LES CRIMES INDUSTRIELS
désirées, réussissant à les saisir, à les imiter; changeant de demeure, se déguisant, cachant des cheveux blonds sous des perruques noires; faisant voyap:er du billon à eux, pour se mettre au fait; bref, remportant cette mémorable victoire !... Tel est le spectacle que donnait, il y a quatre mois à peine, un procès que ce pays n'oubliera pas de si vite !
Et vers le même temps, à beaucoup moins de frais, sans se déranger, un gentleman du nom de Léopold Redpath volait à la Compagnie du grand chemin du Nord, par une méthode à lui d'opérçr les transferts, une somme de 40 000 livres st., produit de plusieurs années de travail et d'une suite non interrompue de fraudes qu'il ne prenait pas la peine de varier. Il va sans dire que, quoique simple employé d'un chemin de fer, M. Redpath fréquentait et recevait le beau monde, vivait en grand seigneur, admettait à l'honneur de son amitié des personnages de marque, et, attachant des prix fabuleux à des objets de fantaisie, achetait des Pradier qui avaient paru coûter trop cher à de puissantes majestés.
Voilà, monsieur, où va le siècle, depuis qu'il est convenu que les aspirations généreuses, les nobles sentiments, la satisfaction du devoir accompli, la poursuite d'un grand ' but, intellectuel ou moral, sont la chimère des esprits faibles ; depuis que € gagner de l'argent » est devenu la préoccupation suprême de la vie; depuis que l'invention delà vapeur, l'établissement des chemins de fer, l'application du télégraphe, les développements du génie industriel, l'intelligence du capital — toutes choses admirables en soi — n'ont plus servi qu'aux dévorantes conquêtes de la cupidité et au triomphe d'un orgueil qui a son siège dans le ventre, au lieu de l'avoir dans la tête ou dans le cœur!
Je sais bien qu'à toutes les époques il y a eu des vilenies et des crimes; mais ce qu'on n'avait pas encore vu,
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c'était des voleurs de la plus basse espèce figurant, comme un de ceux que je viens de dire, au plus haut de l'échelle sociale, et d'autres, commePaul et Straham, comme Pierce et Agar, ayant leur raison de commerce, agissant à l'aide de capitaux considérables, appliquant à une œuvre de spoliation la division du travail et les purs principes de l'économie politique, et soumettant aux règles d'une arithmétique irréprochable, en ce qui les concerne, la distribution de leurs dégradants profits. Eh quoi ! ce serait donc à revêtir le mal d'une nouvelle armure qu'auraient abouti les merveilleuses découvertes du génie moderne et les progrès faits dans la science d'être heureux! Ah! c'est là une de ces monstruosités contre lesquelles, •toutes les fois que l'occasion s'en présente, les âmes saines doivent s'élever. Il en est temps, il en est temps! Car vous pensez bien que des faits tels que ceux qui précèdent sont, lorsqu'ils se succèdent si rapidement, les symptômes d'une situation cadavéreuse. Ce n'est pas à ce qu'ils sont qu'il faut regarder seulement, c'est à ce qu'ils indiquent, La liberté de la presse en Angleterre fait connaître beaucoup de choses : faitelle tout connaître ? Que d'abîmes cachés, mais entrevus !
LORD JOHN RUSSELL
22 juUlet.
Ilyaquelquesannées,le bruit courut que lord Brougham était mort. Aussitôt ce fut un déluge de commentaires sur ce que Harry Brougham avait été et sur ce qu'il avait fait.
LORD JOHN RUSSELL
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Vives furent les attaques. On a si bon marché d'un mort! Mais voilà qu'un beau matin lordBrougham se trouva être en vie et assez bien portant pour enterrer l'un après l'autre tous ceux qui lui avaient fait de si belles oraisons funèbres, — très semblable en cela au polichinelle du spectacle des marionnettes, qui, après avoir été assommé sur place, se relève tout à coup plus frais, plus ingambe et plus batailleur que jamais. On soupçonna que le faux bruit de sa mort n'avait été répandu que pour escompter les ju- .gemenls de la postérité.
