DANGER COURU PAR LES COMMIS DE MAGASIN
de notre sexe, qui le prendraient avec nous sur un pied d'égalité, oseraient n'être pas toujours de bonne humeur, et s'impatienteraient de nos flâneries dans le monde de la curiosité ? Adieu le charme ! Acheter, qui est un plaisir, deviendrait une affaire. »
Voilà comment s'exprimèrent ces dames, bien convaincues qu'il ne viendrait à l'idée d'âme qui vive d'attribuer à leur logique une arrière-pensée de coquetterie. Fi donc ! et honni soit qui mal y pense !
Au reste, comme il n'est pas d'armée sans déserteurs, une amazone, échappée de son camp, vint prendre parti contre les counter^skippers, qu'elle nomma résolument par leur nom. Dans une lettre qu'elle signa Lady of rank, elle accusa les protégés de son sexe d'avoir, contrairement à ce qu'on prétendait, de§ manières rudes, et, ce qui est biefi plus insupportable, de se permettre quelquefois des familiarités. Je parie tout ce qu'on voudra que le dernier reproche fut ajouté par milady, de peur qu'on ne la supposât sur le retour.
Quoi qu'il en soit, l'action fut vivement engagée de part et d'autre, comme vous voyez. Restait à savoir si tous ces jeunes shopmen, une fois poussés dans la rue, s'en iraient droit aux horse-guards. Car il n'était pas question, bien entendu, de les y forcer la loi à la main. En France, nous n'y ferions pas tant de façons. La logique gauloise étant d'avis, comme la géométrie, que le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite, nous en sommes venus tout simplement à dire : c II faut à la nation tant de soldats : bon ! qu'on tiré au sort, et ceux que le sort désignera, s'ils ont la taille voulue, devront mettre, qu'ils en aient envie ou non, flamberge au vent. » Mais, en Angleterre, il n'en va pas de la sorte. Le racolage y existe dans toute sa splendeur. Pour qu'un paysan consente à se couvrir de gloire, il faut d'abord que le recruiting ser géant lui ait chanté avec succès, à peu
42 DIX ANS DE L'HISTOIRE D'Aî^GLBTBRRE.
près comme dans la Dame blanche : « Ah! quel plaisir! ah ! quel plaisir ! ah ! quel plaisir d'être soldat ! » Si cette perspective le séduit, il reçoit un schelling, et le marché est conclu. Sinon, la patrie n'a qu'à se résigner. D'oà il résulte que la question de savoir si le renvoi des shopmen durait eu TeiTet désiré dépendait de leur plus ou moins grande disposition à endosser Tuniforme militaire. Le voudraient-ils?
Non, fut-il répondu, parce que le système militaire an* glais est pour toutes les classes, excepté celle des gens abrutis, un objet d'horreur, et que, jusqu'à réforme radir cale de ce système, nul ne regardera comme une dégradation d auner de la soie, ou comme un honneur de porter un sabre au côté.
Le raisonnement parut décisif, dans un pays où Ton n'est quelque chose qu'à 1^ condition d'être un gentleman, et où il n'y a pour le simple soldat, aucune espérance de le devenir.
30 mai.
La Constitution d'Angleterre en est à son temps d'épreuve : the British Constitution is on its trial; voilà ce qu'il n'y a pas longtemps le prince Albert, mari de la reine, ne craignit pas de déclarer publiquement.
La déclaration était hardie, elle fit scandale. Quoi I cette Constitution dont la Grande-Bretagne est si fière, dont elle propose avec tant d'assurance l'imitation aux autres peuples, et devant laquelle s'inclinait avec tant de respect le génie de Montesquieu, on osait faire entendre, et
d'aussi haut, qu'elle n'élail pas, après tout, d'essence immortelle ! Je le répète, cela fil scandale.
Et cependant, voici venir de loin un orage qui semble ^nenacer de quelque ébranlement les assises de cette Constitution tant vantée.
Le droit de voter les taxes, d'accorder à la couronae les subsides nécessaires, de régler, en un mot, la situation financière du pays, appartient-il exclusivement à la Chambre des communes, ou bien est-ce un pouvoir qu'elle ait à partager avec la Chambre des lords ?
Tel est le problème qu'ont posé les derniers débats parlementaires. Ceci n'est encore qu'un point noir à l'horizon ; mais ce n'est pas autrement que s'annoncent bien des tempêtes.
Jusqu'ici l'usage avait été que le budget fût envoyé à la Chambre des lords et soumis à sa révision article par article; mais l'usage avait été aussi que la Chambre des lords s'abslînt de tout contrôle agressif. Or, l'année dernière, les lords ayant rejeté, contrairement à leurs habitudes de réserve financière, la clause qui abolissait Timpôt sur le papier, et la Chambre des communes ayant rétabli cette clause dans le budget de cette année pour obéir à l'opinion publique, qui, de ce côté du détroit, est souveraine, un conflit entre les deux Chambres paraissait inévitable. Qu'a fait M. Gladstone ? Dans l'espoir de prévenir une collision, il a, ainsi que je l'ai déjà dit, envoyé à la Chambre des lords le budget en bloc, lui donnant ainsi à voler l'ensemble, pour soustraire à une discussion dangereuse un article que les lords ne sauraient ni admettre directement sans sacrifier leur dignité et peut-être leurs conviclions, ni rejeter une seconde fois sans exposer l'Etat à une secousse.
