‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 5)Chapitre 31 sur 62 · QUAND LONDRES BST DÉSERT · texte numérisé non relu

QUAND LONDRES BST DÉSERT

pas encore parti, quand tous les autres membres du cabinet ont pris leur vol? Non, jamais la cité pétrifiée du conte de fées que vous savez n'eut l'aspect désolé que présente Belgravia. Voici le moment, même pour ceux que leur mauvaise étoile cloue sur place, de bien clore leur porte, de fermer soigneusement leurs volets, de changer à la lettre leur maison en tombeau. Car, si l'on allait croire qu'ils ne sont pas absents I N'être pas absent, au mois d'août ! Fi donc !

Demandez au dernier de ces merveilleux de contrebande qui forment ici l'intéressante classe des ^ swells » s'il aurait le front de s'aventurer dans la rue ? 11 vivrait ))lutôt dans sa cave. Il n'y a pas jusqu'aux hommes de loi qui ne sentent qu'il y va de leur honneur de s'enfuir. Allez, allez, bonnes gens ! Allez vous faire traiter par les aubergistes comme vous traitez vos clients, et apprenez ce que c'est que d'avoir la main d'autrui dans sa poche.

Inutile de dire qu'avant de se séparer, les ministres ont fait à Greenwich le fameux c v^hitebait dinner >, ce dîner caractéristique, où chaque plat est un présent des divinités marines.

Aimez-vous le poisson ? on en a mis partout.

Le « whitebait dinner », vous le savez sans doute, est de rigueur pour les ministres, à la fin de la session; mais ce que vous ne savez peut-être pas, c'est où cet usage a pris naissance. Voici, à ce sujet, une histoire que je vous donne telle que je l'ai reçue. Il y avait autrefois... non pas un roi et une reine, mais un certain sir Robert Preston, qui possédait dans le comté d'Essex une petite cabane de pêcheur où il avait coutume d'aller chercher refuge contre les tracas de la vie parlementaire. Son convive habituel était George Rose, secrétaire de la Trésorerie et membre, comme lui, de la Fraternité de « Trinity-

house ». Un jour, celui-ci s'étant écrié : c Oh! combien Pitt apprécierait le confort de cette retraite ! i^ Pitt fut invité par sir Robert et reçu cordialement. On mangea force poissons et Ton but prodigieusement, Pitt, qui était un des plus intrépides buveurs de son temps, se trouvant par bonheur avoir affaire à des hommes capables de lui tenir tète. L'année suivante, on recommença ; et Pitt prit tellement goût à la chose, que le dîner de pécheur, chez sir Robert Preston, revêtit le grand caractère d*une solennité périodique. Mais la distance à parcourir était grande pour le premier ministre, et l'on n'avait pas encore inventé Tart de supprimer les voyages, en ne laissant subsister que le départ et l'arrivée.

Il fut donc convenu entre nos trois amis que le rendezvous dinatoire serait fixé, pour l'avenir, à Greenwich. Bientôt Pitt demanda qu'il lui fût permis d'amener lord Camden, et l'on fit à quatre ce qu'on avait fait à deux. Seulement, lord Camden ayant insisté pour que sir Robert Preston fût déchargé de la dépense, puisque après tout l'on dînait dans une taverne, il fut arrêté, après de longs débats, que chacun payerait son écot, le pauvre sir Robert ne retenant plus de son ancienne gloire que l'honneur d'adresser les invitations et celui de fournir de droit un panier de vin de Champagne. Successivement, le nombre des convives recrutés sur le banc ministériel s'augmenta, se compléta ; si bien que, lorsque sir Robert mourut, il laissait derrière lui quelque chose comme une institution.