En serait-il de même, par hasard, de la nouvelle qui nous montre lord John Russell sur le point d'être élevé à la pairie? Je crains que non. Bien que, chez lord John, la flamme de l'esprit brûle encore sous les cendres, on ne peut nier que la fatigue du corps et le poids de l'âge n'aient apparu en lui, depuis quelque temps, d'une manière frappante. Quand il parlait à la Chambre des communes, son aspect, dans ces dernières années, présentait quelque chose de si languissant ! Son élocution était si hachée, sa voix si faible ! Ses discours étaient le désespoir des faiseurs de comptes rendus, et le « Plus haut ! plus haut ! — Speak up! ^ semblait avoir été inventé pour lui. Quelle différence lorsque, après lui, lord Palmerston,son grand rival, se levait ! Et comme l'air robuste du premier ministre, sa vigoureuse organisation et l'éloquence, toujours jeune, de sa verte vieillesse mettaient vivement en relief Ténervement physique du pauvre lord John, réduit à émettre des sons qu'on n'entendait guère plus que le silence !
Si, comme on l'assure, il s'est décidé à quitter la Chambre des communes parce que le bill de réforme qu'il y personnifiait en quelque sorte a été écarté par le cabinet, rien assurément n'est plus honorable que sa retraite.
C'est là un fait auquel les Anglais attachent une impor-
i04 DIX ANS DE L'HISTOIRE D*ANGLETERftEr.
tance politique quelque peu exagérée selon moi, mais qui témoigne de la haute position que lord John Russell a su conquérir dans ce pays.
Comment oublier, en effet, qu'il combattit le combat de la liberté, à une époque où le libéralisme était fort mal en cour; et qu'il se posa comme réformateur dans un temps où Ton croyait voir se dresser derrière toute réfortne le spectre de la Ilévolution ; et qu'il plaida courageusement la cause de la liberté religieuse, alors que, contre dissidents et catholiques, l'opinion publique était si forte, qu'essayer de nager contre le courant, c'était s'exposer à être englouti? Que de batailles livrées par lui au génie de la routine, depuis son entrée au Parlement comme représentant du bourg whig de.Tavistock? Son opposition aux lords Liverpool et Castlereagh, son empressement à adopter le principe de la réforme parlementaire et son invincible ardeur à le soutenir : voilà de nobles souvenirs dans la vie d'un homme politique, et qui doivent lui faire un bon oreiller quand vient, pour lui, le moment de s'endormir à jamais.
Et nul, certes, n'eut à gagner plus laborieusement ses chevrons que lord John Russell ; car ce fut seulement en 1830, sous lord Gray, après dix-sept ans de services parlementaires, qu'il fut admis, en qualité de payeur des forces j dans les régions du pouvoir. Les amis du progrès garderont toujours la mémoire de l'appui qu'il prêta à l'administration de lord Gray. Ce fut lui qui, avec lord Durham, sir James Graham et lord Ducannon, introduisit dans les débats de la Chambre des communes le bill de réforme ; ce fut lui qui en démontra la nécessité, lui qui en prépara le triomphe. Quelles journées orageuses que celles d'alors ! Le vent des passions soufflait de partout. Qui ne sait qu'il fallut dissoudre le Parlement, et que le bill, adopté par la nouvelle Chambre des communes, fut rejeté par la Chambre des lords? Dans cette lutte,
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nul ne vit lord John fléchir ou hésiter. Il fut intrépide, parce qu'il était sincère ; et la popularité, qui fut en ce temps-là sa récompense, ne Ta jamais entièrement aban* donné depuis.
