‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 5)Chapitre 16 sur 62 · LE DTJC DE BEDFORD · texte numérisé non relu

LE DTJC DE BEDFORD

sell et sur son origine. Le fait est qu'elle remonte à Guillaume l& Conquérant et date sa prospérité du pillage des monastères; ^ce qui n'est pas un mince mérite dans le pays par excellence de l'aristocratie.

Je n'ai pas besoin de retracer tous les souvenirs qui se lient à la marche de cette famille de Russell à travers l'histoire. Nous y voyons un Russell porter le sceptre au couronnement de Charles II ; mais, en revanche, nous y voyons un autre Russell exécuté c^mme traître dans Lincoln's-Inn-Fields, pour avoir conspiré contre la tyrannie. On raconte qu'un jour Jacques II, ayant rencontré à Salisbury le père du patriote décapité, et lui ayant demandé conseil sur plusieurs choses qui lui étaient alors un sujet de souci, le pauvre homme lui répondit avec émotion : « Je suis vieux, sire, et ne puis guère rien. J'avais autrefois un fils qui aurait utilement servi Votre Majesté. »

Ce qui est certain, c'est que, si William Russell entra dans la conspiration de Monmouth, ce fut en haine des abus de la royauté, et nullement en haine de son principe. Il eût été un des plus fermes soutiens du trône, s'il lui eût été loisible de veiller, à ce prix, au maintien des libertés publiques; et c'est là l'esprit qui a caractérisé en général le rôle politique de ses descendants.

La plus belle oraison funèbre qu'on puisse #aire du défunt duc de Bedford consiste à rappeler qu'il se prononça fortement pour l'émancipation des catholiques, et soutint lord John Russell, son frère, dans les efforts de ce dernier pour amener le triomphe du bill de réforme. C'était un vrai whig; rien de plus assurément, mais rien de moins.

Sa mort, du reste, n'a pas produit beaucoup de sensation, parce que, depuis longtemps, on ne l'apercevait plus sur la scène. Après y avoir brillé comme membre des Communes, il semblait l'avoir quittée, lorsqu'il était entré à la Chambre des lords, qui n'entendit jamais sa voix, comme si, en changeant d'atmosphère, il eût fait

pacte avec le silence ! Encore faut-il ajouter que, dans ses dernières années, il paraissait avoir rompu même avec ses habitudes de politique muette, vivant en gentilhomme de campagne, ne faisant sentir son influence autour de Woburn, sa résidence, que par les cottages qu'il bâtissait pour les paysans de son domaine, et, soit fatigue de bruit, soit modestie, soit dévouement fraternel, laissant à lord John le soin de personniûer l'éclat historique de leur maison. Toutefois, pour être silencieuse et cachée, son influence sur les affaires publiques n'en était pas moins considérable. Mais on regrette rarement la mort des hommes dont la vie n'a pas fait ce tapage qui, si souvent, usurpe le nom de renommée.

1" juin.

Les courses d'Epsom !

Comment pourrais-je parler en ce moment d'autre chose, vivant comme je fais en pleine ville de Londres, et respirant l'air qu'on y respire ! Qui donc s'est avisé de savoir qu'il y a eu, cette semaine, une nouvelle passe d'armes entre l'opposition et le ministère; que l'interminable question de l'impôt sur le papier a été reprise de plus belle; que l'existence du cabinet a été un moment en suspens, mais que le conservatisme, pesé dans la balance parlementaire, s'est trouvé trop léj^er de quelques quinze Yoix? M. Gladstone et son budget, M. Disraeli et ses prétentions, les chances de ceux qui veulent arriver, les dan* gers de ceux qui veulent rester, la Chambre des lords, la

Chambre des communes, l'intérêt des contribuables, le sort de la Constitution, la politique... Ah! il $*agit bien de tout cela, vraiment ! Ce qui est à l'ordre du jour, c'est ce qui a donné la fièvre aux Anglais tous ces jours-ci ; c'est ce qui a fait qu'un de mes amis est venu me voir du fond de rirlande; c'est ce qui a fait qu'un autre de mes amis m'a écrit de Manchester : c Louez*moi, coûte que coûte, une place sur le haut d'un omnibus; > c'est ce dont chacun parle sans parler d'autre chose au monde, et ce dont je n« saurais conséquemment me dispenser de parler; c'est ce qu'on nomme ici c le grand événement > (the GREAT event); c'cst, pour tout dire en un mot, le derby!

