‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 5)Chapitre 27 sur 62 · ET MAITRES · texte numérisé non relu

ET MAITRES

* 3 août. .

Lundi dernier, je traversais l'avenue de Palace-Gardens, lorsque ie rencontrai un ouvrier maçon nommé John ***. Je l'avais connu il y a deux ans, et j'avais découvert en lui de grandes qualités de cœur et d'esprit. Je l'aborde, et la conversation suivante s'engage : , , o

Moi. — Eh bien, John, comment vous traite la grève?

3ohn. - Ma foi, monsieur, pour de pauvres diables comme moi, les temps sont durs; mais, selon notre proverbe anglais, ceMAà est armé trois fois qm smttent une juste querelle. J'ai, Dieu merci! bonne santé, bonne conscience et bon courage. ' jjfoi. Ainsi, le « workhouse i^ ne vous a pas encore

réclamé ?

John. — Que voulez-vous dire?

Je tirai de ma poche un numéro du Punch, et lui montrai la gravure. Elle représentait un ouvrier unioniste appuyé contre le mur d'un a workhouse », cette variante de

nos dépôts de mendicité. Quelle histoire poignante était écrite dans ce regard fixe et morne, dans ces joues creusées par la faim et dans les plis de ce front dévasté ! Le malheureux était couvert de lambeaux, et un autre ouvrier lui mettait dans la main une pièce de monnaie qu'il recevait machinalement, sans tourner la tête, sans rien regarder, sans rien voir, comme perdu dans le monde de ses pensées, ou plutôt de ses douleurs. Entre celui à qui on faisait l'aumône et celui qui la faisait, terrible était le contraste. Ce dernier avait l'œil animé, le visage plein, et sa physionomie témoignait d'un état habituel de contentement. Sur sa casquette, on lisait le mot non-unioniste. Vêtu avec décence, il paraissait ne manquer de rien, et pouvait évidemment se passer le luxe de la charité. Aussi venait-il en aide à son infortuné camarade, non sans lui adresser ce reproche ami : Ah ! Bill, je savais bien que V Union te conduirait là !

Mon interlocuteur examina la gravure en silence, sourit amèrement, me la rendit d'un geste dédaigneux, et la conversation reprit ainsi :

John, — Ces messieurs du PwwcA ont assurément beaucoup d'esprit, mais ils n'ont pas celui de se taire sur les choses qu'ils ne connaissent pas. Il seraitfort étrange que, pour les ouvriers, le meilleur moyen d'échapper à la misère fût de l'affronter un à un ! C'est comme si l'on prétendait que, pour des soldats, attaquer l'ennemi un à un est le meilleur moyen d'échapper à la mort! Ceux qui, parmi nous, ont senti la nécessité d'agir de concert, ont obéi, en s'unissant, à cette loi de sécurité générale qui fait les armées. Est-ce notre faute si la pauvreté, qui nous guette et nous saisit au sortir du berceau, livre à tous les coups du hasard notre destinée ? Est-ce notre faute si, notre salaire dépendant du rapport entre « l'ofiFreetla demande » celte loi si aveugle, si flottante, et qui se dérobe si fatalement à notre contrôle, nous sommes amenés à nous serrer,

les uns contre les autres, de manière à mieux tenir en échec la tyrannie aléatoire des choses? Oui, monsieur, pour le pauvre, l'organisation et la discipline sont indispensables, parce que, pour lui, le travail est un combat. L'isolement, privilège des forts, serait-il d'aventure la sagesse des faibles ? Nous n'avons pas à gagner notre vie seulement, nous avons à la conquérir. Le « workhouse » ! ah ! demandez à ses blêmes habitants si c'est le principe d'association qui les a conduits là.

MoL — Laissez-moi vous dire cependant que, sur ces questions, tous vos camarades ne semblent point penser comme vous; car enfin les € Trade's unions i> sont loin d'embrasser la totalité des ouvriers.

John. — Eh ! que prouve cela, sinon que tous ne se sont pas encore élevés à une notion claire de leurs intérêts? Mais, patience ! Au reste, le Punch se trompe étrangement s'il se figure qu'entre les unionistes et les non-unionistes il existe cette opposition de vues que son crayon se plaità supposer. Savez-vous bien, monsieur, que, dans la grève actuelle, par exemple, la majorité des ouvriers qui refusent de subir le système du payement par heure, qui font grève en conséquence et touchent l'espèce de solde au moyen de laquelle la grève se maintient, se trouve être composée d'ouvriers non associés, non-sociéty nien? Le fait est qu'entre les ouvriers qui font partie des « Trade's unions n et ceux qui sont en dehors, l'entente est parfaite. Les uns et les autres, en cette occasion, pensent, sentent et agissent en commun; les uns et les autres se concertent par des délégués, s'assemblent dans les mêmes meetings, lèvent des fonds et en votent l'emploi en vue du même objet. Si dune le « workhouse » devait un jour dévorer les uns, il dévorerait les autres ; et le non-unioniste du Punch n'aurait pouvoir d'aider le pauvre Bill ni de son argent ni de ses conseils.