Où il parut hésiter, ce fut dans la célèbre, j'allais dire la tragique question des céréales. Pendant quelque temps il sembla reculer devant le rappel de la loi; et l'établissement d'un droit fixe trouva en lui un avocat. Mais, en 1845, la lumière se fit dans son cœur au moins autant que dans son esprit — il s'agissait du pain du peuple, — et, noble déserteur d'une cause par lui reconnue mauvaise, il passa dans le camp du rappel avec armes et bagages.
En 1841, au plus fort de l'agitation populaire produite par la question des céréales, il avait été élu c membre pour la cité de Londres », qu'il n'a cessé, depuis lors, de représenter dans la Chambre des communes. Nommé premier ministre, lorsque ces hautes fonctions devinrent vacantes par la chute de sir Robert Peel, il eut sous lui lord Palmerston, qui occupa dans ce cabinet le poste de ministre des affaires étrangères ; et je n'ai pas besoin de rappeler que si ce dernier dut se retirer, ce fut à cause de l'approbation qu'il donna au coup d'État de décembre, approbation que John Russelt ne partageait pas.
Il était président du conseil lorsqu'en 1854 il présenta un nouveau bill de réforme, que la guerre de Crimée fit écarter. Mais son nom se trouvait si indissolublement lié au principe de la réforme parlementaire, que, l'année dernière encore, il s'engageait à cet égard, par un acte public, envers son parti et envers l'opinion.
En somme, de toutes les grandes mesures qui, dans les trente dernières années, ont marqué en Angleterre les étapes du progrès, il n'en est pa^ une à laquelle il n'ait plus ou moins concouru.
iOd DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
Maintenant quels peuvent être, 6t pour lui et pour son pays, les résultats de son élévation à la pairie? On dit qu'il restera ministre des affaires étrangères,, et, sous ce rapport du moins, ceux qui ont confiance en lui n'auront rien à regretter. Aussi longtemps qu'il sera chargé de parler à l'Europe au nom de l'Angleterre, on peut regarder comme certain que la voix de la liberté ne sera pas sans éveiller dans le monde de puissants échos. Mais que deviendra, dans la Chambre des communes, lui absent, cette question de la réforme parlementaire qu'on s'était accoutumé à attendre de son initiative, et à laquelle nul mieux que lui ne paraissait capable de donner une solution à la fois satisfaisante et pratique ? Que s'il est donné à un autre de tenir élevé le drapeau qu'on s'était plu jusqu'ici à voir flotter entre ses mains, sa gloire souffrira : comment en douter? car il aura laissé sa tâche inachevée ; il n'aura pas rempli jusqu'au bout les engagements de sa vie entière, surtout si, en allant s'enterrer dans la Chambre des lords, il continue à faire partie d'un ministère qui a mis obstacle à l'accomplissement de ses pensées les plus chères et au sein duquel son rôle désormais serait celui d'un homme battu et content. Voilà ce dont ses amis se préoccupent, et ce qui leur fait trouver peu enviables pour lui l'honneur de siéger sur les bancs de la Chambre haute et la décoration en expectative de la Jarretière.
D'un autre côté, en sortant de cette Chambre des communes qu'il dirigeait avec tant d'expérience et d'autorité, lord John s'efface, et pour toujours, devant lord Palmerston, comme aspirant à la place de premier ministre. Lord Wellington avait bien raison, quand il disait que le poste de premier ministre ne saurait être rempli que par un m.embre de la Chambre des communes. C'est là effectivement la règle, "et les exceptions qu'on peut citer l'ébranlent moins qu'elles ne la confirment. Lord Melbourne,
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lord Aberdeen, lord Derby, ont sans doute joui tour à tour des privilèges du « premiership i> ; mais, au fond, ils ont tous été des ministres honoraires plutôt que des ministres effectifs ; ils ont orné plutôt que soutenu Tédifice. L'élévation de lord John Russell à la pairie met donc définitivement un terme à sa longue rivalité avec lord Palmerston, qu'eBe laisse maître de la Chambre des communes, ou, en d'autres termes, du champ de bataille.