Ce qui es4 sûr, c'est que le « whitebait dinner » ministériel ayant eu lieu, la saison en Angleterre est finie, et la capitale ne reprendra décidément à la vie que lorsque le printemps nous rendra les feuilles et les fleurs, que nous allons perdre. Car c'est une des singularités apparentes de ce pays, qu'on y habite la campagne à l'époque du froid et des neiges, et qu'on la quitte juste au moment

ÛUAND LONDRES EST DÉSERT. m

OÙ elle devient verte, souriante, adorable. Il est vrai qu'il n'y a que les riches qui se passent cette absurdité, et, de la part de ceux-là, elle s'explique mieux qu'on ne croi> rait au premier abord. Ne sont-ils pas armés de pied en cap contre l'hiver? Madame n'a-elle pas, à la campagne, tous les conforts de la vie de château, et monsieur tou& les plaisirs de la chasse?

Aussi bien, lorsque les fleurs et les feuilles reviennent, ce n'est pas leur tourner tout à fait le dos que de rega* gner la ville. Les innombrables jardins que Londres renferme, les squares qu'on y a prodigués, les parcs immenses que son enceinte embrasse, tout cela, sans être la campagne, sert du moins à la rappeler et absout en partie les Anglais du crime d'avoir divorcé avec elle.

Je dis plus, je prétends, dût-on m'accuser de courir après les paradoxes, que les habitants de Londres ont un faible prononcé pour la nature. Oui, la ville des banquiers, des € shopkeepers >, des <( money-making-people ^, est, à tout prendre, une ville à préoccupations pastorales, à tendances idylliques; elle a des parcs qui ressemblent à des prés ; elle aime à voir s'étendre entre des rues pleines de bruit et de mouvement de grands espaces calmes où paissent les brebis et les vaches. Voyez-vous (Je ne parle pas de la Cité) cette impasse, si sombre et si sale? Armez-vous de courage et pénétrez là : je parie que, devant la fenêtre de ces taudis, où la misère habite, vous allez apercevoir des pots de fleurs.

Mais la Cité? Ah! pour le coup, j'avoue que la Cité, à Londres, c'est la ville dans toute son agitation fébrile,, toute sa puissance, toute son activité féconde et toute son horreur. Mais remarquez que ceux qui y ont leurs 6mreaux n'ont garde d'y avoir leurs maisons. On y est homme d'affaires^ mais on se réserve d'être homme quelque autre part. On y gagne de V argent^ mais on a bien soin de n'y pas vivre. On a conséquemment, dans I. 8

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les environs de Londres, une retraite agreste où est le foyer domes^que, et que- l'on quitte le matin pour y revenir le soir, sauf à perdre deux, trois ou même quatre heures par jour à voyager en chemin de fer. Je connais des marchands de la Cité qui habitent Brighton, c'est-àdire une ville à quatre-vingts kilomètres de Londres ! Ce qui n'empêche pas l'Angleterre d'être le pays où l'on a trouvé cette défmition : Tûnes is money. « Le temps est de l'argent. )>

Je vous ai dit que Londres est désert en ce moment. Eh quoi ! n'y a-t-il pas le Londres des ouvriers, des commis, des petits marchands, des hommes de lettres sans le sou? Hélas! hélas I ce Londres -là est en ce moment aussi peuplé que jamais. Hais ce Londres-là les heureux du monde le comptent pour rien. Est-ce juste? S'il est vrai que Janot devienne un pauvre sire lorsqu'il travaille toujours et ne s'amuse jamais (ail work and no play makes Jack a dull boy), pourquoi cela ne serait-il pas aussi vrai de celui qui a bâti votre chàleau que de vousmême, milord ?

Mais, à notre tour, soyons justes. Parmi ces grands, ces riches, ces lords, il y a de rudes travailleurs aussi, et qui ont d'autant plus de mérite à ne pas prendre leurs vacances que cela dépend d'eux seuls.

25 aoûl.

M. Rœbuck vient de prononcer à ShefQeld un discours de nature à produire ici la plus vive sensation, à cause

d'un passage qui ouvre carrière à des observations d'une importance extrême, et sur lequel je dois vous donner mon avis.

