IV AVANT-PROPOS
valions touchant les Anglais, pourrait presque répondre de la même manière.
LUI. — Exagération que tout cela !
MOI. — Exagération moins grande que vous ne pensez. Que de contrastes en effet n'offre pas le spectacle des hommes et des choses en Angleterre ! Monarchie dans la forme, république au fond; amoureuse de la liberté , et asservie au despotisme de l'qpinion publique; jalouse des droits de la dignité humaine, et courbée sous la loi des préséances aristocratiques; rendant hommage au mérite, et professant à un degré excessif le culte des titres; tantôt ouvrant à l'orgueil individuel une carrière sans bornes, tantôt l'abaissant sous le niveau d'une hiérarchie artificielle ; possédée par Tégoïsme national, et cependant capable de sacrifier millions sur millions dans un but de philanthropie ; méprisant la pauvreté, et cependant charitable; montrant enfin au monde comme résultat de ses institutions sociales l'extrême misère côte à côte avec l'extrême opulence, l'homme lié au cadavre, la mort dans la vie : telle apparaît à un étranger qui l'étudié la nation anglaise. Quel peuple poussa jamais plus efficacement au progrès, et quel peuple craignit jamais davantage de s'écarter des usages reçus, de manquer au respect des traditions? Dans les détails comme dans l'ensemble, dans les petites choses comme dans les grandes, que d'aspects singuHèrement di-
AVANT-PROPO§. V
vers! Les Anglais sont humains, jusque-là qu'ils ont fait des lois pour la protection des animaux, et leur plus grand plaisir est le plus inhumain des plaisirs : la chasse. Hommes d'affaires , des goûts bucoliques se marient chez eux aux habitudes de comptoir. Adonnés au commerce, ils aiment la nature, la campagne, les fleurs. A leurs yeux, le temps est de Fargent, time is monei/y ce qui n'empêche pas tel négocitnt de ma connaissance d'avoir son bureau dans la Cité de Londres, sa maison à Brighton, et de parcourir chaque jour en chemin de fer 52 milles pour se rendre de sa maison à son bureau, puis 52 milles pour revenir de son bureau à sa maison. La pudeur du langage est poussée en Angleterre jusqu'à l'affectation : d'où vient que j'y ai vu, dans un port de mer très fréquenté, des hommes se baigner tout nus à quelques cents pas de dames qui ne pensaient pas devoir se déranger pour si peu? Un étranger est, tout d'abord, frappé de ce que les Anglais ont de froid, de réservé : qu'il assiste à un de leurs meetings, il s'étonne de la violence de leur enthousiasme ou de l'emportement de leurs colères. Les Anglais sont graves, dit-on; cependant, lorsqu'on a été témoin du prodigieux débordement de gaieté qui caractérise le retour des courses d'Epsora, il n'y a plus à parler de la descente de la Gourtille; et quand on voit à quels irrésistibles, inextinguibles et sempiternels éclats de rire donnent