Est-ce un bien ? est-ce un mal ?
Pour moi, j'avoue que c'est du côté de lord John Russell qu'ont toujours penché mes sympathies. Lord Palmerston est un brillant esprit, doué de toutes les qualités qui entraînent et séduisent; mais ceux qui le connaissent savent jusqu'à quel point sa réputation de libéralisme en Europe est usurpée. Qu'il soit tory dans l'âme, tory jusque à la moelle des os, cela doit naturellement paraître extraordinaire à ceux qui, le contemplant de loin, l'aperçoivent à la tête d'un ministère libéral. Rien de plus vrai pourtant. Au dehors, lord Paliperston n'a jamais servi fe cause du constitutionalisme pour le constitutionalisme luimême, mais à un point de vue absolument et étroitement anglais.
L'Europe s'y est trompée, et l'on a été bien près de le regarder comme un brouillon, lui, un conservatiste pnr sang. Au dedans, on aurait bien de la peine à citer une réforme que lord Palmerston ait voulue. Mais, je le répète, il est Anglais, Anglais avant tout, Anglais... avant d'être homme, avant d'être juste. Aussi a-t-il été et restera-t-il populaire quand même dans ce pays. Quelle victoire que la sienne, lors des premiers démêlés de l'Angleterre avec la Chine! C'était au nom du droit, de l'humanité, de la justice, que dei hommes tels que MM. Gladstone, Bright, Cobden, Milner Gibson, avaient eu l'imprudence de l'attaquer, lui qui, dans cette occasion, parlait au nom de l'intérêt de l'Angleterre. Qu'ar-
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ri?a't'il?qoe, la Chambre des communes loi ayant par mégarde donné lort, il déclara le Parlement dissous et en appela au pays, qui se hâta de lui donner raison. Tous ses adversaires, comme je l'ai déjà raconté, demeurèrent sur le carreau. Jamais, dans Farène électorale, il n'y eut exécution plus meurtrière et plus complète. La ville de Manchester elle-même conspua et foula aux pieds tous ses dieux.
Lord John Russell, lui, n'a pas — qu'il en remercie le ciel — à se féliciter de semblables succès. Un'a certes ni la souplesse, ni l'éclat, ni la grâce de lord Palmerston ; mais il a des principes; sa réputation, quelle qu'elle soit, est bien celle qu'il mérite ; sa popularité ne s'est jamais trompée d'adresse, et il n'a jamais rusé avec la gloire.
Non que la critique ait à mettre bas les armes devant lui. S'il a servi le progrès, il l'a servi, il faut le dire, sans y croire assez. Il s'est dit : c Beaucoup pour le peuple »; mais le fond de sa pensée est, j'en ai peur : c Rien par le peuple ». Il s'est montré, en toute chose, aussi effrayé d'avoir à finir qu'ardent à commencer; d'où ce surnom de Finality Jack, qu'avait trouvé pour lui la joviale sagacité de John Bull.
En réalité, il n'a été qu'un whig, c'est-à-dire qu'un libéral doublé d'un aristocrate ; mais cela, du moins, il l'a été honnêtement et sincèrement. Aujourd'hui que cette vieille distinction entre les whigs et les tories a fait place à une distinction plus large, plus compréhensire, celle qui sépare les conservatistes et les libéraux, lord John Russell n'en a qu'une physionomie plus accentuée. En lui disparaîtra le dernier des whigs.
28 juillet.
IJ se passe en Angleterre une chose qui, en France, paraîtrait fort extraordinaire et qui parait ici toute simple, tant ces deux grands pays diffèrent. Mais, dans la question qui me suggère cette remarque, en fa,veur de laquelle des deux nations plaide le contraste? Vous allez en juger.
