DANGER COURU PAR LES COMMIS DE MAGASIN
très, mâles ou femelles, contre tous les domestiques mâles. Le point d'honneur devait être en jeu. Mieux que cela, on aurait fait de ce massacre des innocents une affaire de loyalisme, la reine étant invitée à s'exécuter la première, pour ôler tout prétexte aux récalcitrants.
Et n'allez pas croire que ceci fût une plaisanterie de '
M. Punch. La proposition était très sérieuse. Demander à l'aristocratie de faire le sacrifice du lustre que répand évi()emment sur elle la valetaille!... Peste! On ne rit pas avec ces choses-là, en Angleterre ! D'autant qu'il n'était pas question d'une mince affaire. Il y avait ici, à cette époque, d'après le dernier recensement, i million 500 000 domestiques des deux sexes. Supposez que la proportion du beau sexe au sexe fort soit de 10 à 1, il restait 150 000 mâles qui, en cavant au pire, auraient fourni une armée de 50 000 gars fort aptes à tuer leur homme.
Mais ce n'est pas tout. L'idée dont il s'agit était venue à la suite d'une discussion qui ne dura pas moins de quinze jours. Que ferait-on de cette intéressante et très masculine jeunesse dont la vie se passe à ouvrir et à fermer des cartons, à montrer des étoffés à madame, à attendre qu'elle se décide, à lui sourire pendant ce temps, si elle est jolie, et à sauter par-dessus le comptoir, ce qui a fait nommer nos jeunes gens counter-skip" pers? Céi^ii encore là de la chair à canon, s'il en fut jamais; et, pour le coup, que répondre à ceux qui voulaient qu'on les mît dans le cas de courir sauver Lucknow?
Sans aller jusqu'à assigner le noble métier des armes, comme on dit, pour destination nécessaire à l'homme icibas, on peut se permettre de croire que nos jeunes gens auraient mieux à faire qu'à dérouler des rubans ou à parler brocart. Où les marchands de nouveautés et les marchands de soieries emploient des hommes, ne serait-il pas beaucoup plus naturel qu'ils employassent des femmes? La soie perdrait-elle à élre maniée par de petites mains
blanches? Et n'y aurait-il rien dont la morale et rhumanilé pussent s'applaudir dans un système qui donnerait une occupation honnête à tant de pauvres créatures qui, bien souvent, ne mangent d'autre pain que celui que la prostitution leur fournit?
Il est vrai qu'il faut une certaine dose de vigueur physique pour épuiser les agréments de la liberté d'aller et venir, pour déplacer et replacer incessamment des échantillons, pour transporter de lourds fardeaux de choses lé* gères, pour monter et descendre des escaliers, grimper à l'échelle, et n'avoir de repos que celui d'un dîner très hâtif. Mais, les femmes coûtant moins, qui empêcherait d'en prendre un plus grand nombre, et de diminuer, pour chacune d'elles, la durée du travail? Puis, en ce qui touche la partie la plus ardue de la besogne, qui empêcherait d'en charger, dans chaque boutique, un petit nombre de ces hommes qu'on emploie spécialement aux gros ouvrages ? C'est ainsi que les choses se passent en Allemagne, à Francfort, du moins.
Ainsi raisonnaient certaines gens, et ils disaient sans plu^d« façon : «Embarquons les counter-skippers. » Un instant ! Ils avaient compté sans leur hôte. Un long cri de protestation s'éleva, et il partit de ces lèvres sur lesquelles une prière est un ordre et la plus petite moue une puissance. Oui, les dames réclamèrent; là fut le point difficile.
c< Ils sont si polis, disaient-elles, ces jeunes gens! Ils se croient tenus à tant d'égards dans leurs cravates blanches! Ils sont si patients, surtout! «: Montrez-moi ceci... non, cela... et puis ceci encore... et puis encore cela. » On reste une heure dans le magasin, on s'en va sans rien acheter, et le jeune homme est trop galant pour y prendre garde. C'est ça qui s'appelle faire des emplettes ! Mais que deviendrait, juste ciel ! le suprême bonheur du shopping^ le jour où nous aurions face à face des personnes