Mardi dernier, un homme en haillons parut à ma porte. Il portait quelques fleurs dans un panier et me supplia de les lui acheter. L'air de ce pauvre homme me toucha. Son visage était si pâle, sa voix était si émue, ses yeux priaient si bien ! Il avait sans doute laissé au logis une vieille mère malade, une femme enceinte, des enfants en peine de leur pain de la journée : qui pouvait savoir? Il me dit : c Vrai, monsieur, je n'ai pas un farlhing, et, demain, c'est la course. > Le moyen de résister à un aussi tragique appel?

Le derby, en effet, est en Angleterre la fèteuniverselle, la fête par excellence, la fête éternellement la même et éternellement nouvelle, qui fait vivre d'une seule vie, pendant un jour, les grands et les petits, les lords et leurs laquais, les grandes dames «t la fruitière du coin, les hommes d'État, les procureurs, les mendiants, les écloppés, les dévots et les libertins, les sages et les fous, « tout le monde et sa femme >», comme on dit ici (ail the world and his wifé). Adieu les affaires ce jour-là, et les travaux, et les soucis, et les querelles, et les ambitions, j'allais ajouter, je crois, et les amours! Le Parlement chême; en thèse générale, ainsi fait la Cité, ainsi

fait la Banque, ainsi fait la boutique; l'homme de lettres laisse là sa plume, le peintre ses pinceaux, Jeanneton son balai, et milady son roman à peine commencé ; le solliciteur abandonne momentanément sa proie, les politiques consentent à ce que le globe tourne sans qu'ils s'en mêlent, et les pasteurs d'âmes envoient leurs ouailles au diable.

J'aime assez le mot de lord Palmerston invitant la €hambre des communes à se donner un jour de vacances, il cause de la célébration des jeux Isthmiques^ et je m'assure que les Grecs de l'antiquité n'attachaient pas aux jeux qui se célébraient à Corinlhe plus d'importance que les Anglais n'en attachent aux courses d'Epsom. Toutefois, autre temps, autres mœurs. Aux jeux Isthmiques, les compatriotes de Périclès allaient voir des hommes disputer le prix de là lutte, du saut, du disque, du javelot, de

^ la musique et de la poésie : les compatriotes de lord Palmerslon vont voir courir les chevaux en mangeant du veau froid, car, quel que soit mon désir d'idéaliser la description, je ne saurais négliger cet inévitable détail. Il est <rop vrai que le vin de Champagne, le soda-water, l'aie, le gin, les comestibles, et, après le doux embarras de les transporter, l'agréable fatigue de s'en défaire, jouent le principal rôle dans les plaisirs do la journée. Pour dire la vérité, les Anglais ne professent en rien la théorie de l'art pour l'art; et ce qui leur plaît surtout, j'en ai peur, dans les courses de chevaux, c'est le prétexte qu'elles leur fournissent de boire nationalement et de se donner des

. indigestions patriotiques. Ceci, en réponse à un certain journal ultra-saxon qui, avant-hier, non content de reprocher aux Français leurs revues militaires et aux Espagnols leurs combats de taureaux, félicitait l'Angleterre de n'être accessible qu'à des passions nobles, et de montrer jusque dans le choix de ses amusements sa supériorité sur les autres peuples.

Quoi qu'il en soit, elle était attendue avec fièvre, cette heure suprême! Depuis plus de huit jours, pas de boutique de bonnetier devant laquelle ne s'étalassent les voiles bleus et les voiles verts destinés à sauver des atteintes de la poussière et du soleil le teint des fashionables du comptoir; depuis plusieurs jours, les costumes de rigueur pour les courses étaient une des tentations offertes par Michols au regard des promeneurs de Regent's street.

Enfin, le soleil de mercredi s'est levé. Jusqu'à lundi, le temps avait été admirable; mardi, il était devenu menaçant; même mercredi matin, le ciel apparaissait chargé de nuages d'assez mauvais augure. Mais il y a une providence pour les courses; et, longtemps avant midi, le peuple anglais respirait à l'aise, se sachant à l'abri dé celte effroyable calamité nationale : un derby pluvieux.

Londres, le jour des courses, n'étant plus dans Londres, je suis naturellement allé où il était, c'est-à-dire à Epsom^ qui se trouve à 2^ kilomètres de la ville-monstre.