Je vous ai raconté, il vous en souvient peut-être, qu'un jour, à Londres, dans Northumberland-street, Strand, ou arrêta un nommé Murray, qui venait de sauter par la fenêtre et qui était blessé à la nuque d'un coup de pistolet. La police ayant pénétré dans la chambre d'où cet homme s'était échappé, elle y trouva un autre homm,e étendu, presque sans vie, sur le carreau, et mutilé, meurtri, défiguré à faire peur, à faire horreur. Une lutte épouvantable avait évidemment eu lieu; tout l'attestait: le sang qui saturait le tapis, souillait les murs, tachait les portes; l'affreuse confusion qui régnait dans l'appartement; les meubles renversés; des morceaux de pincettes brisées parmi des débris de bouteilles ; des pistolets déchargés, sur la table; d'autres par terre; un revolver... Le démon du meurtre avait passé par là.
Il y avait deux victimes : laquelle des deux était un assassin? Rien de plus mystérieux que les traces de cette tragédie; rien de plus obscur que ses indices. La porte de l'appartement avait été trouvée fermée et bien fermée- Des deux pièces qui la composaient, l'une était remplie d'objets divers et curieux, enterrés dans la poussière, et u 7
ilO DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
de papiers épars dans le sang. On voyait tout autour du foyer plusieurs empreintes de balles, comme si quelqu'un se fût depuis longtemps exercé au tir à huis clos; et c'était effectivement le cas, les voisins déclarant qu'ils avaient coutume d'entendre des coups de pistolets tirés dans cet étrange lieu, qui ressemblait à la fois à une caverne d'usurier et à un repaire d'assassin.
Que s'était-il passé entre l'officier Murray et l'escompteur Roberts qui eût pu les amener à se livrer un combat de bêtes fauves? Le second, déjà sous la main de la mort, pouvait à peine parler. Le premier, blessé moins grièvement, le pouvait; mais que disait-il? Que ce Roberts l'avait accosté dans la rue sous le nom de Gray, lui avait parlé d'un emprunt, l'avait engagé à le suivre dans sa maison, ce que, lui Murray, avait fait aussitôt, quoiqu'il ne connût ni de nom ni de vue l'auteur d'une proposition aussi extraordinaire, et qu'une fois dans l'antre de l'étranger, il avait dû le tuer à coups de pincettes pour n'être pas tué lui-même à coups de pistolet. D'une tentative de vol, pas un mot; et tout ceci avait eu lieu en plein jour, dans un quartier fréquenté ! Quel roman fut jamais à ce point invraisemblable? o Vous ne connaissez aucunement celui que vous dénoncez comme votre meurtrier? > a-t-on demandé à l'officier; à quoi il a répondu : « Non. — Et savez- vous pourquoi il a voulu vous tuer? — Pas davantage. > Quant à l'escompteur, on lui a posé quelques questions auxquelles il n'a presque rien répondu : il était mourant; et on ne l'interrogera plus : il est mort.
Cependant, parmi les papiers saisis sur le champ de bataille, un agent de police se trouvait avoir ramassé une feuille de papier brouillard, qui, présentée au jour, lais^ sait voir ces mots : « M" Murray, Elm-Lodge,Tottenham. » Ce chiffon de papier a été, dans l'enquête du coroner, la pièce révélatrice. Mistress Murray, appelée devant le jury,
L'OPINION PUBLIQUE COMMETRIBUNAL DE CASSATION. lil
a dû faire sa déposition, et les faits que cette déposition constate sont ceux-ci :
Mistress Murraj^ s'appelle en réalité miss Moody. Maitresse du major, elle vivait avec lui à l'adresse sus-indi. quée. Quoique le major en usât généreusement avec elle, «Uo eut un beau jour grand besoin d'argent; et, comme «lie craignait d'abuser de la libéralité de son amant, elle imagina d'avoir recours à l'escompteur Roberts, dont on lui avait parlé. Ce dernier lui prêta ce qu'elle voulut, devint amoureux d'elle, le lui dit, et des relations d'une intimité dangereuse s'établirent entre eux... Relations d'amour? Elle le nie ; mais ce qu'elle ne nie pas, c'est une correspondance qu'on a produite, et dont voici quelques passages :