Voici ce passage :

« J'ai un secret à faire connaître. Je sais qu'il existe entre le roi d'Italie et l'empereur des Français un traité (a compact) en vertu duquel le second doit avoir la Sardaigne aussitôt qu'il aura retiré ses troupes de Rome. Je ne vous dis point là ce que je pense, mais ce que je sais; et ce que je sais aussi, c'est que le peuple d'Angleterre ne permettra point cela. La guerre est sur nos têtes, l'homme qui dirige ici les affaires étant prêt à combattre un semblable effort d'agrandissement de la part de la France. Encore quelques mois, et vous verrez se vérifier ce que je vous annonce. Telle est notre situation vis-à-vis de la France; et, cela étant, ne nous est-il pas commandé de regarder au dehors ? Car quels seraient nos moyens de défense contre l'empereur Napoléon faisant de la Méditerranée un lac français ? )>

De pareils mots sont sûrs d'aller, droit au cœur de tout Anglais. Et M. Rœbuck le savait bien !

Je crois avoir déjà dit que ce fier radical ayant, il y a quelque temps, fait visite à l'Autriche, était revenu de là avec une âme autrichienne.

A l'entendre, le gouvernement autrichien a été, jusqu'à ce jour, calomnié; on n'a voulu comprendre ni sa vraie nature, ni ses véritables tendances; il est paternel, il est généreux, il est libéral, au fond ; il ne demande pas mieux que de se modeler sur le gouvernement d'Angleterre; qu'on attende un peu, et l'on verra jusqu'où TAulriche peut aller dans les routes du progrès; les Hongrois, qui la taquinent, sont des ingrats; les libéraux anglais, qui l'attaquent, sont des ignorants. L'empereur d'Autriche n'a-t-il pas donné des gages assez clairs de sa conversion au constitutionalisme ? N'a-t-il pas créé une Chambre des

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<îommunes? N'a-t-il pas créé une Chambre des lords? Que veut-on de plus? Ainsi s'est mis à parler M. Rœbuck, et, comme pour servir sa propagande, l'archiduc Maximilien d'Autriche est venu un beau jour débarquer à Sou- Ihampton, dont le digne maire l'a reçu ainsi qu'on avait reçu autrefois Louis Kossuth, et où il a eu, en sa triple qualité de prince, de marin et de libéral, une ovation à laquelle rien n'a manqué, ni le bruit du canon, ni les drapeaux, ni les fanfares : rien de ce qui caresse, en le trompant, l'orgueil humain; rien de ce qu'est toujours pressée d'accorder la bêtise humaine.

Mais, en dépit de tout cela, la popularité de M. Rœbuck risquait fort de périr dans le naufrage de ses opinions -d'autrefois, s'il ne se fût avisé d'un expédient dont la réussite n'était pas douteuse.

M. Rœbuck est un homme d'esprit, et pas aussi paysan du Danube qu'il en a l'air. Personne, assurément, qui ait le caractère plus hautain, un patriotisme plus bilieux, des habitudes plus agressives, une parole plus âpre; mais, comme il arrive dans les natures à la fois intelligentes et fortes, beaucoup de pénétration et de finesse se cache sous ces rudes allures. M. Rœbuck, qui est Anglais dans son sang et dans sa chair, connaît parfaitement, à cause de cela même, la maladie des Anglais, le ver qui les ronge, le démon qui les lutine, le fantôme qui les obsède; et dans celte connaissance il a puisé le moyen de rendre, si je puis parler ainsi, son impopularité actuelle populaire; il a crié de toutes ses forces et partout : « mes concitoyens ! apprenez à aimer l'Autriche; rapprochez-vous de FAutriche; alliez-vous à l'Autriche, parce qu'elle vous sauvera de la France ! »

M. Rœbuck était certain d'avance qu'un tel langage serait applaudi; et voilà pourquoi il a révélé aux électeurs de Sheffield son fameux secret.

