II AVANT-PROPOS
MOI. — Mais ces lettres touchent à mille sujets divers; elles font voyager le lecteur, sans s'inquiéter de Ja route, tantôt de Londres à Pékin, tantôt de Liverpool à New-York; elles se succèdent au hasard des événements.
LUI. — Et quel mal voyez-vous à cela, je vous prie? Depuis quand la variole nuit-elle à l'intérêt de la lecture? Yous craignez que votre livre n'ait quelque €hose d'un panorama mouvant? C'est craindre qu'il n'ait, une physionomie trop vivante. Croyez -moi, l'importance du fond ne dépend pas du pédantisme de la forme, et les gros traités méthodiques ne sont pas instructifs par cela seul qu'ils vous ennuient.
MOI. — Allons ! il paraît que vous avez réponse à tout. Yoyons, cependant. Les lettres dont il s'agit ont-elles chance d'exciter quelque intérêt? Remarquez bien qu'elles se rapportent à des événements qui ne sont ni assez anciens pour piquer la curiosité, ni assez récents pour avoir la saveur de l'àpropos.
LUI. — Je dirais plutôt : à des événements qui ne sont ni assez anciens pour avoir perdu la saveur de l'à-propos, ni assez récents pour ne pas laisser beaucoup à la curiosité. Le passé qui n'est pas encore tout à fait le passé a son charme, et l'on s'attache au présent qui n'est déjà plus le présent. D'ailleurs, si je
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VOUS ai bien lu, chaque fait nouveau n^est, dans vos lettres, qu'une occasion de peindre ceitains personnages, de dessiner certains tableaux de mœurs, de mettre en lumière certaines idées. Les événements ne vous servent qu'à dater les évolutions de l'esprit hu-main, qu'à encadrer les réflexions que la marche des choses humaines vous inspire ; le lecteur qui s'y tromperait serait bien peu intelligent. Eh bien, avez-vous encore des objections?
Mo!. — Certainement, et j'en ai une très forte.
LUI. — Laquelle, s'il vous plaît?
MOI. — Je ne sais jusqu'à quel point j'ai le droit de publier un livre sur l'Angleterre, quand je ne sui& pas sûr de la connaître tout à fait.
LUI. — Quoi ! après un séjour de vingt ans?
MOI. — Justement. Ne vous rappelez-vous pas l'histoire de ce diplomate qui disait : « Lorsqu'on a vécu quatre semaines à Londres, on se croit capable d'écrire un gros volume sur les Anglais ; lorsqu'on y a vécu un an, on commence à avoir des doutes... ; lorsqu'on y a vécu dix ans, on laisse là, en désespoir de cause, le livre projeté. » Un jour qu'on interrogeait un philosophe sur ses progrès dans l'étude de la métaphysique : « Mes progrès? répondit- il, ils sont énormes; j'arrive enfin à comprendre que je n'y comprends rien. » Un étranger, questionné, après un long séjour dans ce pays, sur le résùllat de ses obser-