« Gomment vous exprimer ma reconnaissance pour le plaisir que m'a fait votre lettre? Je pourrais remplir de mon amour pour vous plusieurs feuilles de papier ; mais un je ne sais quoi semble en ce moment arrêter mes pensées. Tout ce que je désire, c'est d'aller reposer ma tête sur votre épaule et pleurer de joie (non sans quelque mélange de tristesse) au souvenir de tant de jours heureux que nous avons passés ensemble, i^
Dans une autre lettre, écrite d'un style ému, elle remercie avec effusion l'escompteur de lui avoir envoyé, pour son enfant, les plus charmants cadeaux, et elle termine en disant : « Puissiez-vous vivre heureux, et compter autant d'années que nous avons passé de jours ensemble! Tt
Interrogée sur la portée de ces effusions, elle a expliqué qu'elle n'éprouvait aucun des sentiments exprimés dans ces lettres; qu'elles n'étaient de sa part qu'une ruse pour échapper aux suites redoutées d'une protection tyrannique ; qu'elle aimait Murray, qu'elle délestait Roberts ; mais qu'elle se voyait contrainte de ménager ce dernier, maître d'un secret qu'elle voulait à tout prix dérober à la connaissance de l'aulre.
L'amour, la jalousie, le désir effréné de se débarrasser d'un rival, voilà donc ce qui donnerait la clef du mystère qui a tant piqué la curiosité publique*, surtout s'il est vrai, comme miss Moody l'a déclaré, que l'escompteur, qui n'était point connu de l'officier, le connaissait, le savait l'amant de celle qu'il aimait, et épiait leurs promenades, leurs démarches, leurs mouvements, avec une sorte de vigilance farouche.
Aussi est-ce à cette conclusion que le jury est arrivé, et un verdict d'homicide justifiable a été rendu en faveur du major Murray, à la grande satisfaction des assistants, que l'attitude et la déposition de sa maîtresse avaient, paraît-il, vivement touchés.
Maintenant, si ce procès avait eu lieu en France, je n'ai pas besoin de vous dire que la presse se serait abstenue de tout commentaire. Res judicata pro veritate habeiur. Ici, rien de semblable. C'est à qui jugera la chose jugée. Je jette les yeux sur certains journaux; et, quoique Roberts soit mort sans qu'on ait pu l'entendre ou le défendre, quoique sa femme et son fils soient là, je lis dans ces journaux une dénonciation véhémente de la scélératesse du défunt; c'était l'âme d'un usurier dans le corps d'une bête fauve à visage d'homme, c'était un monstre.
Et, pendant ce temps, voilà que d'autres journaux, prenant à partie le jury, l'accusent d'inintelligence, lui re* prêchent sa précipitation, le raillent, le bafouent, le condamnent et traînent devant leur tribunal, à eux, le major acquitté. Que de questions après coup! que de commentaires... j'allais dire posthumes; mais, par bonheur pour lui, Murray est vivant ! Pourquoi, se trouvant en face d'un assassin, nVt-il pas une seule fois crié au secours? Était-ce la voix qui lui manquait, à lui qui, avec une balle dans la nuque, a su faire de ses bras un usage si meurtrier? Et, lorsque son ennemi n'a plus guère été qu'un cadavre, pourquoi s'est-il élancé dans la cour au
risque de se tuer, au lieu d'ouvrir la fenêtre, s'il ne pouvait sortir par la porte, et de crier au meurtre? Au moins n'aurait-il pas dû s'enfuir de Tair d'un malfaiteur qui craint d'être arrêté, en sautant par-dessus un mur! Et la déposition de sa maîtresse, est-elle donc de nature à ^ être tenue pour article de foi? Qu'on sympathise avec elle, soit; à condition pourtant qu'on ne croira pas sans réserve à tout ce que dit une femme qui, de son propre aveu, trompait à la fois et son amant et le rival de son amant : le premier, en lui cachant ce qu'il aurait dû connaître; le second, en lui écrivant des lettres pleines d'une tendresse jouée et que le cœur démentait.