Ce qu'il y a de vrai dans cette cession de la Sardaigne

L'ANGLETERRE AVANT TOUT. iZ7

donl M. Rœbuck proclame Timminence d'un ton de voix si assuré, je l'ignore; mais ce que je sais bien, c'est que l'annonce d'une éventualité de ce genre est ce qu'il y a de plus propre à faire tressaillir, en Angleterre, la fibre nationale. La Méditerrannée un lac français t voilà de ces mots qui ont pour tout Anglais le retentissement du tocsin.

Aussi, qu'est-il arrivé, lorsque M. Rœbuck a parlé de la cession prochaine de la Sardaigne à la France? Un cri s^est élevé, un cri qui partait des entrailles de l'Angleterre : Shame I shame ! ( Honte ! honte !)

Je ne vous dirai point, cependant, que je crois à la détermination belliqueuse attribuée par M. Rœbuck à lord Palmerston, dans le cas prévu. Non : le vent n'est point ici à la guerre. L'Angleterre, en ce moment, a plus besoin de sa prudence que de son orgueil; et le mouvement des volontaires, qui serait chose très sérieuse si l'Angleterre avait à se défendre, ne lui sera jamais un encouragement à attaquer. Je me souviens qu'un jour Béranger, en me parlant de ceux qui avaient bruyamment ouvert pour lui, à son insu et contre son gré, une souscription nationale, me disait, avec cette singulière finesse d'esprit qui le caractérisait : « Quand le tambour passe sous votre fenêtre, vous croyez peut-être qu'il bat pour vous? Eh bien, très souvent il ne bat que pour lui-même : ça l'amuse. -» Le tambour des volontaires, tant qu'il y a possibilité de conserver la paix, même au prix des plus grands sacrifices, ressemble fort au tambour de Béranger : il bat pour luimême, ça l'amuse..

Si donc le fait annoncé avec froncement de sourcils par M. Rœbuck se réalisait, j'ai la conviction intime qu'on ne songerait même pas à en faire un casus belli. Mais, d^un bout à l'autre du Royaume-Uni, l'opinion publique éclaterait en menaces, se répandrait en invectives, dénoncerait -à l'univers entier la duplicité de la politique

française, et ne tarirait pas sur l'immoralité et l'injustice de la France.

Âh ! elle est aussi applicable aux peuples qu'aux individus, cette maxime que c tel ne voit pas une poutre dansson œil, qui aperçoit une paille dans Toeilde son voisina. Eh! quelle politique, grand Dieu! s'est moins embarrassée que la politique anglaise des exigences de la justice, là où l'intérêt national se trouve engagé? Chez quelle nation du monde la cupidité a-t-elle eu, plus qu'en Angleterre, les ailes du vautour? S'il est vraii que l'Angleterre peut revendiquer pour elle quelques-unes des plus nobles pages de l'histoire; s'il est vrai qu'à elle appartient l'immortel honneur d'être la terre classique de la liberté, et que ses lois, même sous le joug d'une aristocratie, ont rendu à la dignité humaine d'admirables témoignages, et que de son sein s'est élevé le cri le plus puissant qui ait jamais été poussé contre les tyrannies sacerdotales; et qu'aujourd'hui encore, c'est la seule contrée que les fureurs de la politique n'aient pas rendue inhospitalière, n'est-il pas vrai aussi que, dans son ardeur à asservir les mers, à étendre son influence et à conquérir des marchés pour ses produits, elle a rarement obéi à la voix des scrupules? Rappellerai-je ici que, lorsqu'en 1857 M. Gladstone, les neuf ou dix peelistes qui votaient à sa suite, lord John Russell, et ce Dieu en trois personnes, Cobden, Bright, Milner Gibson, parvinrent à vaincre lord Palmerston dans la Chambre des communes, en lui reprochant d'avoir adopté, à l'égard des Chinois, la logique des courtisans du lion dans la fable, lord Palmerston n'eut, pour réparer sa défaite et avoir raison de ses vainqueurs du parlement, qu'à les traîner devant le tribunal des électeurs, en posant la question, lui, en ces termes : « Ai-je, oui ou non, agi dans l'intérêt de l'Angleterre? »