Moi. — Mais j'ai ouï dire par plusieurs personnes et lu

dans plusîeors jonrnaax que la ^ëie actuelle était née uniquement de Tactivité penrerse de quelques agitateurs.

John. — Ah! oui, c'est toujours ce qu'on dit en pareil caf(. Je me souTÎens qu*à Bradford, lord Brougfaam s'étant un jour élevé arec beaucoup de Tiolence contre le comité qui avait dirigé la célèbre grève de Preston, M. Cowell se leva et dit : a Le comité en question se composait de onze personnes, dont j'étais. La grève dura trente-six semaines. Nous eûmes à nourrir dix-sept mille hommes. Nous dis* tribuâmes entre eux 96,000 fiv. st. Les souffrances endurées pendant ce temps d'épreuves furent horribles, et pourtant pas une plainte, pas un murmure ne se Ot entendre contre nous. Nous rendîmes compte de notre gestion Jusqu'au dernier farthing ; nous exigeâmes que nos comptes fussent soumis à l'examen le plus minutieux; el la confiance illimitée dont nos camarades nous honorèrent, ils nous l'ont invariablement continuée depuis. Que lord Brougham explique donc de quel droit il nous dénonce comme <les agitateurs malhonnêtes ! 3 — Aujourd'hui, monsieur, on poursuit le même système; et le même motif qui faisait attaquer M. Cowell fait qu'on attaque M. Potter. Si vous connaissiez M. Potter, vous trouveriez en lui, j'en suis convaincu, un homme aussi sincère qu'intelligent et ferme. 11 est ouvrier, d'ailleurs, ouvrier très habile ; et c'est sa cause qu'il défend en défendant la nôtre.

Moi, — Ainsi, vous croyez que c'est bien l'ensemble des ouvriers qui est contre le'système du payement par heure, substitué à celui du payement par journée?

JoAn. — Certainement. Et quelle preuve plus frappante pourrais-je vous en donner que l'empressement de tous les maçons du royaume à solder, en quelque sorte, la grève par une cotisation hebdomadaire et volontaire? Si la majorité des ouvriers n'était pas avec nous, aurait-ôn vu les scènes dont nous avons été témoins? Les ouvriers era-

plojés par M. Myers, pour ne citer qu'un exemple, auraientils vécu dans leur chantier de la vie du prisonnier, mangeant sur le lieu même de leur travail, couchant dans des étables, tremblant de s'aventurer le long des rues, ou ne le faisant qu à la tombée de la nuit et dans des voitures fermées?

Moi. — Je vous avoue que ce n'est point là ce qui me plaît dans les façons d'agir de vos « Trade's unions » ! J'estime qu'il est injuste, qu'il est dégradant, qu'il est barbare, de réduire un malheureux à ne pouvoir user de son droit individuel de gagner son pain, sans se voir exposé à être espionné, insulté ou même battu.

John, — Je pourrais vous répondre que partout où il y a solidarité d'intérêts, la solidarité des efforts est de rigueur, et que le parti pris de faire consister son droit individuel dans l'abandon de la cause commune confine à la trahison. Je conviens, toutefois, qu'il y a beaucoup à redire dans cette violente pratique des piquets. Mais, à votre tour, convenez que refficacilé de ce moyen coër-. citif montre assez de quel côté est le nombre; car comment concevoir que la masse des ouvriers se laissât intimider par une poignée de brouillons? Au surplus, voulez-vous des chiffres? Sur environ six mille maçons réguliers que contient la métropole, le nombre de ceux qui travaillent d'après le système du payement par heure a'excède pas cinq cents. Lorsque ce système fut introduit, la désertion dans les chantiers fut immédiate et générale. Il est certain que quelques-uns des établissements qui ont adopté 1^ système du payement par heure sont absolument déserts, et que plus de trente établissements, occupant ensemble plus de deux cents ouvriers, se sont déjà soumis au mode qui avait été suivi jusqu'à ce jour. Il est vrai que la plupart des charpentiers ont consenti à continuer leur travail, mais sous toutes réserves. Quant aux plâtriers, ils ont repoussé l'innovation mise en avant d'une manière radicale.

iâO DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.

Moi, — Vous attachez donc une bien grande importance à celle question du payement par heure?