Je n'en finirais pas, s'il me fallait vous dire de combien de manières la presse a recommencé ici un procès auquel, en France, le verdict du jury aurait mis fin. Il n'est pas jusqu'à la précision des réponses de Murray qui, au dire de quelques-uns, n'ouvre carrière aux soupçons, et ils ne seraient pas loin de le condamner sur ce . grave motif, qu'il a méthodiquement emporté son parapluie, en sautant par la fenêtre, — ce qui, du reste, est un trait de mœurs d'une physionomie tout anglaise.
Vous le voyez, monsieur, les Anglais n'entendent pas comme nous, il s'en faut, le respect de la chose jugée. Est-ce à dire qu'ils la respectent moins que nous? Non, certes; mais l'hommage qu'ils lui rendent est celui d'un peuple intelligent et libre, qui ne place rien, absolument rien au-dessus de la souveraineté de la raison. Sachant les juges et les jurés faillibles, l'Angleterre leur refuse les privilèges de l'infaillibilité, que supposent si volontiers dans leurs maîtres les nations qui veulent être menées avec des lisières. Sachant jusqu'à quel point la justice humaine est sujette à erreur, les Anglais estiment indigne d'eux d'en faire un mystère.
J'ai lu quelque part, dans les voyages de Bourgoing, si j'ai bonne mémoire, l'anecdote que voici :
iH DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
Il y avait à Séville, du temps de Pierre III, un chanoine qui, en fait d'habillement et de chaussure, était impossible à contenter, et qui, de plus, était fort irascible. Un jour, des souliers qu'il ne trouvait pas à son goût lui ayant été présentés, il s'emporta contre le cordonnier jusqu'à lui donner un coup qui le tua. Le chapitre de Séville, pour toute punition, fit défense au meurtrier de paraître dans le chœur pendant un an. A quelque temps de là, le fils de la victime ayant rencontré le chanoine, le frappa d'un coup de poignard; sur quoi le tribunal ecclésiastique ne manqua pas de condamner ce fils, qui avait voulu venger son père, à être écartelé. Pierre III, informé de celte décision, cassa tout simplement la sentence du clergé, et, faisant appeler l'homme devant lui, il lui demanda quelle était sa profession : « Je suis cordonnier comme mon père, j> répondit le malheureux. — « Eft hien^ dit le roi, je vous condamne à ne pas faire de souliers pendant un an, »
Les Anglais, tout en laissant à la couronne ce sublime privilège : le droit de grâce, se sont réservés d'en éclairer et d'en diriger l'exercice par la voie de la presse. Je n'hésite pas à dire que c'est là un des grands aspects de leur caractère national et de leur histoire. Leur tribunal de cassation, à eux, c'est l'opinion publique parlant à voix haute. Toute âme virile les en félicitera.
11 faut l'avouer cependant : lorsque c'est contre un acquittement que s'élèvent les protestations, ce droit absolu de contrôle a quelque chose de singulièrement dur, et même d'inhumain, car on conçoit qu'il n'y ait pas un grand péril pour la société à laisser échapper un coupable, tandis qu'à frapper un innocent le péril est immense, parce qu'il n'est pas un honnête homme dont un pareil coup n'ébranle la sécurité. Il serait donc désirable que le droit de contrôle public, à l'égard de la chose jugée^
fût maintenu seulement dans les cas de condamnation. Mais Tabus même que l'on fait de ce droit dans un pays où d'ailleurs les garanties assurées à l'accusé sont si nombreuses, si prévoyantes et si inviolables , cet abus même prouve assez que les Anglais se considèrent comme une nation majeure, et que, pour eux, il n'est rien de plus respectable, de plus sacré, que ce droit qui les renferme tous : la liberté d'avoir raison.