Je n'oublierai jamais ce qui se passa dans ces élections, tristement fameuses; je n'oublierai jamais avec quelle ri«-

gueur des hommes tels que Gladstone, Cobden, Bright^ Milner Gibson, furent punis du crime d'avoir pensé qu'il y avait quelque chose au-dessus de Tintérêt de l'Angleterre, et que ce quelque chose était la justice; je n'oublierai jamais ces mots d'un candidat palmerstonien à ses constituants rassemblés* : <( Je refuse d'anatomiser la nature de notre querelle avec la Chine. Que nous ayons tort, que nous ayons raison, cela m'est parfailemenl égal. Tout ce que je sais, c'est que notre honneur national et nos intérêts nationaux exigent que, si nous avons commencé d'être injustes, nous continuions d'être injustes. {If we hâve begun by being tinjust, we should go on with being unjust.)

Ce n'est pas qu'en citant cet incroyable discours, je veuille en aucune façon mettre en doute la moralité privée de l'orateur, que je ne connais point personnellement, mais que je pourrais nommer. Il est très possible que^ dans sa vie privée, il soit strictement juste, aille au prêche et y fasse aller ses domestiques. Mais, il faut le dire, les Anglais sont ainsi faits : leur grand axiome (il y a des exceptions , et le débat dont je faisais tout à l'heure revivre le souvenir le prouve), c'est que « l'Angleterre ne peut mal faire », pas plus qu'un roi selon la théorie constitutionnelle. De là, dans presq<ie chacun des membres^ qui composent la société anglaise, une sorte de dualisme fort curieux. Voici un gentleman anglais : c'est le meilleur des hommes. Pénétrez dans ce que sa nature a d'intime, vous l'aimerez ; vous le trouverez, sous des dehors de réserve, doué d'une âme sensible ; il vous charmera par la sincérité de son caractère, la solidité de ses attachements, et sa générosité sans apparat; cette justice de - détail qui constitue la sûreté des relations, tenez pour certain que vous l'admirerez en lui. Mais, survienne ua événement dans lequel l'intérêt matériel de l'Angleterre est compromis, vous serez surpris de voir votre ami ap-

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pliquer à la conduite de son pays d€S principes tout différents de ceux qui servent de base à ses propres actions* Cet homme sensible ne voudra pas que Ton conteste à l'Angleterre le droit d*être inexorable ; cet homme juste adorerai devant vous avec candeur le dieu de la force.

En vous signalant de la sorte deux êtres très distincts dans le même être, Vhomme et YAnglaiSyje. ne conclus pas du pailiculier au générai, et je n'exagère pas. Ce que je vous dis ici est le résultat d'une très longue, d'une très impartiale observation. Je reconnaîtrai volontiers que la doctrine du candidat palmerstonien mentionné plus haut ne se formule pas, dans la conscience de la plupart de ses compatriotes, avec cette précision ef-^ frayante; mais elle répond à un instinct qui, pour n'être pas toujours défini, n'en est pas moins puissant, et fournit un levier très fort aux hommes d'État peu scrupuleux qui savent le manier.

Inutile, après cela, d'observer qu'un peuple porté à regarder comme juste ce qui est dans son intérêt sera naturellemont porté à regarder comme injuste ce qui n'y est point conforme. D'où ce cri na'if, toutes les fois qu'il est question de voir la France agrandir le cercle de son action : Shamet shamet

Maintenant, que conclure de ce qui précède? Que l'Angleterre est une nation intraitable, et qu'il serait à désirer qu'on put en finir avec elle ? A Dieu ne plaise ! Une conclusion semblable serait insensée, et plus qu'insensée. S'il était possible, ce qui, très heureusement, ne l'est pas, que l'Angleterre fut rayée de la carte, il se ferait dans le monde un vide qui, au détriment irréparable de la France elle-même, ne pourrait plus être rempli. L'alliance des deux peuples, et une alliance sincère, n'est pas seulement une nécessité nationale pour l'un et pour l'autre : c'est une question de civilisation européenne ; car, si la^civilisation a besoin d'être quelquefois éperonnée,

«Ile a aussi besoin quelquefois d*être retenue. Si la France est réperon, TAnglelerre est le frein; et il ne faut pas que le cheval emporte le cavalier.