John, — Sans doute. Et qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Dans le système en vigueur jusqu'à ce jour, celui du payement par journée, nous jouissons d'une foule de petits avantages que l'innovation proposée par les entrepreneurs a précisément pour but de nous enlever : 1** quand on nous embauche, on nous accorde deux heures pour aller chercher nos outils, et ces deux heures comptent comme travail; 2** c'est la journée entière qu'il est d'usage de nous payer, quand on nous renvoie avant la fin de la journée, et cet usage a été consacré maintes et maintes fois par des décisions judiciaires. Quand surviennent des ondées, — et elles sont fréquentes en Angleterre, — notre salaire du jour ne souffre pas de la nécessité où nous avons été de nous mettre momentanément à l'abri; 4** lorsque la besogne presse, et qu'on nous demande de travailler au-delà des dix heures qui constituent la journée régulière de travail, on nous paye le temps en sus, overtime, avec un boni de cinquante pour cent. Adieu tout cela, si le payement par heure vient à prévaloir.

Moi, — Mais, si j'ai bonne mémoire, j'ai lu des manifestes d'ouvriers où la pratique de ce que vous appelez overlime était flétrie comme un abus odieux, et où l'on dénonçait comme des égoïstes, des accapareurs du travail, des traîtres, ceux des ouvriers qui s'apprêtaient à travailler au delà des dix heures. Par quelle choquante contradiction donnez-vous aujourd'hui pour un privilège bon à conserver ce que vous-mêmes avez si souvent présenté comme un abus à détruire?

John, — Pardon , monsieur, vous confondez ici deux choses parfaitement distinctes : Vovertime accidentel et Vovertime systématique. Que, dans des circonstances exceptionnelles, et quand il y a réellement urgence, un

LE GOUVERNEMENT ENTRE OUVRIERS ET MAITRES, iil

de nos camarades consente à un travail supplémentaire^ nous n'avons garde de le trouver mauvais, et c'est pour ce cas que nous désirons, ainsi que cela est juste, le maintien d'une rémunération proportionnellement plus considérable. Ce que nous repoussons, et ce que nous avons toujours condamné, c'est la continuation régulière et suivie du travail au-delà de la limite de temps convenue pour tous, par tous. Et pourquoi? parce que nous nous considérons comme frères ; parce que le travail est un domaine qu'il ne doit pas être permis à quelques-uns d'accaparer; parce qu'un surcroît d'occupation accepté par l'un est une espèce de larcin fait à l'autre : en un root, parce que nous voulons que le soleil luise un peu pour tout le monde!

Moi. — Fort bien ; mais c'est à vous, ouvriers, d'y regarder; les entrepreneurs n'ont rien à voir là. Quoi de plus équitable, après tout, que cette position qu'ils vous font : € Travaillez le nombre d'heures qu'il vous plaira, et vous serez payés en conséquence? »

John. — Équitable en apparence, oui ; mais allez au fond, et vous verrez que c'est justement à la pratique de Voter-- Urne systématique que conduit le payement par heure. Ne voyez-vous pas, en effet, que, lorsque toute limite de temps aura disparu; que lorsque les ouvriers auront, dans cette coutume, devenue la loi de tous, perdu leur drapeau ; que, lorsque chacun d'eux ne sera plus appelé à traiter avec l'entrepreneur qu'individuellement, isolément, en dehors de toute règle reçue, en dehors de tout principe commun, notre sort cessera complètement d'être entre nos mains, et que, plus que jamais, les maîtres seront nos maîtres? Que répondre, quand on n'a pas de pain et qu'on a des enfants, à qui vous dit : « Vous travaillerez douze heures : sinon, cherchez ailleurs? »

JUoL — Je ne vois pas ce que cette alternative a de meurtrier, quand le travail est plus demandé qu'offert.

John. — D'accord ; mais, quand le travail est plus offert que demandé, ce qui est si souvent le cas? Vous autres^ messieurs les économistes, vous raisonnez toujours comm^ si l'ouvrier pouvait attendre. Si l'offre, nous dit-on, dépasse aujourd'hui la demande, le moment viendra où la demande dépassera l'offre. Malheureusement, pendant le temps que l'herbe met à croître, le cheval meurt de faim» Tenez, voulez-vous que je vous dise ce qui risquerait d'arriver, si nous cédions ou étions forcés de céder ea cette circonstance? C'est qu'on nous louerait pour quelques heures seulement quand le travail ne presserait pas^ sauf à nous faire travailler outre mesure dans le cas contraire. Je dis outre mesure, car, si l'on considère qu'à Londres il nous faut en moyenne une heure pour nous rendre au chantier et une heure pour regagner notre logis, on reconnaîtra que dix heures de travail par jour sont tout ce qu'il est possible d'exiger raisonnablement des forces humaines. Passé cette limite, l'ouvrier s'exténue et se rend inhabile à la besogne du lendemain : de sorte qu'en ceci, au fond, l'intérêt de l'entrepreneur est lié à celui de l'ouvrier.