Plus d'un chemin mène à Epsom : c'est absolument comme à Rome. Ceux qui font de l'art pour l'art, qui aiment les courses pour les courses, et ne sont pas en état d'apprécier les délices du grand pèlerinage national, ceuxlà prennent le chemin de fer jusqu'à Kingston poursept schellings six deniers, et de là gagnent à travers champs la terre promise, soit en équipage, s'ils ont un équipage qu'ils aient envoyé les attendre là, soit dans un véhicule quelconque, à la condition de le payer cher, soit à pied, si un peu d'exercice convient à leur santé ou à leur bourse.

C'est à Kingston que les voyageurs des deuxième et troisième classes descendent, pour faire bravement à pied deux lieues et plus, sur uii chemin battu, d'abord, et ensuite à travers champs. Vaillante entreprise en effet, quand le soleil et la poussière sont de la partie ! Sans compter que, pendant près d'une lieue, on est arrêté à chaque pas et mis en joue par d'inexorables petits gars

qui, la main grande ouverle, viennent vous lâcher à bout portant le traditionnel : Remember the races! Une fois dans les champs, on n'est pas encore au bout de ses peines. Là veillent, des deux côtés du sentier, de rudes sentinelles en guêtres et armés de longues gaules, gens absolument inaccessibles aux séductions de votre sourire, et qui opposent aux traits légers que la foule leur décoche en passant les callosités d'une peau de vieux tenancier. N'allez pas vous écarter de la ligne, à la recherche d'un pissenlit, ou malheur à vous !

Aussi, pour jouir de cette journée sans égale, pour en savourer l'ivresse, pour en comprendre la grandeur, estce par la bonne vieille route qu'il faut aller, par celle où roulent pêle-mêle, à travers un océan de poussière et sous un ciel de mai, tout ce qui se meut et tout ce qui a peine à se mouvoir sur des roues : équipages à quatre chevaux, cabriolets, omnibus, fiacres, tilburys, phaétons fringants, charrettes boiteuses, boutiques ambulantes des marchands de gingerbeer, lourdes pataches, mobiles magasins de comestibles, tapissières remplies de lurons à face épanouie et de jeunes commères en goguette.

Et il faut voir comme tout ce monde-là vit, chante, jure, agace le voisin, se moque de tout, oublie tout, se sent heureux! C'est pour le coup que la démocratie triomphe. Dans l'échelle des niveleurs, je m'assure que le derby tient la troisième place, après l'amour, qui n'est qu'un niveleur d'occasion, et la mort. Sur la route d'Epsom, le char à bancs et la calèche sont en de tels rapports de bon voisinage, et il y a q4i^que ch«se de si c^Mnmuri à tous les voyageurs et à toutes les voyageuses dans le spectacle qui les absorbe, qu'en passant à côté de cette plébéienne aux joues vermeilles, qui, du haut de son trône roulant, la salue d'un geste familier, la duchesse de*** va sourire. Deux choses, en ce bas monde, enseignent l'égalité : les grandes douleurs d'abord, et ensuite les grandes joies.

En pareille circonstance, le concours est toujours immense : cette année, on peut dire qu'il était formidable. Rien de plus imposant que Taspect de la plaine, passé midi. Je ne me rappelle pas avoir jamais vu, dans un endroit donné, une pareille fourmilière d'êtres humains. Le nombre des tètes qui se pressaient des deux côtés du champ de course défiait tout calcul. Un droit d'entrée de dix shellings à payer pour être admis dans le brillant sanctuaire connu sous le nom de € Grand Stand :» étant une barrière trop faible, les salles de rafraîchissements avaient été de bonne heure envahies et regorgeaient de gastronomes, tandis qu'à l'extérieur les gradins pliaient sous le faix des spectateurs et des spectatrices. En face, surk colline, c'était une masse de voitures telle, qu'il m& serait difficile de vous en donner une idée. Contemplé à distance, le tout était d'un pittoresque étrange et véritablement grandiose.

J'étais sur les gradins supérieurs du f Grand Stand > lorsqu'à eu lieu la première course, dans laquelle le vainqueur a été Wedding. — « Le cheval du baron Nivière ! » me suis-je écrié avec une faiblesse patriotique que vous comprendriez si vous viviez à l'étranger. « La France! vive la France! » Les Anglais dont j'étais entouré se sont mis à sourire et m'ont félicité avec une politesse pleine de cordialité, ni plus ni moins que si j'eusse été le propriétaire du cheval vainqueur.