La conclusion à adopter est donc celle-ci : puisque, <l'un côtéy Talliance de la France et de TÂngleterre est d'un prix inestimable, et que, d'un autre côté, l'Angleterre est ombrageuse à l'excès, la sagesse demande, non pas qu'on se sacrifie systématiquement et lâchement à 4ses susceptibilités, mais qu'on les connaisse, qu'on en tienne compte et que, dans la mesure de ce qui est raisonnable, on s'étudie à les ménager. Le jour où les Anglais cesseraient de se défier de la France serait un grand jour pour le monde !

Mais quand viendra cet heureux moment? Il viendra, quand l'opinion en France aura retrouvé sa voix, et que cette voix pourra se faire entendre sans contrainte ; quand, notre politique arrivant, comme ici, grâce à la discussion publique, à n'être plus couverte d'aucun voile, l'Angleterre sera mise en état de régler ses sentiments à notre égard sur une appréciation claire de nos intentions, de nos idées, de nos projets. Sous l'empire du régime actuel, les Anglais ont peur de tout, parce qu'ils sont tenus dans l'ignorance de tout Ils s'endorment, chaque soir, sans être sûrs qu'ils ne se réveilleront pas en sursaut au bruit du canon, parce qu'en effet le landemain dépend de décisions qui, ne relevant pas de la critique quotidienne, demeurent ignorées et tiennent le monde en suspens.

Il y a là un grand mal, un grand mal pour la France, pour l'Angleterre, pour l'Europe, et j'ajoute, sans craindre de me tromper, pour le gouvernement français lui-même, que cette situation expose à toute sorte de suppositions erronées, d'interprétations offensantes et de soupçons injustes.

Non, non, tant que le régime auquel est, en ce moment; soumise la France ne se sera point suffisamment

détendu, qu'on n'espère point amener les Anglais à avoir confiance en nous. Aussi longtemps qu'il ne fera pas grand jour en France, ils ne considéreront — et c'est ce qui ne saurait être trop déploré — leur alliance avec nous que comme un mariage contre nature, entre la publicité et le silence, entre la lumière et les ténèbres, et ils craindront toujours de jouer le rôle de dupes.

Il ne peut exister d'alliance bien sincère, bien franche et durable qu'entre l'Angleterre libre et la France rendue à la liberté.

S septembre.

Le grand événement de cette semaine a été rinstallation de lord Palmerston comme lord warden of the cin^ que ports.

Que veut dire cela? vont sans doute se demander plusieurs de mes lecteurs. Voici l'histoire en quelques mots :

Hastings, Douvres, Sandwich, Hythe et Romney sont cinq ports auxquels il était naturel que leur situation sur les côtes des comtés de Kent et de Sussex donnât une importance particulière, lors des sanglantes rivalités de l'Angleterre et de la France.

De là ridée de. les placer sous la juridiction spéciale d'un gouverneur (warden), idée qui remonte à Guillaume le Conquérant! Voilà une institution qui n'est pas d'hier, comme vous voyez.