Moi. — Mais, si vous comprenez cela, pourquoi supdosez-vous donc les maîtres absolument incapables de le comprendre?

John. — Beaucoup d'entre eux, en effet, paraissent l'avoir compris, grâce au ciel ; et la preuve, c'est que, sur environ cinq cents établissements qui existent dans Londres, il n'y en a que vingt-quatre qui aient adopté le payement par heure, et se montrent disposés à tenir bon. Combieû de temps cela durera-t-il? Nous verrons bien. En attendant, l'opinion publique s'éclaire. La justice de notre cause n'a-t-elle pas été, il y a quelques jours, publiquement proclamée par MM. Thomas Hughes, Ludlow,HuttoH^ Beesly, Litchfield, Godfrey Lushington, Harrison? On ne prétendra pas, j'espère, que ce ne sont pas des gentlemen^

ceux-là, et qu'ils manquent de respectabilité f Les connaissez-vous?

Moi. — Je connais personnellement les deux premiers; bien mieux, je suis fier d'être de leurs amis. L'un et l'autre sont des esprits éminents, et la république des lettres n'oubliera pas de longtemps la sensation produite en Angleterre par le dernier livre de M. Hughes, ce livre où les souvenirs de l'enfance studieuse sont évoqués avec tant de précision, de grâce et de charme.

John, — Vous avez lu, je suppose, les deux lettres que tous ces messieurs ont écrites en commun, touchant notre querelle, et vous n'ignorez pas quel effet elles ont eu sur l'opinion publique ?

Moi, — Non seulement j'ai lu ces deux lettres, mais j'ai admiré le noble sentiment qui les a dictées. Il est beau de voir des hommes de lettres, des avocats, des gens du monde, des personnes qui ne tiennent par aucun lien particulier à la classe ouvrière, ni par leurs habitudes, ni par leur éducation, ni par la nature de leurs travaux, encore moins par leur position sociale, consacrer spontanément leur temps à une laborieuse enquête, et, sans autre motif que le désir de contribuer au triomphe de lajustice^ publier ce que cette enquête leur a suggéré ou appris. Cet appel à la raison publique honore aussi le pays auquel on Tadresse. Ce sont là des choses qui ne sont possibles que chez un peuple libre et un grand peuple!

Un éclair de joie patriotique brilla dans les yeux de l'ouvrier anglais, et il garda pendant quelque temps un silence plein d'émotion. Puis il reprit :

— En effet, il est heureux que la raison publique soit là pour empêcher notre gouvernement de n'en faire qu'à sa tête; car voyez comment il vient de se conduire à notre égard, à propos des casernes de Chelsea. Voilà un entrepreneur qui s'engage à finir les casernes de Chelsea dans un délai donné, faute de quoi il se soumet d'avance

à payer un dédit. Au moment où le délai fatal va expirer, il s'avise d'imposer à ses maçons celte innovation imprévue et désastreuse : le payement par heure. Ceux-ci quittent le chantier. Les travaux sont suspendus. Notre homme va être obligé de payer le dédit. Que fait le gouvernement % Il prête à l'entrepreneur en défaut ses sapeurs et ses soldats du génie, pesant ainsi de tout soa poids sur la liberté des transactions. Y eut-il jamais acte de partialité plus paient, injustice plus criante? Mais on se trompe si l'on s'imagine nous réduire par des moyens de ce genre. Nos frères de la province noiis soutiendront. Des meetings en plein vent se préparent à Manchester. L'agitation, qui va se répandant de proche en proche, deviendra d'autant plus redoutable, qu'on nous saura sur le point d'être opprimés, et nous résisterons jusqu'à la mort. »

Mon interlocuteur en était venu à parler avec une véhémence extrême, et son visage trahissait la plus vive indignation. Gomme j'essayais de le calmer, comme j'insistais sur la nécessité d'une attitude conciliatrice : « Mais vous ignorez donc, monsieur, s'écria-t-il brusquement, que nous avons proposé l'arbitrage du Conseil des architectes, et que cette proposition a été repoussée avec dédain? » La conversation avait duré longtemps : j'y mis fin en faisant observer à mon interlocuteur que toutes ces crises périodiques ne pouvaient qu'empirer la situation des travailleurs; que les grèves étaient un mal ajouté à un autre mal, que le remède était ailleurs; que le succès du système coopératif à Leeds, à Rochdale, à Derby, ménageait au travail une perspective pacifique, bien préférable à celle que pouvaient lui ouvrir ces luttes insensées où germent tant de passions haineuses, et où la victoire ressemble si fort à un suicide. Il me serra la main, et nous nous séparâmes.

Le surlendemain, j'apprenais qu'une députation, rc-

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