; le bétail exporté constitue la richesse du pays : que le bétail périsse, adieu l'espérance ! Une épizootie en Irlande serait plus ruineuse qu'une série non interrompue de mauvaises récoltes. V. 16
irrS DIX ANS DE L*QlSTOIRS ^'ANGLETERRE.
Aussi n'y a-4-il eu qu'uB cri de l'autre côté du canal <le Saint-George y à la nouvelle de réfûdéniie qui affii- ^eait l'Angleterre : prohibitioa! prohibition absolve 1 prohibition immédiate! Les Irlandsds $e sont, tout d'abord, adressés à sir George Grey pour obtenir d^ Im qu'il prohibât l'importation dans leurs pays du bétail anglais. Pauvre sir George Grey! Q«i*il s'agisse d'une calamité morale ou d'une calamité physique, de l'afplication d'une sentence capitale ou des moyens d'^réter la peste, c'est toujours sur lui que retombe la re$iponsabilité des solutions embarrassantes^ Que lui demandait l'Irlande ? De prendre une décision qui excède ses pouvoirs, de faire de l'arbitraire, sauf à réclamer easuite du Parlement un biU d'indemnité. Sir George Grey, qai n'a pas le tempérament de nos anciens membre^ da comité de salut public, s'est prudemment récusé. Alors, qu'est-il arrivé?
Ce qui est arrivé ? C'est que l'Irlande s'est levée coiBrae un seul homme. Whigs et tories, tories et radicaux, loyaux sujets et patriotes, protestants et catjkfliques, tous se sont mis i crier de plus belle : « Protûl)ition, prohibition I > Il s'e^t tenu à Dublin des meetings formidables, où l'on a entendu M. Pope Hennesy prédire que^ si répiz(»otie entrait eg Ms^n4e, eJ^le y détpiMiriiit non seuletnieBt le bétail, mais le gouveroement; ^ù l'on a entendu lord Naas déclarer qu'il était temps d'examiner ^ U foripe actueU^ du gouwrnement était informe aux jiïlréréts du pays^ iL'éteaiji^ du rapp^ ée V Union arboré par de telles iPftaU^s! I^a phose él^it ^' rieu$e. Et pu49, lord Palmerston Q'a<-tr-i|I pas & compter, dansl.aChaii(ibrede$ oonimunesyairec 105 votes iria94aif? Un refus oj^stiné aui*aU reavefsé^ mon la puiss9(9iceM- ^laise en IrlaiMie^ au moin^ U ministère, coosjdéfatiHD suffisante, aux yeux des ministres. Force a donc été de eéder. Le 25 août, le conseil privé se rassemblait dans
LE ORIMS tîT LA PESTS. 279»
Whîtehall pout «tvîser; le lendemain, noiitene rémuioii dans hi chambre du conseil. Le résultai a été tine défense formelle d'importer en Irlande, d^ quelque port que ce fût de la &rànde-'Brelagfte, bœuls^ vachèi^, génisses et veaux.
Sur te mérite économiqfue de cette mesure, c'est à peine si te doute est permis. Llmportatian que frappe la défense est si peu considérable, qu'elle n'affecté que très peu d'iiHéréts, tandis qu'elle menacerait de destruction, si elle était permise, un bétail dent rirlandè exporta chaque année pour le nord de l'Angleterre jusq«là concurrence de cinq raillions de livres sterling. L'argument vaut la peine qu'on y réfléchisse, à la veille d'une disette! On a calculé que, si l'épizootie traversait le canal, il pourrait en résulter pour l'Angleterre une hausse de deux shellings par livre dans le prix de la viande.
Il est vrai que la question a un côté politique qui mérite aussi d'être considéré. Est-il bon que l'Irlande soit traitée autrement (}u'uh comté quelconque d'Angleterre? est-il bon, au point de vue anglais, qu'elle s'accoutume à «voir des intérêts distincts et à réclamer, en ce qui la concerne, l'adoption de mesures spéciales ? Si on lui accorde là feveur d'un cordon sanitaire, pourquoi ne pas raccorder au comté de Sussex, par exemple, ou au Yôrkshire? Ainsi raifeonn-ent les Saxons pur sang. Mais les objections abondent, et elles sont graves. Les Anglais ont beau assurer que là compfessioA de llriânde révoltée ne serait qu'un jeu pour l'Angleterre, l'utianîmité de TMandCj dans tout« question où elle se tnânrfeste, \&ctt fait penr, et avec raison. H y a quelques tneis, le Ti'mei affectait de rire <S[uand on parlait de fémanisme. Le fénianîsme! Qu'était-ce doiic que cela? Qui, dans sa vie, avait eu la bonne fortune d'apercevoir des fénians?^ Pour les voir, le Times aurait besoin d'une lunette d'ap*proche. Ces railleries ne sont plus de saison. Que les^
fénians dlrlande, sans compter ceux des États-Uais, soient nombreux et bîbn organisés ; que leurs rangs ne cessent de se garnir et leur audace de s'accroître; que, non contents de tenir des meetings nocturnes, ils sillonnent Tlrlande de patrouilles armées, lesquelles marchent au son d'une musique militaire et remplissent Tair de chants séditieux, il ne servirait à rien aujourd'hui de le nier. On n'écraserait donc pas l'Irlande sans coup férir, et qui sait jusqu'où pourrait aller la rési§tance de ses colères, le jour où le fénianisme y aurait pour auxiliaire la /aminé ?