‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 4)Chapitre 82 sur 117 · L'IRLANDE CONSPIRE · texte numérisé non relu

L'IRLANDE CONSPIRE

Il paraît, en effet, par les détails publiés jusqu'à présent, que la conspiration féniane ne consiste pas exclusivement, comme les journaux anglais s'étaient hâtés de Taffirraer, dans un ramas de misérables, de va-nu-pieds, de gens sans feu ni lieu. Les prisonniers dont on donne les noms sont des journalistes, un ingénieur aux appointements de 10000 francs, des commis de magasin, un tailleur, un chapelier, un clerc tf avoué, un ancien marchand de vins, un imprimeur, un inspecteur d'appareils contre l'incendie, et des bateliers qu'on décrit comme de « beaux jeunes gens » pleins d'intelligence {fine, able young men).

Ajoutez à cela que la plupart de ceux qui ont paru devant le magistrat se sont montrés dans une attitude fière, qui témoignait d'une grande résolution, et portait même chez quelques-uns d'entre eux le caractère du défi (exhibited something like a défiant front).

S'il en faut juger par ces premiers indices, la conspiration ne serait pas tout à fait aussi grotesque {ludicrous) ni aussi méprisable (contemptible) que la presse anglaise a pris plaisir à le dire dès l'abord. Comment, d'ailleurs, supposer qu'il en soit ainsi, lorsqu'on voit le gouvernement recourir à la cavalerie et donner le canon pour auxiliaire à la police, lorsqu'on le voit prendre des mesures qui ne sauraient être justifiées, chez un peuple Hbre, que par la nécessité d'écarter un danger sérieux.

Le Times commençait son article d'hier par ces mots : « Le gouvernement irlandais a enfin reconnu l'existence des fénians par un acte de vigueur politique. j> Je trouve cet enfin admirable sous la plume du Times. Ah ! ce ïi' était pas de la sorte qu'on parlait lorsque, il y a quatre naois, on ne tarissait pas de plaisanteries sur la nalure, absolument imaginaire, assurait-on, du fénianisme. Le Times, à cette époque, aurait volontiers décrit les évolu-

tions du fénianisme comme Scarron décrit ce qu'Énée vit aux enfers :

J'aperçus l'ombre d'un cocher Qui, tenant l'ombre d'une brosse.

En frottait l'ombre d'un carrosse.

Qui se serait jamais douté qu'on touchait au moment où, contre l'ombre d'une brosse frottant l'ombre d'utt carrosse, un acte de vigueur politique serait proclamé nécessaire et presque déclaré tardif?

Une chose remarquable, c'est l'empressement du Tinter à affirmer que le fénianisme, dont il faut enfin reconnaître l'existence, est un produit exotique d'importation américaine, et qui n'a rien d'Irlandais.

Le but de cette assertion un peu risquée, vous le devinez bien, n'est-ce pas? Il en a toujours coûté aux Anglais d'avouer que l'Irlande est mécontente de son sort. D'un pareil aveu, les étrangers pourraient conclure qu'elle est mal gouvernée, qu'elle a des raisons légitimes pour ne pas vouloir de la domination de la race saxonne, et voilà ce que l'orgueil anglais est naturellement intéressé à ne pas laisser croire.

Par malheur, ce n'est pas la première fois que l'esprit de révolte souffle en Irlande. Qui ne se rappelle à quelles convulsions elle fut livrée, vers la fin du siècle dernier, par les associations armées de paysans, connues sous le nom de Defenders et de Deep-af-day boys? qui ne se rappelle la lutte furieuse qui s'engagea, en 1795, entre les Orangemen et les Defenders? qui ne sait combien furent violentes en 1796, les mesures de répression provoquées par le mécontentement populaire? Et, en 1798, d'où naquit, sinon de la colère et des terreurs enfantées par la perspective d'une explosion, cette affreuse levée de boucliers des protestants, qu'on vit s'élancer comme

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autant de sauvages sur les catholiques, traquant les paysans ainsi que des bêles fauves, les égorgeant ou les torturant, violant leurs femmes et leurs ûlles, mettant le feu à leurs demeures, et fournissant à Thistoire des passions en délire des scènes que Thomas Erskine May ne trouve à comparer qu'aux énormités de la révolution française * ?

Qu'on se moque tant qu'on voudra de la crise de 4848, à cause de la facilité avec laquelle le mouvement fut étouffé, il n'en est pas moins vrai qu'elle annonçait une situation extrêmement tendue. Les cris poussés par les United Irishmen de Mitchell et la Nation de Duffy n'étaient pas sans échos. Smith O'Brien et Meagher, s'ils avaient pu s'appuyer sur quelque chose qui ressemblât à une organisation, n'auraient pas été des chefs sans soldats. En d'autres termes, la cohésion entre les éléments de résistance manquait, mais les éléments de résistance ne manquaient pas.

De bonne foi, croit-on que Daniel O'Connell fût devenu le dieu de l'Irlande, si son fougueux génie n'avait pas puisé un incomparable prestige dans le mécontentement chronique du peuple irlandais? S'imagine-t-on qu'une Irlande satisfaite, ou seulement résignée, eût pu être, en 1823, le berceau de celte puissante « Association catholique j> que le parlement dut supprimer en 1825, parce qu'elle était arrivée en peu de temps à couvrir toute l'Irlande de ses affiliations; parce que son influence menaçait d'être irrésistible; parce que, ayant son siège à Dublin, nommant des comités, recevant des pétitions, ordonnant le recensement de la population, levant de véritables impôts sous forme de contributions volontaires, ftHe avait acquis l'importance et exerçait les fonctions d'un parlement national ?

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