Vint Jean sans-Terre qui, ayant tué son neveu pour lui enlever la couronne, fut condamné pour ce crime comme félon par la cour des pairs de France et dépouillé des

fiefs qu'il possédait chez nous. Reprendre la Normandie qu'if avait perdue de la sorte lui eû^ fait grand plaisir; mais il lui fallait pour cela des navires, et il n'en avait guère. D offrit donc à Hastings, Douvres, Sandwich, Hythe et Romney des privilèges considérables, si ces ports consentaient à lui fournir, pour quarante jours, toutes les fois qu'il en aurait besoin, cinquante-sept vaisseaux montés par un nombre convenable de matelots. Le marché fut conclu. Douvres donna vingt et un vaisseaux, Hastings tout autant, Sandwich, Hythe et Romney en fournirent ensemble quinze. — Et les « cinq ports ^ furent, en conséquence, investis de divers privilèges, parmi lesquels ceux-ci : chacun des cinq ports eut le droit d'envoyer au Parlement deux barons; et il fut arrêté que leurs représentants porteraient le dais au couronnement des rois, seraient assis à leur droite dans la salle du festin, et n'auraient jamais à payer impôts, taxes ou péages.

Mais Douvres, Hastings, Sandwich, Hythe et Romney ont vu passer les jours de leur gloire. Quelle puissance oserait se flatter d'échapper à la faux tranchante de ce révolutionnaire inévitable, le temps? La charge de « lord warden of the cinque ports », qui avait fmi par n'être plus qu'une grosse sinécure de 3,000 liv. st. (75,000 fr.), n'est pas même cela aujourd'hui : c'est la moins enviable, des sinécures, une sinécure sans émoluments, une sinécure tout court.

Il n'en était pas tout à fait ainsi à l'époque de Pitt, auquel l'honneur d'être gouverneur des cinq ports valut un surcroit de revenu annuel de 75,000 francs, qu'il accepta comme un don du ciel: car, dois-je l'avouer? cet illustre William Pitt était ce qu'on appelle vulgairement un panier percé. De son désintéressement combiné avec sa pauvreté et son désordre, il résulta qu'après sa mort la nation eut à payer ses dettes, qui s'élevaient à un chiffre énorme; €t, soit dit en passant, elle paya sans sourciller, l'Angle-

terre ne comptant jamais avec ceux qui la servent. Toujours est-il que Pitt, pendant qu'il brouillait de sod mieux les alTaires du monde, laissait si bien aller à vaul'eau les affaires de sa cuisine, qu'ua riche négociant de ses amis ayant entrepris d'y remettre tout sur un bon pied, recula d'effroi à la vue des comptes fabuleux qui lui furent présentés par le boulanger, l'épicier, le boucher, ety de désespoir, planta là le fils de Chatham et ses dépenses .

La charge de gouverneur des cinq ports avait donc cela de bon, il y a quelque cent ans, qu'elle offrait du moins une ressource aux hommes d'État qui n'avaient pas d'or* dre. Mais aujourd'hui !...

Vous figurez-vous un homme sérieux et qui se respecte prenant le chemin de fer pour aller se faire conférer une dignité imaginaire, par des sénéchaux et barons imaginaires, au milieu d'un monde imaginaire! Ce conjgrès d'ombres ne vous rappelle-t-il pas les vers de Scarron :

J'aperçus l'ombre d'un cocher.

Qui, tenant l'ombre d'une brosse, En frottait l'ombre d'un carrosse !

Et voyez-vous d'ici le premier ministre d'Angleterre endossant un beau jour un habit bleu à collet rouge, costume des constables du château de Douvres, qui ne diffère pas trop de celui des facteurs de la poste ici, avec la résolution bien arrêtée d'aller s'asseoir sur un trône pour rire^ et d'y recevoir la révérence de je ne sais quelles autorités postiches I Lord Palmerston étant un homme d'esprit, après tout, quelles gorges chaudes il a dû faire, le soir,, en rentrant chez lui, dans le cercle de sa famille et de ses amis, des étranges choses que, mercredi dernier, il a vues, dites et entendues ! Comme il a dû se moquer à huis clos de celte mascarade dont il a bien voulu être le héros

et de la gravité bouffie de ces bons notables, qui se croient <ies personnages importants pour avoir joué au moyen âge!