Par malheur, un expédient n'est pas une solution.
Les conservatistes ont poussé les hauts cris; ils ont dénoncé les efforts de M. Gladstone pour conjurer le danger
(Uune lutte comme une violation, à la fois audacieuse et hypocrite, des prérogatives d'un des trois pouvoirs de TElat; ils ont cité des précédents, ils ont invoqué la logique; ils ont demandé avec aigreur s'il n'était pas dérisoire de présenter à la révision des lords ce qu'on prétendait les empêcher de reviser; ils ont affirmé que le droit de rejeter le tout impliquait le droit de rejeter la partie : que dire encore? ^
M. Horsman, un des plus vigoureux orateurs du parti et son représentant le plus âpre, s'est tout à coup posé en novateur, pour mieux servir en cette occasion la politique conservatiste. On pariait des précédents: la Chambre des lords les avait en sa faveur; mais, quand bien même il en serait autrement, la question était de savoir si le contrôle financier de la Chambre des lords était, oui ou non, conforme à l'intérêt public! Fallait-il donc se pétrifiera ce point dans le cuite du passé — à supposer que le passé se prononçât ici contre les lords — qu'on en vînt à soustraire systématiquement à la garantie d'un double examen une branche aussi importante de la législation que les finances? Peu s'en est fallu, en vérité, que, dans les transports de son zèle conservatiste, M. Horsman ne s'écriât : « Si votre Constitution cloche, redressez- la. — Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer! »
A tout cela le parti opposé répond :
« Que si l'usage s'est introduit de soumettre à la Chambre des lords l'examen du budget article par article, la Chambre des lords ne s'était jamais avisée de prétendre au partage de la souveraineté en matière de taxation;
» Que, sa décision de l'année dernière ayant révélé les inconvénients de cette pratique^ il était devenu nécessaire d'y couper court;
» Que le droit, pour la Chambre des lords, d'examiner l'ensemble du budget et de le rejeter avait un caractère purement politique, et lui était accordé seulement comme
moyen de censurer ou d'arrêter, en cas de besoin, la marche de l'administration ;
» Que si, au contraire, on lui reconnaissait le droit de faire porter sa révision sur chaque article séparé du budget et de le modifier à sa guise, son intervention, au lieu d'être politique, deviendrait financière, dans le sens le plus absolu du mot ;
» Qu'il y aurait à cela péril immense;
> Que rien ne forçant les Communes à accepter, lorsqu'il leur serait renvoyé, le budget qu'il aurait plu à l'autre Cbambre de modifier, d'effroyables tiraillements pourraient s'ensuivre;
» Que ces tiraillements, toujours à redouter, le seraient plus particulièrement à propos de cette question du budget, qui n'admet pas de délai, parce qu'il faut que l'État vive ;
3» Qu'il y a tentative flagrante d'usurpation dans les prétentions récemment élevées par la Chambre des lords, ou en son nom ;
> Que la Chambre des communes, en Angleterre, a toujours eu dans son domaine particulier le vote des impôts, élue qu'elle est par le peuple, qui les paye, et qui saura bien, pour peu qu'on pousse les choses à bout, soutenir ses représentants. »
Tel est le très succinct mais très fidèle exposé de la question dont se préoccupent en ce moment les esprits qui pensent.
N'est-il pas bien curieux qu'on en soit encore à savoir à quoi s'en tenir, dans ce pays, sur un point de cette importance? N'est-il pas étrange que les hommes d'État d'Angleterre ne soient point arrivés plus tôt à se mettre d'accord sur la nature, l'étendue, les conditions et les conséquences logiques des prérogatives respectives des deux branches de la législature? A entendre MM. Disraeli, Horsman et autres dire : c La Constitution est ceci, > alors
que MM. Gladstone, Brigt et autres jurent leurs grands dieux que « la Constitution est cela » , ne croirait-on pas que la Constitution britannique est d'hier? Il est vrai qu'elle n'existe pas rédigée et condensée en brèves, en claires formules. C'est une affaire d'usage, d'opinion, de tradition, de précédents, que sais-je! Encore y a-t-il des précédents pour et des précédents contre, ainsi que les récents débats l'ont assez prouvé.
Comme j'aurai à parler des suites de cette grande querelle, si elle se prolonge et s'envenime au point de passionner l'opinion publique, j'ajourne les considérations qu'elle suggère sur la valeur du système bicamériste, et sur ce que présente d'artificiel le mécanisme de la société en Angleterre.