Cette première course n'était, du reste, que la petite pièce en attendant la grande. Je suis descendu dans la plaine ; et, tandis que les dileltanti du lieu se pressaient en groupes serrés vers l'enclos où l'on venait d'amener les chevaux appelés à concourir pour le grand prix, je suis allé rôder, comme un curieux désintéressé que j'étais, sur la colline opposée au « Grand Stand », le long des files de voitures qui la couvraient. Sur ces voitures, dételées, découvertes pour la plupart, et déjà transformées en

pelites salles de banquet, des çssaims de blondes filles d'Albion, servies par d'élégants cavaliers, se livraient déjà^ pour se fortifier contre les émotions de la course pro* <;haine, à cette consommation pantagruélique de volaille froide, de pâtés de pigeon, de jambons, de salade, qui est un des traits caractéristiques des courses d'Epsom; c'était «merveille de voir avec quelle rapidité se vidait partout le rpanier aux provisions, le fameux « hamper » ; merveille de voir avec quelle intrépidité la beauté attaquait le vin de Champagne.

Autour de vous, pêle-mêle avec les chevaux en vacan- *ces, rinévitable bohémienne épiait, la tête enveloppée dans son mouchoir jaune et rouge, le moment où miss telle désirerait savoir le jour de son mariage et combien elle aurait d'enfants. Ici un aveugle — était-ce par manière d'épigramme? — lisait l'Écriture sainte; là un faiseur de miracles avalait, sans qu'il y parût, des rames de papier : délicate allusion au récent sujet des débals du •Parlement; plus loin, deux boxeurs pour rire rappelaient, par un furieux échange de coups de poing, cette lutte de ^ayer et d'Heenan,qui, il y a quelque temps, passionna •d'une façon si scandaleuse l'Angleterre et l'Amérique.

Pas de courses d'Epsoin possibles sans un épouvantatble Charivari; c'est la règle. Cette fois, le vacarme d'instruments divers était aussi assourdissant qu'on pouvait le désirer dans la circonstance. J'ai vu de pauvres petites filles, %ées de sept ans tout au plus, souffler dans des clarinettes, •et cela à rendre l'âme. Etre si jeune et être obligé de gagner sa vie ! Un des sports favoris de l'endroit, en réalité le sport fashionable, consiste à jeter des bâtons à d'autres bâtons plantés en terre et surmontés d'une figure hideuse : cela s'appelle Aunt Sally. Malheur à qui passe trop près de ceux qui s'adonnent à cet aimable divertissement ! Mon chapeau a dû d'y recevoir un coup terrible, et j'avais naturellement la tête près du chapeau.

Parmi les personnes auxquelles j'ai pu serrer la main en passant, je citerai Thackeray, l'illustre auteur de Vmiity Fair. Que venait faire, dans ce tohu-bohu, le grand satiriste? Observer? Dans ce cas, la matière ne saurait lui avoir manqué; car toutes les variétés de notre espèce se trouvaient là, rapprochées, rassemblées sous le regard, comme confondues, depuis le jeune lord, admiré pour son attelage, jusqu'au jongleur, admiré pour ses tours de force ; depuis la grande dame, étalant ses dentelles, jusqu'à la bohémienne, étalant ses haillons; depuis le parieur, tremblant de ne passe coucher millionnaire, jusqu'au mendiant, heureux d'avoir fait une fortune de quelques pence; depuis la femme galante à la joue fardée, jusqu'au nègre faux teint ! Et la matière n'aurait pas manqué, non plus, pour les réflexions douloureuses, si c'eût été le moment de philosopher^ tant se montraient là en relief tous les poignants contrastes que présente la civilisation moderne!...

Hais voici que la cloche sonne. On a pesé les jockeys. La grande course va commencer. Les concurrents se sont dirigés, de l'enclos où ils ont été passés en revue par les amateurs, vers le point de départ. Ils sont au nombre de dix-huit, parmi lesquels Royallien, un cheval français, appartenant au comte de Lagrange. Mais, hélas! Royallien n'est ni le premier ni le second favori. C'est à Dundee^ c'est kDiophantus^ k Dundee surtout, que le suffrage des conn^sseurs et les sympathies de la foule assignent d'avance la victoire. C'est Dundee, c*est Diophantus, qui sont les deux acteurs en vue dans le drame des paris.