Mais alors, me direz-vous, pourquoi s'est-il prêté à cette parade ? Ne pouvait-il donc vivre sans être lord warden of the cinqne ports ? — Si cela vous étonne , c'est que vous ne connaissez pas lord Palmerston, le plus ^ai compagnon, le plus affable convive, le plus jovial homme d'État qui ait jamais existé. Il n'y a qu'à le voir. Comme il est leste et pimpant, cet homme qui était secrétaire de la guerre en 1809, cet homme qui a traversé, toujours souriant, soixante-dix-sept hivers ! Le pouvoir, en général si lourd à porter, ne lui pèse pas plus que le roitelet ne pesait au chêne de la fable. Il aime les allées et venues, les dîners à toasts, les divertissements oflîciels ; il ne lui déplaît pas de s'ennuyer un peu, quand il le faut, en compagnie de certaines médiocrités municipales; et, s'il s'ennuie alors, comme je le soupçonne, c'est de la meilleure grâce du monde.

Au fait, pourquoi aurait-il enlevé à ces braves gens de là-bas la satisfaction de le saluer <r lord warden y> ? Grâce à ce trésor de complaisance qu'il a dans le cœur, Douvres a pu revêtir ses habits de fête ; les volontaires de l'endroit ont eu occasion de se montrer aux dames dans tout l'éclat de leur toilette militaire; il y a eu concours immense de curieux; on a bien dîné; on s'est amusé; les autorités locales ont été enchantées du premier ministre, enchantées d'elles-mêmes... Et il en a coûté à lord Palmerston, quoi? d'écouter quelques toasts maussades, avec une patience dont il a l'habitude^ et d'en prononcer un où il a dit en confidence à ses auditeurs qu'ils étaient la première nation sous le soleil. Tout cela n'est pas bien pénible, et tout cela l'eût-il été davantage, il ne valait certes pas que, pour éviter une petite corvée, lord Palmerston compromît sa réputation de bon enfant.

D'autant que là est peut-être en partie le secret de sa po-

pulariléet du curieux achârnementqu'ont mis les libéraux de ce pays à le regarder comme un des leurs, en dépit de ses efforts pour les convaincre du contraire. Quel fut le motif qui, au mois de décembre 1851, le fit sortir du ministère whig, présidé par John Russell? Son empressement à battre des mains au coup d'Étatqui a engendré TEmpire» Ëtquelfutlemotifqui, plus tard, le poussasubitement àabaiidonner le cabinet auquel il s'était rattaché? Sa répugnance invincible à adhérer au projet d'une réforme parlementaire. La vérité est qu'il a en horreur tout ce qui^ressemble, de près ou de loin, à un changement organique. Oh ! qu'on s'occupe d'expériences sanitaires;' qu'on étudie le moyen de purifier l'air; qu'on cherche des procédés pour désinfecter la Tamise, il n'aura garde d'y contredire : ces sortes de réformes sont, au contraire, très fort de son goût; et les esprits soupçonneux — je suis du nombre — croient qu'elles lui plaisent précisément parce qu'il les juge de nature à faire perdre de vue des réformes plus décisives. Lord Palmerston, il est bon de s'en souvenir, commença sa carrière politique sous les ministères de M. Perceval et de lord Liverpool : il ne pouvait être à meilleure école pour devenir tory, et il a bien prouvé, depuis, qu'il avait profilé des leçons de ses maîtres. Tory, et, qui pis est, tory de la vieille école, lord Palmerston l'est autant que le fut Canning pendant la première moitié de sa vie. Il y a un mot de lui qui est caractéi'istique : en 1852, je crois, il disait : Le siècle où nous sommes est un siècle de progrès, mais non de réformes. C'est à peu près ce qu'il vient de répéter à Douvres. N'importe; on veut qu'il soit libéral ; il faut donc que nous en prenions notre parti, et que nous nous contentions, faute de mieux, de cette explication ; comment lord Palmerston pourrait-il être autre chose qu'un ministre libéral? il est si bon enfant!

En tout cas, une chose est sûre : c'est que l'Angleterre ne saurait avoir un ministre qui réponde mieux à ses in-

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