Une immense rumeur s'élève. Les policemen s'en vont chassant devant eux, pour faire pj^ce nette, l'incommode troupeau des flâneurs répandus sur le champ de course. On crie de toutes parts (Hahats off! Chapeaux bas !) Tous les regards s'attachent à un seul point. Le signal estdouné. Les voilà qui partent; ils sont partis.

Je ne vous dirai pas les divers accidents de cette course mémorable; mais il en est uu que mon amour-propre na^ tional me défend de taire. Pendant une partie delà course, notre compatriote Royallien avait figuré parmi les plus agiles et soutenu vaillamment l'honneur de la France, lorsque tout à coup, ô fatalité ! à je ne sais quel tournant, Atherstone, un de ses compagnons, le heurte, lui fait perdre pied, et le rejette &\\v Dundee j qui suivait. Est-ce par suite de cette mésaventufe que Royallien n'est pas arrivé le premier? Je n'oserais aller jusqu'à prétendre cela, mais il n'y a aucune exagération patriotique à supposer que, sans cet accident, Royallien ne serait pas arrivé le sixième. Au reste, le vainqueur a été... Dundee ? Non. Diophanius ? Pas davantage. Les deux favoris ne sont venus qu'après un cheval, très vigoureux et très beau, ma foi, mais qui avait été coté fort bas dans l'échelle des parieurs. Telle est la fortune de la guerre !

La surprise a été grande quand on a su que la palme n'était pas à Dundee; mais, le premier moment de stupeur passé, le nom de Kettledrum a été dans toutes les bouches, et le colonel Towneley, propriétaire de /^etftedrum, a reçu des félicitations d'autant plus méritées que, nouveau venu dans lacarrière du « turf i>, il s'y est distingué, entre tous les éleveurs, parl'ardeur etledésintéressementdeson zèle dans l'amélioration de l'espèce chevaline. Le fait est que le colonel Towneley n'a jamais parié que très peu de chose, le gain n'étant pas son but. L'enjeu le plus fort qu'il ait jamais hasardé est celui que Kettledrum vient de lui faire gagner, et cela ne dépasse pas deux mille livres sterling, ce que les habitués du « turf» regardent comme une misère. ^

Une particularité intéressante à noter, c'est qne cettecourse a duré seulement deux minutes quarante-cinq secondes, deux secondes de moins que la célèbre course de 1857. Dans ce siècle des inventions, dont le but est de dé-

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vorer le temps et de supprimer Fespace, les chevaux, comme vous voyez, ne restent pas en arrière, et promettent de dignes émules à la vapeur.

Parmi les spectateurs de marque étaient le roi des Belges, le comte de Flandre, son second fils; le duc de Chartres, le duc de Cambridge, etc.. Quant à la reine, qui est très friande des courses d'Ascot, il y a longtemps qu'elle a retiré, j'ignore pourquoi, son patronage aux coursesdEpsom, bien que celles-ci soient les seules qui aient un caractère vraiment national, et presque l'importance d'une institution. •

Telle est l'histoire de ce « jour des jours », (day of the days). Mais combien elle serait incomplète, si je ne vous disais pas deux mots du retour! Aller à Epsom, c'est admirable ; en revenir, c'est bien autre chose encore ! Une descente de la Courtille anglaise^ voilà comment je définirais le retour d'Ëpsom, si une définition était possible. Que ceux qui croient les Anglais un peuple grave, froid, flegmatique, viennent donc en ce moment-là voir ce qui se passe sur la route, et ce que sont venus regarder tous les visages curieux collés aux vitres des maisons qui la bordent.

Quelle exubérance de vie ! quels tonnants éclats de gaieté! Quel débraillé prodigieux ! Quelle aptitude à suivre les inspirations les plus hardies du vin de Champagne ou du mild aie t On vous bouscule, on vous montre au doigt, on vous apostrophe, on vous jette fraternellement à la tête brocards et navets ; on est absurde quand on n'est pas abruti, on est charmant quand on n'est pas ivremort.

Ah ! j'allais oublier ce que j'aurais dû commencer par dire : il y a cela de remarquable dans les courses d'Epsom, qu'elles disposent tout le monde à la bienveillance, et qu'elles ouvrent les cœurs comme les bourses. En rentrant chez moi, je me suis rappelé tout l'argent que j'avais vu donner

aux damnés de la terre, et je me suis endormi avec cette pensée que, ce soir- là du moins, beaucoup de pauvres diablés auraient eu de quoi souper !

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